Risques technologiques et catastrophes : la société du risque

Publié le : Last updated:

Temps de lecture : 6 minutes  

risques technologiques
Nos sociétés font face à de nombreux risques technologiques. De nombreuses catastrophes technologiques ont marqué le XXème siècle. Minamata au Japon (1953), Three Mile Island aux USA (1979), Bhopal en Inde (1984), Tchernobyl en Ukraine (1986) et plus récement Fukushima au Japon (2011)  ont bouleversé durablement la vie des populations et modifié leur environnement. Chacune de ces catastrophes renvoie aux défaillances possibles de notre système industriel, car le risque zéro n’existe dans aucun domaine.

Les risques technologiques du nucléaire

Une catastrophe nucléaire a longtemps été considérée improbable : l’atome était présenté comme très bien contrôlé. Mais lorsqu’en 1979, la moitié du coeur de l’un des réacteurs de la centrale de Three Miles Island (TMI) aux Etats-Unis a fondu, l’incident a suscité d’importantes craintes au sein de l’opinion publique. Même s’il n’a pas fait de victime et si les radiations ont été confinées grâce au système de sécurité, l’incident a conduit au gel du programme nucléaire civil aux Etats-Unis. Pour les opposants au nucléaire, c’était la démonstration qu’un accident était bien possible.

Le 26 avril 1986, la fusion du réacteur n°4 de la centrale nucléaire de Tchernobyl a fait exploser la dalle de béton qui protégeait le réacteur et conduit à la contamination radioactive de toute la région. Dès les premiers jours, une trentaine de personnes très fortement irradiées en luttant contre l’incendie décèdent. Mais aujourd’hui encore, le nombre total de victimes est mal connu. L’Organisation Mondiale de la santé a compté 4000 décès au total. La plupart des associations estiment en revanche que plus de 200 000 personnes auraient péri, parmi lesquels les anciens « liquidateurs » de Tchernobyl, ces ouvriers chargés de contenir la radioactivité du site. Plusieurs millions de personnes souffriraient, selon les associations, de malformations congénitales, de cancers, de maladies pulmonaires, etc. liées aux effets de la contamination radioactive. Vingt ans après la catastrophe, la zone dans un rayon de 30 km autour de la centrale est toujours inhabitable.

La catastrophe était possible ; ses conséquences pouvaient être terribles. Mais en plus, les autorités censées protéger les populations tentaient d’en dissimuler la portée. En Biélorussie, l’Etat tarde à évacuer la population et lui cache la réalité du danger ; en France les autorités prétendent -contre toute vérité- que le nuage radioactif n’a pas franchi les frontières du pays.

11 mars 2011, l’impensable se produit, un tremblement de terre suivi d’un tsunami frappe le Japon. A Fukushima, des explosions se produisent dans les réacteurs, les toits sont soufflés. Bilan : des fuites et une contamination radioactive ainsi que l’évacuation d’une zone de 30 km de diamètre.

Au total, les accidents majeurs sont plus fréquents que la plupart des experts ne voulaient l’imaginer. Si on estime que les quelque 450 réacteurs nucléaires ont une existence de 30 années, soit 14 000 années-réacteurs,  et que 4 réacteurs sont entrés en fusion (3 à Fukushima), cela donne une probabilité d’accident majeur de 0,028. Soit 28 fois plus que prévu : les systèmes étaient prévus pour ne présenter qu’un risque de 1 pour 1 million !

Bhopal et la question de la responsabilité

L’accident industriel de Bhopal au centre de l’Inde en décembre 1984 est considéré comme le plus grave de l’histoire, avec Tchernobyl. Suite à la fuite d’un silo d’une usine de production de pesticides du groupe Union Carbide, un composé de la famille du cyanure s’est répandu dans les rues d’un bidonville situé non loin de la fabrique. L’évaluation du nombre de victimes reste encore sujette à controverse. D’après l’entreprise, 3800 personnes ont décédé des suites de la catastrophe, mais Greenpeace fait état de 8000 morts au cours des 3 jours qui ont suivi l’accident et de 20 000 autres décès dans les 20 années suivantes suite à l’intoxication. Les nappes phréatiques sont encore polluées et près d’un demi-million de personnes seraient contaminées.

Très vite, la question de la responsabilité de l’entreprise a fait l’objet de nombreuses questions et polémiques. Qui était responsable : la multinationale basée aux Etats-Unis qui avait délocalisé sa production en Inde ou seulement la filiale indienne ? Où le procès se tiendrait-il : en Inde ou aux Etats-Unis ? Et enfin, comment calculer les indemnités aux victimes ? En 1989, la cour suprême indienne a condamné non seulement la filiale indienne d’Union Carbide mais aussi la maison-mère ; le montant des indemnités s’est élevé à 470 millions de dollars. L’entreprise a payé très rapidement ; elle considère depuis l’affaire comme close. Union Carbide affirme par ailleurs que la tragédie fait suite à une malveillance et qu’il ne s’agit donc pas d’une défaillance de sa part.

Bien qu’ayant été fragilisée pour un temps, l’entreprise a été peu affectée. Elle a été absorbée depuis par le groupe Dow et la filiale indienne a été vendue. Warren Anderson, président d’Union Carbide a été arrêté en Inde au moment du drame puis libéré sous caution. Il a fui aux Etats-Unis et ne s’est pas présenté au procès. Il n’a pas non plus été extradé.

Aujourd’hui encore, les associations considèrent les indemnités aux victimes comme dérisoires au regard des dommages sanitaires et écologiques causés. Elles demandent la dépollution du site, qu’elles considèrent inachevée. Plusieurs actions en justice aux Etats-Unis ont été entreprises depuis par des victimes, sans succès.

La société du risque

Ces deux exemples montrent que si la science moderne permet à l’Homme de croire en sa maîtrise totale sur la nature, la technologie présente de nouveaux risques. Sur la base de ce constat, le philosophe allemand Hans Jonas a développé en 1979 ce qu’il appelle le principe de responsabilité, un concept qui inspirera le principe de précaution.

En 1986, peu de temps après Tchernobyl, le sociologue allemand Ulrich Beck a expliqué dans un ouvrage intitulé La société du Risque comment le risque est devenu omniprésent dans la société. Selon lui, la prévention peut avoir lieu si le risque est connu et avéré tandis que la précaution vise à prévenir des risques qui ne sont pas encore déterminés. Ainsi, face à l’inconnu, toute innovation devrait apporter la preuve de son innocuité avant d’être mise en service.

Dans la pratique, ces principes ne sont pas toujours totalement applicables. Toutefois, une application absolue du principe de précaution peut être perçue comme empêchant l’innovation et le progrès. Certains proposent donc des compromis. Quoi qu’il en soit, l’évaluation du risque est du ressort des experts, mais la décision de prendre ou non ce risque est un choix politique. Dans les sociétés démocratiques, une telle décision n’est possible qu’à la condition d’une information de la population et de ses représentants.

La prévention des risques technologiques

Les naufrages de l’Erika ou de l’Exxon Valdez, l’affaire du sang contaminé, Sevezo en Italie, Minamata au Japon (voir encadré) : toutes ces catastrophes ont montré l’importance d’instaurer des mesures préventives et aussi, combien les responsables (en général des personnes ou des sociétés privées) pouvaient rechigner à le faire. C’est donc souvent aux Etats de les y contraindre.

Ce n’est malheureusement souvent que suite à ce genre de catastrophe et aux réactions qu’elles suscitent dans l’opinion que les autorités se résoudent à le faire. Sur ce point, et quoique lentement et encore insuffisemment, des progrès importants ont été réalisés en quelques décennies en Occident. La multiplication des normes de prévention a même conduit à l’émergence de nouveaux métiers spécialisés dans la prévention et la gestion du risque pour les collectivités et les entreprises.

Minamata

La baie de Minamata au Japon est tristement célèbre pour les milliers de personnes qui y ont été empoisonnées. Pendant des décennies, et jusqu’en 1966, la société Chisso a déversé du mercure dans les eaux (150 tonnes au total). Ce métal toxique intoxique les poissons, puis les pêcheurs et leur famille qui s’en nourrissaient. La contamination entraîne des dysfonctionnements nerveux et des malformations chez les nouveau-nés. Près de 3 000 cas de ce qu’on a appelé la maladie de Minamata ont été officiellement recensés et 10 000 personnes seraient affectées à un degré moindre. Même si la société a été reconnue responsable et a dû indemniser les victimes, une solution politique au problème n’a été trouvée qu’en 1996. Ses effets se font encore ressentir aujourd’hui puisque la pêche a été interdite dans la baie, des opérations de décontamination et de drainage ont eu lieu sur une superficie de 58 hectares.

Media Query: