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Laila Haidari, patronne et mère des drogués de Kaboul, déterminée à résister aux talibans

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Laila Haidari, fondatrice d'un centre de réhabilitation pour drogués, dans son restaurant à Kaboul, le 19 juin 2021 © AFP ADEK BERRY

Kaboul (AFP) – Ses amis, sa famille lui conseillent de plier bagage et de quitter l’Afghanistan sans attendre le probable retour des talibans. Assise en terrasse, Laila Haidari tire sur sa cigarette: elle ne bougera pas.

Avec ses faux airs de Madame Butterfly, chignon noir relevé et sourcils marqués, robe jaune canari et faux ongles laqués turquoise, Laila Haidari est et veut rester la femme de tous les défis: fondatrice d’un centre de réhabilitation pour drogués et d’un restaurant fréquenté par la jeunesse hazara – la minorité chiite régulièrement visée par les attentats – toujours tête nue, elle conduit sa voiture à vive allure dans les rues de Kaboul, fume et chante avec ses amis musiciens.

Tout ce que vomissent les insurgés islamistes aux portes des grandes villes et peut-être du pouvoir, guettant la fin du retrait des forces américaines en cours.

« J’ai ouvert le centre de sevrage il y onze ans, le restaurant un an plus tard, ce n’est pas pour tout perdre sans me battre », prévient-elle dans le jardin fleuri de son restaurant, le Taj Begum, dans l’ouest de Kaboul.

« Laila Haidari, la Mère des drogués. C’est mon identité. Comment puis abandonner tout ça? je vais rester et résister ».

Elevée en Iran où sa famille s’était réfugiée, elle a été mariée à 12 ans à un mollah qui a gardé leurs trois enfants après leur divorce dix ans plus tard.

Sous le pont

Devenue documentariste, elle regagne l’Afghanistan à 30 ans pour découvrir que son frère, Hakim, est devenu accroc à l’héroïne, l’une des plus rentables productions du pays…

Elle le repêche alors sous le pont de Pul-e-Sokhta qui enjambe les eaux putrides de la Kabul River, territoire des drogués en bout de course qui se terrent pour se piquer et se trainer jusqu’au petit matin, en attendant la mort.

« Quand j’ai commencé, on les estimait à 5.000 environ dans le pays. Les plus jeunes avaient 15, 18 ans… Aujourd’hui leur nombre ne fait qu’augmenter. Et surtout, on voit des 10, 12 ans tomber ».

Quand ils gouvernaient le pays, jusqu’en 2001, les talibans avaient interdit les cultures de pavot dont on tire l’opium puis l’héroïne… Aujourd’hui ces cultures les financent – l’Afghanistan assure 90% de la production mondiale d’héroïne. Et les insurgés produisent aussi des cristaux de méthamphétamine, tirée d’une fleur qui pousse ici à l’état sauvage…

Selon les experts de la lutte antinarcotique, 11% de la population afghane (34 millions) se drogue – 4 à 6% sont « accros » aux drogues dures.

Pour les arracher à l’enfer, Laila Haidari a décidé de ramasser ces « morts-vivants » – « comme dans un film hollywoodien », dit-elle – pour les enfermer dans son « Mother Center », son centre de désintoxication baptisé ainsi par les premiers pensionnaires. Seize jours en moyenne, le temps du sevrage.

Ils l’appellent « Nana »

Elle applique ensuite le programme des Narcotiques Anonymes, réseaux d’entraide entre dépendants: une fois « clean », ses pensionnaires se joignent aux groupes de parole pour se soutenir.

Souvent en rupture de ban et d’attaches familiales, ils trouvent une fois guéris une renaissance au Taj Begum.

Avec la troisième vague de Covid qui frappe le pays, Laila a momentanément fermé son centre qui n’abrite plus qu’un vieillard et un enfant.

Mais le restaurant continue de tourner à plein régime et Sayed Hossein, 33 ans, arraché au pont, serpente entre les tables plateaux à la main. « J’ai commencé à me droguer quand j’étais en Iran, je suis arrivé ici à 20 ans sans famille ».

Laila, qu’il appelle « Nana », « ma mère » en persan, l’a tiré de là « gratuitement », insiste-t-il.

« Nana » rajuste un col, tance les trop bruyants, surveille le jardinier (un autre ancien drogué), attrape la pelle, pique au passage un géranium dans son chignon.

« Nana » est partout, veille à tout.

« Pour les talibans, les drogués sont des criminels qu’on juge et envoie en prison, ils ne les voient pas comme des malades », commente-t-elle.

« Mon mode de vie m’a valu beaucoup de menaces, même la façon dont les passants réagissent quand ils me voient conduire… ils me traitent de prostituée. Mais la principale, maintenant ce sont les talibans ».

« Comment pourraient-ils accepter quelqu’un comme moi? qui fume et papote avec les hommes. »

Pour autant le retrait des forces américaines ne l’effraie pas: « En Afghanistan, les femmes doivent toujours se battre pour leurs droits, ça commence avec la famille, pour pouvoir sortir, porter la robe qu’on veut… »

« Je n’ai jamais cru que la paix reviendrait », confie-t-elle.  « Les talibans tuaient les gens il y a 20 ans. Aujourd’hui ils attaquent les districts. Quand ils seront là, il faudra se battre ».

©AFP

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