Energies renouvelables : la révolution invisible

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En quelques années, le monde de l’énergie renouvelable s’est complètement transformé. Mais tellement vite que personne ne s’en est rendu compte. En apparence, une éolienne est toujours une éolienne, un panneau solaire toujours un panneau solaire. Pourtant, depuis 1996, la production solaire a été multipliée par soixante, la production éolienne par vingt. Les coûts ont été divisés proportionnellement. Les technologies ont franchi des paliers quantitatifs majeurs.

En 2010, dans l’Europe des 27, les énergies renouvelables (ER) ont représenté 41 % des nouvelles capacités de production électrique installées. C’est-à-dire plus que le nucléaire ou que toute forme d’énergie fossile. Et la croissance s’accélère sans cesse. Sans vraiment le réaliser, nous sommes entrés dans un autre monde : les énergies renouvelables étaient une fantaisie écologiste, elles sont devenues une réalité industrielle.

Le modèle chinois

Les trois pays qui, en 2010, disposaient de la plus grande puissance d’énergies renouvelables installée sont les États-Unis, la Chine et l’Allemagne, avec respectivement 56, 50 et 49 GW. Mais la Chine avance beaucoup plus vite que le reste du monde. En 2010, elle a mis en service 50 % de toutes les éoliennes de la planète (principalement en Mongolie intérieure). Elle est leader mondial dans le solaire thermique et dans le grand hydraulique. Rien qu’en 2010, elle a construit une capacité en énergies renouvelables de 29 GW, soit plus de 50 % de sa capacité totale de l’année précédente. Et, là encore, le rythme s’accélère. Bien entendu, aucune lubie écologiste ne s’est soudainement emparée du comité central à Pékin. C’est un pragmatisme calculé qui anime le gouvernement chinois. La croissance de l’économie est telle que le pays utilise tous les moyens à sa disposition pour fournir à ses usines l’énergie nécessaire. Dont les énergies renouvelables. Ce qui crée un marché gigantesque. Les industriels chinois se positionnent également à l’international et menacent désormais les leaders occidentaux. Dans l’éolien, le Danois Vestas reste n° 1 mondial, mais l’Américain GE Wind Energy cède la deuxième place à Sinovel, tandis que Goldwind, United Power, Gamesa et Dongfang Electric figurent parmi les dix premiers producteurs. Dans le photovoltaïque, quatre des cinq premiers producteurs sont chinois et le pays compte pour plus de 50 % de la production mondiale.

Green economy

Incidemment, le modèle chinois démontre ce que les écologistes disaient depuis longtemps : les énergies renouvelables sont une source de profits et d’emploi. C’est « l’économie verte ». L’Europe en parle depuis des années, la Chine l’a fait. Au niveau planétaire, pas moins de 3,5 millions d’emplois seraient dédiés aux énergies renouvelables. Quant aux investissements dans le secteur, ils atteindraient 211 milliards de dollars en 2010 !

Cocktail

Pourtant, il faut se méfier des amalgames : les énergies renouvelables sont extrêmement variées. Elles se répartissent en grandes catégories (solaire, éolien, géothermique…) à l’intérieur desquelles coexiste une large diversité de technologies. Le solaire comprend ainsi les panneaux solaires photovoltaïques, les chauffe-eau solaires, les centrales thermodynamiques, les tours solaires… Cette diversité est importante parce que les discussions sur les ER s’arrêtent souvent sur tel ou tel inconvénient d’une solution en particulier. Pourtant, aucune technologie ne remplacera à elle seule les énergies fossiles ou le nucléaire. Chacune a des avantages et des inconvénients : l’éolien est intermittent et les gens lui reprochent de dénaturer les paysages, le photovoltaïque utilise des matériaux polluants, etc. Toutes les stratégies énergétiques se fondent donc sur un mélange, un cocktail qui intègre les différentes formes d’énergie en fonction des particularités du pays ou de la zone géographique.

Nouvelles technologies

Les technologies évoluent d’ailleurs très rapidement. Dans le photovoltaïque, les films souples devraient connaître un essor rapide. Avec les agrocarburants à base d’algues, certains scientifiques pensent avoir trouvé de quoi produire du carburant en quantités quasi illimitées. Les premières usines voient le jour et les premiers obstacles apparaissent, les premières déceptions, mais aussi de nouvelles évolutions. Jusqu’où nous mènera cette technologie ? Le secteur des ER permet de découvrir une autre face de l’écologie moderne. Tandis que les écologistes sont parfois considérés comme antimodernes ou antitechnologiques, c’est, sur ce sujet, exactement le contraire.

Les barrages

Les barrages sont généralement exclus des discussions actuelles sur les ER. Ce n’est pas faute de contribuer de manière considérable à la question, puisque les grands barrages comptent pour un peu plus de 75 % de l’électricité produite par les ER. Certains, comme celui des Trois-Gorges en Chine ou d’Itaipu au Brésil, produisent plus d’énergie que plusieurs centrales nucléaires. Et ils sont nombreux : près de 60 000 grands barrages à travers le monde et des centaines de milliers de petits barrages. Mais le grand hydraulique, comme on l’appelle, a atteint aujourd’hui une sorte de limite. La plupart des sites propices ont déjà été utilisés, en tout cas en Occident. Pour les sites restants, les conséquences sociales et environnementales de ces projets (expulsions massives, destruction de l’écosystème…) ont été réévaluées à la hausse et les oppositions sont souvent fortes – ainsi par exemple à l’encontre du barrage géant de Belo Monte en Amazonie brésilienne.

Si les grands barrages ont connu une croissance phénoménale au xxe siècle, ils font désormais partie de cette culture des projets pharaoniques dont les ER tentent de s’échapper. Leur croissance est bien moindre que celle des autres ER en ce début de xxie siècle.

Agrocarburants

Le débat sur les agrocarburants est vif. Passé l’enthousiasme des premiers temps, les critiques ont mis en lumière le fait qu’ils menacent les ressources alimentaires mondiales, entre autres inconvénients. Toutefois, il ne faut pas juger l’ensemble du secteur à l’aune de ce que nous pouvons en voir aujourd’hui. Des agrocarburants de deuxième et troisième générations sont en cours d’élaboration dans les laboratoires de recherche. Et le potentiel industriel est immense : en 2010, le Brésil a produit 28 milliards de litres d’éthanol à partir de canne à sucre – une plante bien mieux appropriée à la production de biocarburant que ce dont nous disposons en Europe. Le secteur emploie 730 000 personnes dans le pays et l’essentiel du parc automobile brésilien est équipé en moteurs adaptés.

Climat

Au-delà de leur variété, les ER partagent un point commun très simple : elles ne reposent pas sur l’utilisation d’énergies fossiles dont la combustion libère des gaz à effet de serre et sont donc les alliées de l’homme pour lutter contre le réchauffement climatique. Certes, elles ne sont pas complètement neutres en carbone (comme le nucléaire). Il faut de l’énergie pour construire les éoliennes, les panneaux solaires, etc. Mais les émissions de gaz à effet de serre qui en résultent sont négligeables en regard des alternatives comme le charbon, le pétrole ou le gaz. Par ailleurs, comme leur nom l’indique, les ER sont… renouvelables. C’est-à-dire qu’elles ne nécessitent pas un carburant dont les réserves seraient limitées. Et dont le coût pourrait augmenter en raison d’une pénurie soudaine, qu’elle soit économique ou politique.

Bilan écologique

Bien que climatiquement favorables, les ER ne sont pas écologiquement parfaites. Ainsi, la production de panneaux solaires nécessite des métaux rares et des traitements chimiques, dont certains sont toxiques et à recyclage complexe. Les barrages hydrauliques bloquent les rivières et endommagent les écosystèmes. La perfection n’est pas de ce monde et l’écologie n’est pas une question de perfection : c’est une nouvelle manière de faire des arbitrages, qui prend en compte des paramètres habituellement négligés – dont l’urgence climatique.

Bilan sanitaire

D’un point de vue sanitaire, les ER nous épargnent les risques d’accident nucléaire. Elles sont aussi beaucoup moins dangereuses au quotidien. En effet, elles dépendent peu du travail dans les mines, un travail qui reste à haut risque : rien qu’en Chine, en 2010, 2 433 mineurs sont morts, soit presque sept par jour. De plus, la pollution liée à la combustion des énergies fossiles est nocive pour les êtres vivants. Selon l’Organisation mondiale de la santé, chaque année, 1,3 million de personnes meurent à cause de la pollution de l’air extérieur – provenant quasi exclusivement de la combustion des énergies fossiles.

Small is beautiful

Si la production électrique au xxe siècle s’est développée sur le modèle d’un nombre réduit de centrales toujours plus puissantes, reliées entre elles par un réseau de lignes à très haute tension, la production électrique d’ER fonctionne différemment : avec des sources moins puissantes mais plus nombreuses, plus proches des lieux de consommation. La production d’électricité, qui n’est plus ni dangereuse ni polluante, peut être replacée au coeur des villes. Il est possible d’installer sur les toits panneaux solaires et éoliennes. Ce nouveau modèle diminue les besoins en lignes à haute tension, mais nécessite un réseau électrique plus « intelligent », capable d’adapter instantanément l’offre à la demande. C’est ce que l’on nomme le smart grid.

Par ailleurs, l’agilité des ER est un atout fondamental : un panneau solaire peut être installé en quelques jours, tandis qu’il faut presque dix ans pour construire une centrale nucléaire. Cette explique en partie la rapidité des transformations qui s’opèrent actuellement. Elle rend difficile de prévoir avec précision leur évolution dans les années à venir. Toutefois, si nos sociétés décident à la fois de renoncer au nucléaire et de prendre à bras-le-corps la lutte contre le réchauffement climatique, c’est-àdire de renoncer également aux énergies fossiles, cela posera un problème. Si celui-ci n’est pas forcément insoluble, plusieurs conditions doivent être réunies.

La première est le développement soutenu des technologies des ER, ce qui implique des investissements conséquents. Récemment, une étude du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) imaginait que les ER puissent fournir 80 % de l’énergie mondiale en 2050. Ce chiffre a été contesté, mais l’existence même d’une telle estimation – aussi optimiste soitelle – montre que les temps ont changé. Cependant, la technologie ne suffira pas. Comme le mentionne le rapport du GIEC, une volonté politique forte sera nécessaire pour soutenir cette évolution. Les récentes volte-face du gouvernement français sur les subventions aux énergies renouvelables ne donnent pas le signal clair et les perspectives durables dont les industriels ont besoin pour se développer. Enfin, obtenir une proportion importante d’ER dans le mix énergétique ne sera possible qu’à la condition de diminuer la consommation d’énergie ou, du moins, de ralentir sa croissance. En matière énergétique, la sobriété et l’efficacité devront être de mise.

 

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