« La géoingénierie, c’est comme un voile idéologique jeté sur notre société »


Formation cristalline sur le lac Magadi, Kenya (1°52' S - 36°17' E) © Yann Arthus-Bertrand

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Beaucoup de chercheurs posent sur la géoingénierie – l’idée d’intervenir à grande échelle sur le climat pour contrebalancer le réchauffement anthropique – un regard méfiant. Ils en craignent notamment les effets collatéraux non maîtrisés. Mais le philosophe Frédéric Neyrat va un peu plus loin encore. Selon lui, le recours à la géoingénierie ne fera qu’entretenir le désastre. Il nous explique sa pensée.

Si beaucoup d’entre nous le pensent encore, les experts, eux, le savent. La géoingénierie – et peut-être un peu plus encore celle que l’on nomme la géoingénierie solaire – est aujourd’hui plus qu’un simple scénario de science-fiction. L’idée de recourir à la technologie, à une ingénierie climatique à grande échelle, pour freiner le réchauffement climatique est de plus en plus présente dans les esprits.

« À l’époque médiévale, les hommes ont pensé qu’ils pourraient inventer une pierre philosophale, changer le plomb en or », nous fait remarquer Frédéric Neyrat, philosophe et auteur, notamment, en 2016, de « La part inconstructible de la Terre »« Puis la science du XVIIe siècle aurait fait de nous des objets rationnels. De la technologie, quelque chose de froid. Mais la réalité est toute autre. Nous considérons toujours la technologie comme une sorte de magie qui va nous sauver de tout. »

Intégrer la technologie dans un questionnement social et politique

Comme les autres experts avec lesquels nous avons échangé sur le thème de la géoingénierie climatique, Frédéric Neyrat le dit : « Comme la technologie va nous sauver, nous n’avons plus de questions à nous poser. Pourquoi réfléchir à une manière raisonnée d’utiliser nos climatiseurs alors que nous aurons bientôt accès à un superclimatiseur qui va résoudre le problème ? La géoingénierie, c’est comme une autorisation de détruire sans prendre de risque. » Le risque justement, nous allons en reparler plus loin.

Mais à ce moment-là de la réflexion, le philosophe nous donne un exemple extrêmement parlant dans le contexte actuel. « C’est comme ceux qui voudraient penser qu’un vaccin va nous permettre d’éviter la prolifération des virus. Un vaccin, bien sûr, c’est localement et momentanément utile. Mais ça ne change rien au fond. Ça ne change rien aux raisons qui font que les virus prolifèrent. Tant qu’on n’interroge pas notre rapport à la nourriture, à l’agriculture, à la nature, on ne changera rien. On ne proposera rien de plus que des placebos. »

Dans l’édition de mars 2021 des Actes de l’Académie nationale des sciences des États-Unis (PNAS), un groupe international de scientifiques rappelle la complexité des systèmes écologiques. Des systèmes qui pourraient être touchés par des interventions climatiques. Ils rappellent l’importance de mener, en la matière, des travaux pluridisciplinaires. Pour éclairer notamment les effets que cela pourrait avoir sur le monde naturel, sur les espèces et les écosystèmes« La réflexion doit être encore plus globale », estime Frédéric Neyrat. « Il faudrait réintégrer ces technologies dans un questionnement social et politique. Le véritable enjeu est là. Sans ça, il y aura forcément des effets négatifs. Des perturbations de la mousson. Des dégâts sur le Sahara. Mais en plus, il faut bien comprendre que la géoingénierie ne changera rien. Au contraire, elle va entretenir le désastre. »

Un nouveau rapport à la nature ?

En d’autres mots, comprenez que nous prenons aujourd’hui le problème à l’envers. Nous renversons les priorités. « Nous pensons que les technologies vont nous permettre de résoudre la question sociale. Alors que c’est à partir de la question sociale que les technologies devraient être abordées. » C’est un peu ce que proposait, en son temps déjà, Walter Benjamin (1892-1940), un philosophe allemand. De penser les technologies, non pas comme un moyen de médiation entre les Hommes et la nature, mais comme un moyen de maîtriser le rapport entre les individus et la société.

Vous l’aurez compris, pour Frédéric Neyrat, « la géoingénierie n’engage aucun nouveau rapport à la nature. Elle confirme un type de relation dans lequel il s’agit de maîtriser, de contrôler, de modifier, d’améliorer la nature. Cela fait désormais quatre siècles que nous considérons la nature comme un objet. Pour changer ça, il faudrait arrêter de penser que la nature peut être quelque chose qui soit l’objet d’une ingénierie. L’envisager plutôt comme le sujet d’une coopération. Demandons-nous d’abord quelle société nous voulons. Et à partir de la réponse, nous pourrons établir quels types de technologies pourront nous aider à y arriver. Avec cette vision très différente des choses, la nature devient une force « à convaincre » – si on se permet d’anthropomisphiser un peu – et non plus un objet à maîtriser. »

Ne plus chercher sans cesse à se servir de la nature. Mais envisager d’évoluer avec elle. Tout le secret serait là. Une vision « à la Walt Disney » ? « Pour ceux qui conservent un rapport purement instrumental à la nature, certainement. Mais en réalité, il s’agit simplement de reconnaître l’altérité des formes de vie. D’apprendre à rêver autrement. »

Le risque intégré à la technologie

Et le risque, dans tout ça. Qu’en faisons-nous ? Pour Ulrich Beck (1944-2015), un sociologue allemand, un basculement de nos sociétés s’est opéré dès le milieu du XXe siècle. Elles sont devenues des sociétés du risque. « Aujourd’hui, nous savons que le risque existe. Personne ne pourrait plus vendre une technologie comme idéale. On nous vend l’idée que les technologies sont capables d’intégrer le risque. Non seulement de l’intégrer, mais d’y répondre. »

Mais alors, rien ne semble plus en mesure d’arrêter la géoingénierie. « Je crois que nous nous orientons vers un : « on n’a pas le choix ». Personne ne tentera de minimiser les risques de ces technologies d’intervention climatique. On nous expliquera simplement que le plan A ne marche pas. Que les accords de Paris sont insuffisants. Que nos sociétés évoluent trop vite vers des avancées technologiques qui vont concourir à une augmentation de la température. Et que donc, nous sommes dans la contrainte absolue, pour sauver l’humanité, de nous lancer dans ces techniques de géoingénierie. Lorsque l’état d’urgence climatique sera déclaré, on nous dira simplement : il faut passer au plan B. C’est pourquoi, en tant que citoyens, nous devrions tous insister dès aujourd’hui sur la nécessité de modifier en profondeur, d’une part nos institutions politiques, et d’autre part, nos représentations de la nature pour éviter de tomber dans ce piège de cet état d’urgence climatique », conclut Frédéric Neyrat.

Un article de Nathalie Mayer, retrouvez d’autres articles sur Futura.

2 commentaires

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    • Francis

    La pierre philosophale, le rêve du Moyen Age, fut découverte au XXème siècle avec la physique nucléaire. Si celle-ci n’a pas fabriqué d’or, elle a permis la création d’ énormément de dollars, de francs, de livres, de marks, etc d’énergie et autres services.
    Le Sars Cov2 n’a rien à voir avec l’agriculture, il n’a fait que sortir du laboratoire de Wuhan. Mettez votre horloge à l’heure.

    • michel CERF

    On a du mal à s’intéresser à cet article sans queue ni tête !

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