Patagonia : Vivre sa passion

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Glacier Perito Moreno, Patagonia, Argentine (50°31’ S - 73°06’ O).

Glacier Perito Moreno, Patagonia, Argentine (50°31’ S – 73°06’ O).

Il n’a pas de téléphone portable, pas d’email, pas de machine à laver. Il passe le plus clair de son temps à pêcher à la mouche ou à surfer. Et pourtant, c’est le fondateur d’une firme florissante de 500 millions d’euros de chiffres d’affaires : Patagonia. Une entreprise de vêtements et de matériel “outdoors” qui a été nommée « the coolest company on Earth » (l’entreprise la plus cool du monde) par le magazine Fortune. Une entreprise écolo qui est aussi devenue la référence absolue pour les fabricants « responsables ».

L’américain Yvon Chouinard, originaire d’une famille de Canadiens français du Maine, est trop méconnu en France. Quand j’ai eu le plaisir de le rencontrer il m’a immédiatement marqué par ses manières simples et sa modestie . C’est pourtant une personnalité d’exception.  Grimpeur émérite, il a réalisé dans les années 1970 plusieurs ascensions qui firent date, notamment en Patagonie, d’où le nom de l’entreprise qu’il a fondée avec des amis, Patagonia. Quant à ses talents d’industriel, certains le comparent à Steve Jobs : il a comme lui commencé dans un garage en bricolant et créé une société qui a transformé le secteur. Mais Yvon Chouinard est porté par une autre vision que le créateur de Apple, qu’il juge très durement : « Ces gens ne veulent pas que vous puissiez réparer votre iPhone, ils veulent que vous en rachetiez un chaque année. Je ne peux pas leur faire confiance ».

A l’inverse, il défend l’idée de responsabilité : « Quand vous passez votre vie dans la nature, vous comprenez que vous vous devez de la protéger » et il a donc mené sa société et ses 1200 salariés de façon à ce qu’ils jouent une rôle positif pour la planète. Il a été un pionnier du coton bio, de l’éco design, des crèches d’entreprises ou du congé parental quand cela n’existait qu’à peine aux Etats-Unis. Il est l’inventeur du “1% pour la planète” un regroupement de sociétés qui s’engagent à donner 1% de leur chiffre d’affaires à des ONG œuvrant pour l’environnement. Patagonia a ainsi reversé 46 millions de dollars au total. Pour diminuer l’empreinte écologique de son entreprise et lutter contre la surconsommation, il a mis en place un système de réparation ou de recyclage de ses produits, et même lancé une très provocatrice campagne « don’t buy this jacket” (N’achetez pas cette veste) – sous-entendu : n’achetez que si vous en avez vraiment besoin.

Le titre de son livre “Let my people go surfing” qui est à la fois une autobiographie et un manuel de management écologiste, résume l’originalité du personnage et de sa démarche (Il a été traduit en français par « Homme d’affaires malgré moi : confessions d’un alter-entrepreneur»). Une version plus pratique, destinée au monde de l’entreprise, et intitulé « Un business responsable, Les leçons des 40 ans d’expérience de Patagonia », vient d’être publié chez Vuibert.

Dans sa bande de grimpeurs des années 1970, son meilleur ami, Douglas Tompkins, a de son côté fondé Northface une autre société de matériel outdoor, mais il a pris une voie différente : en 1989, il a revendu ses parts de la firme (valorisée aujourd’hui à 2 milliards de dollars), et a tout plaqué pour aller vivre en Amérique du sud, au Chili et en Argentine, où il achète des terres, les réhabilite et les transforme en parc naturels pour les confier ensuite aux Etats…

L’un a fait de son entreprise son utopie, l’autre a fait de son utopie une entreprise. Les deux amis nous montrent chacun à leur manière qu’il faut être un peu excentrique, et croire à des idées folles pour changer la planète. C’est une belle leçon. Et il y a mille et une manières de changer le monde : en créant un business responsable, en militant dans une ONG, en faisant des photos… A chacun de trouver la sienne.

Cette année, Patagonia fête ses 40 ans. Joyeux anniversaire, donc ! Et surtout, longue vie à tous les idéalistes qui changent le monde en réalisant leurs rêves.

Propos de Yann Arthus-Bertrand, recueillis par Olivier Blond, Texte publié (avec quelques modifications) dans le magazine Géo.

 

 

Yann Arthus-Bertrand
Yann Arthus-Bertrand

Yann Arthus-Bertrand est photographe, cinéaste, et écologiste. Il s’est toujours passionné pour le monde animal et les espaces naturels. En 1991, il fonde Altitude, première agence de photographie aérienne dans le monde, qui regroupe des photographes de différents pays, et, dans son travail personnel, il se tourne vers des séries de longue haleine, s’interrogeant sur le lien de l’homme avec la nature sauvage ou domestiquée : La Terre vue du ciel, Bestiaux, Chevaux, 365 Jours pour réfléchir à notre Terre… Il fonde en 2005 GoodPlanet.org, une association devenue aujourd’hui fondation reconnue d’utilité publique, qui vise à « mettre l’écologie au coeur des consciences » et édite ce site internet. Il a réalisé le film HOME, sorti en 2009, il a été vu par plus de 600 millions de personnes dans le monde. En 2011, il coréalise avec Michael Pitiot le film PLANET OCEAN qui a été présenté en avant-première en juin 2012 à Rio+20, lors du sommet mondial de l’Environnement des Nations Unies.  En 2015, son film HUMAN est projeté en avant première simultanément à la Mostra de Venise et à l’Assemblée Générale des Nations-Unies en présence de Ban Ki-Moon. A travers ses multiples témoignages remplis d’amour, de bonheur, mais aussi de haine et de violence, HUMAN nous confronte à l’Autre et nous renvoie à notre propre vie. Ce long métrage témoigne plus que jamais de la volonté de Yann d’éveiller une conscience collective et responsable dans l’optique de sensibilisation du plus grand nombre.  Cette même année, et à l’occasion de la Cop21, Yann présente un autre film, TERRA, qui relate la formidable épopée du vivant.  Yann Arthus-Bertrand s’est désormais lancé dans un nouveau défi, la réalisation de WOMAN.

Photo Erwan Sourget

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