La Méditerranée ronge le refuge d’Amalia, nostalgique d’un « paradis perdu »


Erosion du terrain devant la maison d'Amalia Romero à Vias dans le sud de la France, le 15 janvier 2021 © AFP Pascal GUYOT

Vias (France) (AFP) – Réfugiée de la guerre d’Espagne, la famille d’Amalia Romero avait réussi à construire sa maison sur les bords de la Méditerranée dans le sud de la France. Aujourd’hui, sur cette côte vulnérable au changement climatique, la mer « mange » le refuge d’une vie.

« C’est un destin difficile quand on a consacré tous ses efforts, toute sa vie, pour avoir un toit pour sa famille », confie la rescapée de la Retirada, l’exode il y a 82 ans de près d’un demi-million de Républicains espagnols devant les troupes du général Franco.

Agée de 94 ans, cette femme enjouée et volontaire, qui a travaillé dans la pêche et l’agriculture, reçoit l’AFP dans sa maison construite en 1956 à Vias-plage, à quelque 300 kilomètres au nord de Barcelone.

A la sortie des camps d’internement français, ses parents avaient réussi à acheter ce terrain où ne subsistaient que des vignes abandonnées. Ils y bâtirent une nouvelle vie.

Dans les années 1950, devant la maison presque seule face à la Méditerranée, « les dunes partaient en pente douce vers la mer » et les pêcheurs avaient tout l’espace nécessaire sur « la grande plage » pour construire des cabanons, tirer leurs bateaux sur le sable et étendre à loisir leurs filets, raconte Amalia, évoquant son « paradis perdu ».

Depuis, un large morceau du terrain a été « mangé par la mer » et le jardin descend désormais abruptement jusqu’aux flots régulièrement déchaînés qui emportent digues, enrochements, passerelles et les millions d’euros d’argent public investis pour recréer artificiellement la plage.

Mère de quatre enfants désormais veuve, Amalia vit seule face aux éléments et raconte avoir « mis du temps » à réaliser que la Méditerranée se rapprochait.

« Dans les années 1990, tout à coup, on s’en est rendu compte après plusieurs +coups de mer+ mais c’était déjà très grave. »

« Très grave »

Vias-Plage s’inscrit dans une bande littorale languedocienne d’environ 180 km caractérisée par des côtes « basses et sableuses donc extrêmement vulnérables à la fois à l’érosion, à la submersion marine et à l’élévation du niveau de la mer engendrée par le réchauffement climatique », explique Alexandre Brun, géographe à l’Université Paul-Valéry de Montpellier (sud).

A l’échelle mondiale, le niveau de la mer a augmenté d’environ 15 cm au XXe siècle et la hausse s’accélère, selon le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec).

Conséquence: d’ici à 2050, plus d’un milliard de personnes, comme Amalia, vivront dans des zones côtières particulièrement vulnérables aux inondations ou événements météo extrêmes.

Si l’existence même de certaines îles, notamment dans le Pacifique, est menacée, l’Europe n’est pas épargnée.

La France figure parmi les pays les plus touchés avec entre autres les Pays-Bas et la Belgique, souligne Gonéri Le Cozannet, spécialiste des risques côtiers et du changement climatique au service géologique national français et contributeur au rapport des experts de l’Onu pour le climat (Giec).

Les communes littorales françaises concentrent 10% de la population de la métropole, soit 6,2 millions d’habitants, selon les données du ministère français de la Transition écologique.

1,4 million de personnes menacées

Un quart des côtes métropolitaines est déjà affectée par l’érosion et la submersion marine menace 1,4 million de personnes et 165.000 bâtiments.

Des joyaux du patrimoine seront bientôt engloutis, comme la grotte Cosquer près de Marseille avec ses peintures paléolithiques uniques de poissons, pingouins ou phoques.

Des milieux naturels d’exception sont menacés comme la plaine de Camargue (sud), réservoir de biodiversité avec ses célèbres flamants roses.

Le réchauffement climatique accentue la force et la fréquence des tempêtes qui fragilisent le littoral, comme l’a rappelé l’épisode Xynthia qui avait fait 47 morts sur la côte Atlantique française en février 2010.

Pourtant, comme dans nombre de pays où les côtes sont menacées, le déni a dominé.

Il y a sur le littoral du Languedoc « une responsabilité historique de l’Etat de construire des centaines de milliers de logements, de ports, de commerces, d’infrastructures, d’équipements publics dans des zones qui se trouvaient être fragiles, basses et sableuses », estime Alexandre Brun.

Historiquement, rappelle-t-il, « les sociétés humaines s’étaient toujours tenu plutôt à l’écart du littoral pour se protéger des moustiques, des invasions et de l’intensité des tempêtes ». L’église en pierre volcanique noire du village originel de Vias est d’ailleurs située dans les terres, à plus de 2,5 km au nord de Vias-plage.

Mais après de premières stations balnéaires construites au XIXe siècle sous l’impulsion des compagnies de chemin de fer, dans les années 1960 sous la présidence de Charles De Gaulle, le gouvernement « planifie une littoralisation de l’économie » dans cette région.

De grands ensembles de béton sont implantés au plus près de la mer, comme à la Grande-Motte ou au Cap d’Agde, pour accueillir le tourisme de masse « avec l’idée que l’on peut maîtriser la nature », poursuit le géographe.

Ces constructions modifient les courants et la circulation des sédiments tandis que les barrages, qui se multiplient sur les fleuves à partir du XIXe siècle, réduisent l’apport de sédiments vers la mer.

Elus tiraillés

Pour Alexandre Brun, l’Etat donne depuis des années des « injonctions contradictoires ». Il demande parfois aux résidents de « reculer, ce qui ne tient pas la route dans des zones contraintes par des étangs » ou soumises à des risques d’inondations car proches de rivières sujettes à des crues brutales.

Mais d’un autre côté, l’Etat signe « des permis de construire favorisant un cirque commercial bétonnant à proximité immédiate des plages », toujours considérées comme des « machines à sous », surtout dans des communes touchées par la pauvreté comme Vias.

Interrogé par l’AFP, le ministère de la Transition écologique n’a pas réagi.

Les élus locaux sont eux tiraillés, conscients du risque mais aussi du lien fort des habitants avec leur bout de terre. « Transformer notre population en migrants climatiques, c’est très violent: ils abandonnent leur histoire… une expropriation est toujours une blessure », confie à l’AFP une élue méditerranéenne.

Collectivités et Etats parlent depuis des années de constructions plus « douces » pour le littoral voire d’habitat flottant, que des écoles d’architectes comme celle de Montpellier imaginent.

Mais à l’échelle de l’Europe, « les mises en œuvre restent expérimentales », souligne le spécialiste des risques côtiers M. Le Cozannet, et les tentatives de « fixer le littoral » par de l’ingénierie sont toujours privilégiées alors qu’elles sont « condamnées à moyen terme si l’on ne limite pas les émissions de gaz à effet de serre ».

« Toute ma vie est ici »

A Sète, à une trentaine de kilomètres de Vias, la plus grande opération de sauvegarde du littoral en Méditerranée est mise en oeuvre depuis 2013 pour un coût de plus de 55 millions d’euros avec un atténuateur de houle, véritable digue sous-marine constituée de gros boudins de textiles remplis de sable.

Jean-Luc Romero, l’un des fils d’Amalia, à la tête d’une association de riverains de Vias, souhaite que « les pouvoirs publics tiennent compte de l’expérience des habitants qui connaissent la mer ».

Pour « freiner » la Méditerranée, la famille Romero place ses espoirs dans de nouveaux filets qui permettent de capturer le sable en suspension dans les turbulences en mer et de « faire avancer la plage », comme l’explique à l’AFP Dominique Michon, gérant de la société Able qui en a posé en baie de Somme et sur la côte d’Opale, dans le nord de la France. Avec des résultats encourageants selon le Centre d’études et d’expertise sur les risques, l’environnement, la mobilité et l’aménagement.

Elle regrette l’absence de dispositif d’indemnisation en cas d’érosion alors qu’un fonds de solidarité nationale prend en charge le risque de submersion.

C’est ce qu’ont cruellement constaté les habitants d’un symbole de l’érosion côtière en France, l’immeuble Signal, construit à 200 mètres du rivage en 1967 et menaçant aujourd’hui de s’effondrer dans l’océan, à Soulac-sur-Mer, sur la côte Atlantique (ouest). Expulsés, ils ont bataillé pendant six ans pour obtenir en novembre dernier un accord de principe pour une indemnisation.

« Ce dossier est exceptionnel et devrait le rester », a prévenu la préfecture de Nouvelle-Aquitaine.

Amalia, elle, espère pouvoir rester dans sa maison et la transmettre à ses enfants. « Toute ma vie est ici: on n’est pas tombé du ciel, on a été amené par la guerre », dit-elle.

Lorsque le vent et la mer se déchaînent, Amalia, devenue presque aveugle, « se réfugie » dans sa chambre, côté terre. Elle ferme les portes et « met la musique fort » pour « résister au tumulte angoissant ».

© AFP

2 commentaires

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    • Jean SIVARDIERE

    La ligne ferroviaire littorale Montpellier-Perpignan est , elle aussi, directement menacée par la montée de la Méditerranée. C’est une des raisons pour lesquelles la FNAUT est favorable à la mixité de la section nouvelle Narbonne-Perpignan (voir le bulletin FNAUT Infos n°288).

    • michel CERF

    On a tout fait pour en arriver à cette situation , alors à quoi bon pleurer maintenant …

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