En Équateur, Guayaquil sous le choc face au délaissement des morts du coronavirus

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Des hommes portent un malade à l'intérieur d'un hôpital de Guayaquil, le 1er avril 2020 en Equateur © AFP Enrique Ortiz

Guayaquil (Equateur) (AFP) – Rosa ignore où a été emmené le cadavre de son mari. Dans les rues, d’autres corps attendent. La pandémie du coronavirus bouleverse les coutumes mortuaires à Guayaquil, générant l’horreur dans la ville la plus peuplée d’Equateur.

Ce port de la côte Pacifique enregistre le taux de mortalité du covid-19 le plus élevé d’Amérique latine: 1,35 mort pour 100.000 habitants, plus que la gigantesque métropole brésilienne de Sao Paulo (0,92), selon le médecin Esteban Ortiz, chercheur de l’Université des Amériques.

Alors que la pandémie progresse dans ce petit pays, avec près de 2.800 cas confirmés mercredi, dont au moins 98 morts – les chiffres les plus élevés de la région après le Brésil – Rosa Romero a perdu son époux, Bolivar Reyes, d’un infarctus, apparemment sans lien avec le nouveau coronavirus.

Cette femme au foyer de 51 ans a dû attendre jusqu’au lendemain avant que le service de médecine légale vienne retirer le corps. Une semaine après, elle ne sait où il se trouve.

« On nous a dit qu’il avait été emporté à l’hôpital du Guasmo. Nous sommes allés voir, mais il n’était enregistré nulle part », a raconté Mme Romero à l’AFP.

Le couvre-feu de 15 heures par jour imposé dans cette ville de 2,7 millions d’habitants complique sa quête.

Le confinement ralentit les enterrements dans les cimetières et la tâche des services funéraires. Ceux-ci rechignent en outre à prendre en charge des corps à domicile, de crainte que le covid-19 ne soit la cause du décès, et donc de la contagion, alors que les autopsies sont limitées.

Le gouvernement, qui a interdit les veillées dans les salons funéraires où se pressent de coutume famille et connaissances du défunt, a tenté d’imposer la crémation. Mais il a dû renoncer sous le feu des critiques.

La pandémie « a compliqué le fonctionnement du système mortuaire de la ville. C’est compréhensible quand il y a une hausse des décès et une limitation des personnes autorisées à travailler dans tous les secteurs », admet son porte-parole, Jorge Wated.

Le virus frappe gravement la province du Guayas et son chef-lieu Guayaquil, qui compte 70% des cas et plus de la moitié des morts de ce pays de quelque 17 millions d’habitants.

Le système de santé de la ville est sous pression alors que sa maire, Cynthia Viteri, est en quarantaine après avoir été contaminée.

En même temps, des vidéos, montrant des gens masqués qui s’effondrent ou des corps abandonnés dans les rues, se propagent sur les réseaux sociaux plus vite que la maladie.

La panique a cédé le pas à l’horreur face à la manière dont sont désormais traités les cadavres, sous un climat tropical chaud et humide.

Blanca Moncada, 31 ans, journaliste du quotidien l’Expreso de Guayaquil, s’est fait l’écho du drame des morts délaissés chez eux. Elle a lancé une campagne sur Twitter et, en deux jours, a fait état de 50 cas, dont personne ne sait combien sont décédés du coronavirus.

« Nous recevions des vidéos, des photos (…) des audios désespérés, des appels de personnes au désespoir, d’habitants de Guayaquil qui voulaient que leurs morts soient retirés », a-t-elle expliqué à l’AFP.

Le gouvernement du président Lenin Moreno a déployé une force conjointe de militaires et de policiers pour gérer l’enlèvement des cadavres dans cette ville. Entre lundi et mercredi, elle en a récupéré 150 dans des maisons et des appartements.

Les Guayaquilains sont en état de « choc », a souligné à l’AFP Pablo Andrade, expert en politique publique de l’Université andine Simon Bolivar. Cela à cause de « la façon méprisante, humiliante dont le gouvernement central a traité le problème ».

Jusqu’à mars, Guayaquil dénombrait environ 35 morts par jour de causes diverses. Mais, du fait de la pandémie, « il y a eu du retard dans l’enlèvement des corps », a admis le ministre de la Santé, Juan Carlos Zeballos.

Selon lui, c’est ce qui a généré l’impression que le nombre de morts augmentait de manière exponentielle.

C’est en tout cas la première fois que des dizaines de corps ne sont enlevés qu’après plusieurs jours.

Dans un message public, le ministre a présenté des « excuses » aux familles, en avertissant que le pire est à venir: « Les experts médicaux nous ont malheureusement dit et estiment qu’il y a aura de 2.500 à 3.500 décès du covid au cours des prochains mois, dans la seule province du Guayas. Nous nous y préparons ».

© AFP

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