Stress hydrique dans les tuyaux de Dakar

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Une pompe à eau dans le quartier de Colobane à Dakar, le 7 mars 2022 © AFP SEYLLOU

Dakar (AFP) – Bien avant l’aube dans l’intimité des foyers, une foule de Dakarois et de banlieusards s’extraient du sommeil pour aller remplir des bonbonnes en bas de chez eux et anticiper la coupure d’eau attendue avant le jour.

« On se lève à 4H00 et 5H00 du matin pour avoir de l’eau. Sinon, à 5H30, il n’y en a plus. Des fois, ça arrive qu’on soit pendant deux ou trois jours sans une goutte d’eau », explique Sidy Fall, 44 ans, dans sa cuisine du quartier populaire de Gueule-Tapée. Le dessous de l’évier et la salle de bains adjacente sont encombrés de bouteilles en plastique pour faire des réserves.

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Les témoignages comme le sien abondent à Dakar et dans sa périphérie, où se tenait la semaine passée un Forum international sur la sécurité de l’eau. Ils racontent la fatigue du lever dans le noir, le charriage des bassines, ou le robinet laissé ouvert la nuit pour remplir un peu la baignoire pendant son sommeil.

Depuis des années, l’eau, avec ses usages agricole, industriel ou domestique, est de moins en moins disponible dans ce pays de pêcheurs, affirme la Banque mondiale dans un récent rapport. L’institution incrimine le changement climatique, la sur-utilisation et la pollution des eaux souterraines, la gestion défaillante de la ressource.

La demande, elle, ne cesse d’augmenter. Dakar est engagée dans une course entre expansion galopante et sécurité de l’approvisionnement.

« L’eau est source de vie, mais ici l’eau est source de problèmes », disait Khadija Mahecor Diouf, la maire de Golf Sud dans la banlieue de Dakar, lors d’une réunion publique la semaine passée.

Une maire inquiète

Golf Sud est passé de 70.000 à 125.000 habitants en dix ans, et dans dix ans la population aura encore doublé », dit-elle à l’AFP. La moitié des foyers a des problèmes d’eau, rapporte-t-elle.

« La population a explosé, les schémas d’urbanisme n’ont pas été respectés et les canalisations n’ont pas suivi », déplore-t-elle. Et « ce sera encore pire à l’avenir ».

Le Grand Dakar concentre un tiers de la population du pays et plus de la moitié de l’activité économique. Cette dilatation incontrôlée apporte son lot de misères. L’assaissement fait défaut. De nombreux Dakarois pataugent dans les inondations pendant la saison des pluies.

Mais les coupures d’eau, « c’est un problème que nous avons toute l’année », assure la maire de Golf Sud.

Sur 17 millions de Sénégalais, 98,8% ont accès à l’eau en ville et 91% en campagne, objecte le ministère compétent.

A Dakar, l’offre sera bientôt à la hauteur de la demande, promet Babou Ngom, cadre de la Société nationale des eaux (Sones).

Horizon 2035

La capitale était jusqu’à récemment alimentée par trois usines qui pompent dans le lac de Guiers, à 250 km au nord, et par des prélèvements dans les nappes, surexploitées et dégradées.

Une quatrième usine, KMS3, est entrée en service en 2021. Quand sa production atteindra 200.000 m3 par jour, peut-être fin 2022, les besoins de Dakar seront couverts jusqu’en 2026, assure-t-il sur les bords du lac où il a coordonné le projet.

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Puis « d’autres projets structurants satisferont les besoins jusqu’à l’horizon 2035 », assure-t-il. Parmi eux, une usine de dessalement d’eau de mer qui devrait démarrer à Dakar en 2024, selon lui.

Sur un sujet à forte résonance sociale, l’Etat revendique des investissements consentis: forages, châteaux d’eau, canalisations.

Momar Ndao, président de l’Association des consommateurs du Sénégal, concède qu’il y a eu des améliorations. Mais, dans certains quartiers de Dakar, « dès qu’on est au 1er étage, le soir on n’a pas d’eau ».

Sa préoccupation désormais, ce sont les sept réclamations qu’il reçoit en moyenne chaque semaine de consommateurs contestant leur facture: « Nous sommes saisis en permanence pour des montants inexplicables ».

L’urgence du développement

Depuis 2020, l’Etat confie la production et la distribution en milieu urbain à la Sén’eau (55% de capitaux sénégalais, 45% pour le français Suez), qui refuse de porter le chapeau.

Diery Ba, un directeur, invoque l’état dans lequel la compagnie a trouvé les infrastructures et le service. « Presqu’aucun quartier n’avait d’eau 24H/24 », dit-il.

La Sén’eau a mené des chantiers majeurs, au prix d’un surcroît de coupures, mais cette « période d’ajustement » s’achève, assure-t-il.

Avec KMS3, les pénuries ont quasiment disparu à Dakar « à l’exception de quelques petites poches », dit-il. Quant aux factures, « le prix du m3 n’a pas varié ». Mais comme la production a augmenté, la consommation et les factures aussi, explique-t-il.

L’angoisse du robinet tari n’est qu’un des défis qui attendent le Sénégal dans un proche avenir. Les prélèvements devraient augmenter de 30 à 60% d’ici à 2035, prédit la Banque mondiale. Les événements extrêmes liés à l’eau et la pollution lui coûtent déjà plus de 10% de PIB par an. Le Sénégal « doit de toute urgence prioriser la sécurité de l’eau » s’il veut atteindre ses objectifs de développement, prévient-elle.

© AFP

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