Aujourd’hui, l’énergie serait intégrée dans les Objectifs du Millénaire pour le Développement

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Plus d’un milliard de personnes n’a pas accès à l’énergie. Hervé GOUYET, le président d’Electriciens sans frontières revient sur leur situation. Et sur ce qu’il est possible de faire pour leur permettre d’accéder à l’énergie.

Aujourd’hui plus de 1,4 milliards de personnes vivent sans accès à l’électricité, qui sont ces personnes et où vivent-elles ?

Ces personnes se répartissent pour la plupart entre l’Afrique subsaharienne et l’Asie. Il reste encore quelques endroits privés d‘électricité en Amérique du Sud. En Asie, la situation varie selon les pays. Il reste beaucoup à faire au Laos, en Birmanie et au Népal. En Inde, la situation est plus compliquée et dépend des provinces. Certaines régions, malgré d’énormes efforts de l’Etat, sont encore en phase de transition énergétique. C’est aussi le cas en Chine. Au Vietnam et aux Philippines, ce sont certaines minorités dans des régions reculées qui souffrent d’un déficit d’accès à l’énergie.

Il s’agit principalement de personnes qui habitent soit en milieu rural et éloigné des villes, soit au contraire, des populations urbaines qui vivent dans les périphéries des villes des pays en développement, les nouveaux arrivants et ceux qui sont installés dans les bidonvilles.

Il n’existe pas de statistiques très précises, le comptage dépend des pays. Il suffit parfois que 10% d’un village soit raccordé pour qu’on considère que ses habitants ont accès à l’énergie.

Concrètement qu’est ce que cela signifie pour les habitants de ces régions ??

En fait, tout le monde consomme un peu d’énergie, sous forme d’électricité ou d’autres manières. Mais, ces personnes ne sont pas raccordées à des réseaux. Elles achètent donc des piles, rechargent leurs téléphones portables ou leurs radios sur des batteries de voiture.

Certains raccordements s’opèrent de façon clandestine. Leur électricité n’est pas liée au secteur marchand, mais dépend du secteur informel.La plupart de ces personnes vivent avec moins d’un dollars par jour. Avec si peu d’argent, l’énergie devient vite un poste de dépense important. La précarité énergétique fait partie du quotidien. L’accès à l’énergie et, par extension, à l’électricité recouvre des réalités très différentes. Les personnes recourent à divers services énergétiques : ils s’éclairent un peu, se chauffent un peu et bien sûr font cuire leurs aliments. Mais, cela se fait au jour le jour, selon leurs moyens, avec du bois, du pétrole lampant, du charbon ou des piles.

Pourquoi n’ont-ils pas un accès stable à l’énergie ?

Tout d’abord pour des raisons économiques, ces personnes, qui figurent parmi les plus pauvres de la planète, n’ont pas les moyens de payer le raccordement, l’abonnement et les factures.

D’autre part, tous les pays n’ont tout simplement pas les moyens financiers de construire les infrastructures nécessaires à l’électrification. Cela ne se fait pas en un jour.

Le développement joue un rôle surdéterminant dans la construction d’un système énergétique, en particulier lorsqu’il s’agit d’électricité. Les choix énergétiques différent si on développe une industrie autour du chemin de fer ou autour d’un barrage. C’est un cercle vertueux : le développement économique appelle l’électricité et cette dernière entraîne l’essor de l’économie.

L’électrification se fera d’abord au niveau local. Un entrepreneur achètera un groupe électrogène pour son activité dans la journée. D’autres l’imiteront. Ils s’aperçoiveront qu’ils peuvent les mutualiser et les rentabiliser en vendant l’excédent le soir aux habitants pour la lumière, la télévision ou les portables.

L’Etat peut-il jouer un rôle ?

Croire que des grands pays comme le Mali ou le Niger vont construire ex nihilo des centrales qui irrigueront tout le pays est illusoire. Ce scénario peut se produire seulement en Chine à partir des mégapoles, car l’Etat, très planificateur, se donne les moyens de mettre en place un réseau électrique. La Chine reste une exception

Dans les campagnes isolées, l’accès à l’électricité prend des voies différentes. Les gens vivent avec moins d’un dollar par jour, donc l’électrification se fera sans doute grâce aux subventions. Même en France, certaines zones éloignées ont connu l‘électrification très tard. Dans les départements et territoires d’Outre-Mer, la collectivité nationale dépense un milliard d’euros par an pour la péréquation tarifaire. La France subventionne ainsi un système électrique qui alimente 3 millions d’habitants. Imaginez un instant les sommes qu’il faudrait investir au niveau mondial pour permettre à ce milliard de personnes, qui vit dans des régions isolées, d’avoir l’électricité à un prix équitable pour tous.

Cela montre que, y compris dans nos sociétés, la question de l’accès à une énergie sécurisée et bon marché n’est pas si simple. Alors dans les pays en développement…

Quel rôle joue l’accès à l’énergie dans la réussite des Objectifs du Millénaire pour le Développement (OMD) ?

Si aujourd’hui on redéfinissait les OMD, il y aurait une thématique énergie. Elle n’est pas assez prise en compte alors qu’elle joue un rôle important dans la réalisation de tous les objectifs. Dans le rapport 2009, le mot « énergie » apparaît seulement 2 fois alors que « eau » est cité une cinquantaine de fois.

Pourtant un accès à l’énergie fiable, bon marché et de qualité permet d’améliorer la santé, l’éducation, la production agricole et la qualité de vie. Toutefois, cela ne peut fonctionner que si les programmes d’accès à l’énergie permettent aussi aux populations locales de dégager un surplus de revenus pour assurer l’entretien et la maintenance des installations électriques.

Ce complément de revenus peut provenir d’activités génératrices de ressources financières initiées ou développées grâce aux installations électriques telles que de l’artisanat, ou de la recharge de téléphones portables. Ces fonds permettront d’acheter le matériel nécessaire à l’entretien et à la maintenance du dispositif électrique. Nous avons constaté à Madagascar que les réfrigérateurs solaires pour les vaccins les mieux entretenus étaient aussi ceux qui rendaient d’autres types de services, comme garder quelques boissons au frais.

À Electriciens sans frontières, nous pensons qu’il faut éviter les projets trop ambitieux et surdimensionnés. Il convient de confier les projets à des responsables locaux formés qui agiront dans l’intérêt de la communauté. Ces derniers sauront comment se servir du système et garantir sa pérennité.

Quel rôle les ONG peuvent-elles jouer dans les projets d’accès à l’énergie ?

Dans une démarche de développement, la valeur ajoutée des ONG réside dans leur travail de proximité. Nous allons là où les autres ne vont pas, c’est-à-dire en milieu rural. Nous travaillons sur le quotidien et la formation pour permettre aux populations d’êtres autonomes. L’une des erreurs des grands projets consiste justement à ne pas s’appuyer sur des soutiens locaux. Il faut laisser aux communautés le temps de s’approprier les installations. Dans les milieux ruraux si une installation n’est la propriété de personne, alors rien ne sera fait pour la garder en état. Il faut donc identifier sur le terrain un responsable capable de réparer ou de solliciter les bonnes personnes. Par exemple, dans l’est du Burkina-Faso, nous avons formé des électriciens locaux, nous leur avons transmis des savoir-faire. Dans un premier temps, ils ont utilisé ces connaissances pour installer des panneaux solaires puis ils ont développé un atelier de PAO. Désormais, ils font de la réhabilitation d’installations. Dernièrement ils ont remis en état les installations électriques de la réserve naturelle du parc W.

En situation d’urgence, au-delà du support aux équipes médicales, notre ONG peut aussi apporter des solutions originales à des problèmes auxquels on ne pense pas. En Haïti, on a mis des lampadaires solaires dans les camps de sinistrés pour améliorer la sécurité. Cela rassure les réfugiés et empêche certaines agressions puisque tout le monde peut voir ce qui se passe sous les lampadaires. Éclairer les zones sensibles, personne n’y avait vraiment pensé pourtant cela avait une utilité. Ensuite, nous avons formé les techniciens locaux pour qu’ils assurent l’entretien et la maintenance des installations. Nous finançons ce suivi durant les 5 ans qui succèdent la mise en place des lampadaires . Hélas, je ne suis pas certain que dans 5 ans, les villes trouveront les 100 dollars requis chaque année pour pérenniser ce service. Il n’est déjà pas aisé de convaincre les bailleurs de prendre en charge la maintenance sur les 5 premières années…

Quels avantages offrent les énergies renouvelables pour favoriser l’accès à l’électricité ?

Elles ne sont pas gratuites, mais ont souvent l’avantage d’être disponibles sur place. Quoi de plus logique en Afrique subsaharienne que de recourir au solaire ou encore de recourir à l’hydroélectricité au Népal ou au Laos. Les énergies renouvelables peuvent se montrer bon marché, surtout qu’elles occasionnent peu de frais d’exploitation. Il reste toutefois certains problèmes comme celui des batteries qui peuvent être des sources de pollution ou difficile à recycler.

À chaque situation correspond un mix énergétique possible qui peut allier charbon, électricité d’origine renouvelable ou hydraulique et bois. Il ne faut pas oublier qu’il s’agit de faibles besoins : passer de la bougie à une lampe à LED ne demande pas une grande puissance. Les énergies renouvelables se montrent alors parfaitement adaptées.

Propos recueillis par Julien Leprovost

Le site d’Electriciens sans frontières

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