Sommet de Cancún : les Nations unies seraient-elles incapables de s’occuper du climat ?

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On a dit que le sommet de Cancún avait au moins permis de sauvegarder le principe de négociations internationales sur le climat. Mais le véritable moyen de parvenir à contrôler nos émissions pourrait résider dans un Plan B, les pays essayant par eux-mêmes d’avancer vers une économie sobre en carbone.

La conclusion quasi universellement tirée la semaine dernière par ceux qui ont assisté à la Conférence de Cancún sur le climat est qu’elle a permis de « remettre les négociations sur les rails » et qu’après le fiasco diplomatique de Copenhague, la bonne humeur de mise à Cancún est bien la preuve qu’on peut espérer un accord total l’année prochaine en Afrique du Sud.

C’est aller un peu vite en besogne. Les diplomates sont peut-être satisfaits, mais pour nous tous, il y a peu de raisons de se réjouir : il n’y a toujours pas de nouveau traité ni de successeur au Protocole de Kyoto. Car en faisant bien attention à tenir compte de la mise en garde du Secrétaire général des Nations unies, Ban Ki-moon, à « ne pas faire du mieux l’ennemi du bien », les négociateurs sont arrivés à un compromis qui ne les mène en réalité pas plus loin qu’il y a un an.

À bien des égards, il s’agirait même plutôt d’un recul. Car à Cancún, la Russie et le Japon ont annoncé qu’après avoir adopté le texte original du Protocole de Kyoto en 1997, ils n’accepteraient pas de nouveaux objectifs de réduction de leurs émissions selon ce même protocole lorsque les objectifs actuellement imposés cesseront de l’être, soit en 2012. Aucun des deux pays n’accepte en effet de continuer ainsi tant que les États-Unis poursuivent leur cavalier seul.

Le résultat de tout cela est qu’aucun des six plus gros émetteurs de gaz à effet de serre (États-Unis, Chine, Russie, Japon, Inde et Indonésie) n’est aujourd’hui prêt à accepter des objectifs de réduction d’émissions légalement contraignants imposés par les Nations unies. Les délégués se sont arrangés pour ne pas se retrouver dans une impasse en rédigeant un texte aux accents ridiculement diplomatiques susceptible de plaire à tout le monde. Comme l’a dit une personne avec humour : la décision la plus ferme que les pays aient prise, c’est de se réunir à nouveau l’année prochaine.

Après la débâcle de Copenhague, les délégués voulaient à tout prix revenir avec une victoire, quelle qu’elle soit. Mais en coulisse, peu d’observateurs considèrent comme plausible la signature d’un accord dans un avenir proche. Il n’y en a même aucun parmi ceux qui ont assisté aux briefings privés de l’administration américaine. Évoquant les prochaines négociations internationales sur le climat qui se tiendront dans un an à Durban, en Afrique du Sud, Eliot Diringer, de l’influent Centre Pew sur les changements climatiques globaux, a déclaré : « Nous ne pensons pas que l’Afrique du Sud soit un objectif réaliste. Les politiques ne seront pas prêts. Si on se fixe Durban comme échéance, cela va recommencer comme à Copenhague. »

Les négociateurs savent depuis 13 ans qu’il va leur falloir parvenir à un nouvel accord lorsque la première « période d’engagement » du Protocole de Kyoto s’achèvera, en 2012. Ceux qui se félicitent des avancées de Cancún devraient donc nous expliquer comment ce qui n’a pas été fait en 13 ans va pouvoir l’être d’ici décembre prochain, surtout que, dans certains secteurs importants, le processus a fait marche arrière l’année dernière.

Peut-être cela vient-il du fait que le tortueux processus de négociation nécessite de convaincre des pays d’accepter des objectifs contraignants et que les Nations unies n’y arrivent tout simplement pas. Trop de pays, au rang desquels les États-Unis et la Chine figurent en bonne position, accordent une telle importance à leur souveraineté nationale qu’ils ne peuvent renoncer à leur pouvoir décisionnel sur des questions aussi essentielles.

Mais il y a aussi des raisons de se réjouir, car si l’on finit par admettre que les négociations au sein des Nations unies sont bel et bien bloquées, cela peut permettre de débloquer le Plan B. Il est en effet de plus en plus évident que certains pays sont prêts à accomplir unilatéralement ce à quoi ils refusent de s’engager dans le cadre des Nations unies.

Suivre les négociations à Cancún avait quelque chose de déprimant. Mais lorsque je faisais le tour de ce qui se passait dans les différents forums de la station balnéaire, cela me confortait dans l’idée qu’une intense activité règne à travers le monde en matière de réduction d’émissions. Et il s’agit là de mesures unilatérales qui ne dépendent pas d’un accord au sein des Nations unies.

Ces mesures ne sont sans doute pas suffisantes pour éviter un réchauffement de 2 degrés ou plus, mais elles ont le mérite d’exister. Et elles résultent d’une démarche dynamique qui pourrait faire perdre sa raison d’être au processus onusien. Nous sommes en présence d’une véritable révolution technologique.

Le principe du Plan B n’est pas le partage des charges (contrairement à la proposition de base de l’ONU), mais la réalisation de profits. Il repose sur une prise de conscience de plus en plus répandue qu’une économie sobre en carbone est une bonne économie. La sobriété carbone est souvent synonyme d’une plus grande efficience énergétique et donc d’une plus grande rentabilité. Et c’est une économie intelligente, car elle répond à un appétit croissant des consommateurs pour les produits qui ne nuisent pas à la planète, un sujet que j’ai évoqué dans mon dernier article pour Yale Environment 360 qui portait sur l’exploitation soutenable de l’huile de palme.

L’année dernière, à Copenhague, la Chine a promis de réduire de 45 % sans condition l’intensité carbone de son économie. Cet engagement est inscrit dans le plan quinquennal du pays qui démarre le mois prochain. Certes, les engagements ne se concrétisent pas toujours. Et on peut s’inquiéter des méthodes qu’emploie la Chine pour communiquer sur ses émissions de CO2 et son PIB et qui rendent toute vérification difficile. Mais il est clair que le pays s’emploie à réduire ses émissions, alors qu’il n’est pas tenu de le faire par le Protocole de Kyoto et n’est pas près d’accepter de l’être. Ce pays étant le plus gros producteur mondial d’éoliennes et de panneaux solaires, il a tout intérêt à développer des marchés locaux pour ces produits.

Une édition spéciale du journal China Daily, contrôlé par le gouvernement, a été largement distribuée à Cancún et avait pour titre : « Au moment même où nous négocions, la Chine agit. Les autres pays ne doivent pas attendre d’être contraints légalement pour en faire autant. »

Et c’est ce que font de nombreux pays. Lord Nicholas Stern, l’économiste britannique qui a écrit un rapport déterminant sur le coût économique du changement climatique, a affirmé que la « croissance verte », par son pouvoir, pouvait réussir là où l’ONU échoue. « La Corée du Sud, le Mexique, l’Indonésie, l’Éthiopie et nombre d’autres pays en développement nous fournissent des exemples importants et crédibles de la marche à suivre », a-t-il ajouté. « Tous sont aiguillonnés par cette nouvelle révolution énergétique et industrielle et les perspectives qu’elle offre d’une croissance économique soutenable et sobre en carbone. » Nicholas Stern préférerait certes un accord dans le cadre des Nations unies, mais selon lui, un échec de l’ONU ne suffirait pas à arrêter la révolution de la sobriété carbone.

Le Brésil a promis l’année dernière des réductions de 36 à 39 % par rapport à son fonctionnement actuel. Et ceux qui se sont rendus au pavillon de ce pays à Cancún ont pu entendre ministres et chercheurs de premier plan expliquer en détail comment ils allaient s’y prendre : en réduisant la déforestation (le pays a déjà diminué de 70 % les surfaces de forêt perdues en Amazonie) et en opérant un virage à 180 degrés pour transformer une agriculture férocement commerciale en une industrie sobre en carbone. Comme pour la Chine, il se peut que rien de tout cela ne se réalise, mais les intentions sont là et les mesures sont au diapason de ce que les spécialistes estiment possible. Les objectifs du Brésil en matière d’agriculture sont de réhabiliter les vastes étendues de pâturages arrachées à la forêt amazonienne et de généraliser la technique du semis direct, ce qui implique de ne pas labourer la terre et de semer dans des trous creusés au milieu des chaumes de la culture précédente, ce qui fait que le sol retient davantage de carbone.

Barbara Bramble, conseillère principale de la National Wildlife Federation pour les affaires internationales, s’est longtemps impliquée dans la protection de la forêt amazonienne et affirme que le Brésil opère actuellement une véritable révolution culturelle vers des valeurs plus écologiques. La déforestation faisait jusqu’à il y a peu de ce pays le troisième émetteur de gaz à effet de serre du monde. Mais aujourd’hui, agriculteurs et abattoirs font tout leur possible pour participer à la campagne nationale « zéro déforestation ».

Cela est en partie dû au fait que l’atmosphère générale au Brésil est au « boycott des éleveurs et que le ministère public est allé jusqu’à prendre pour cible les supermarchés et les abattoirs qui acceptent de la viande venant de troupeaux élevés sur des zones déforestées », déclare Barbara Bramble. Mais cela s’explique aussi par le fait qu’éleveurs et exploitants agricoles peuvent désormais, dans les pays occidentaux et au Brésil même, débloquer des marchés « durables » qui réclament de la viande de bœuf, du cuir, du soja et d’autres produits qui ne soient pas frappés du sceau de la déforestation.

« C’est ça, le Plan B », fait remarquer Barbara Bramble. Et d’ajouter : « Les perspectives d’un traité onusien s’éloignant, nous cherchons ce que nous pouvons faire dès à présent et [plutôt que par un traité], cela passe peut-être par l’élimination de la déforestation dans la chaîne de production. »

L’Indonésie, troisième plus gros émetteur actuel de CO2 au monde, affirme être en train d’essayer de s’acheter une conduite grâce à un moratoire sur la déforestation et à la réhabilitation des tourbières drainées. Le financier George Soros a déclaré au cours d’une réunion annexe à Cancún qu’il essayait de réunir les fonds pour permettre au pays d’être à la hauteur de cette ambition.

Le Premier ministre éthiopien, Meles Zenawi, a déclaré que son pays avait l’intention de devenir neutre en carbone d’ici 2025 et de faire partie des « pays à revenu intermédiaire ». C’est placer la barre bien haut. L’Éthiopie passerait pour cela à une production hydroélectrique d’énergie (ce à quoi ses voisins traversés par le Nil pourraient avoir quelque chose à redire) et suivrait l’exemple du Brésil en transformant ses terres érodées en puits de carbone. Mais cela montre que les pays en développement ont bien reçu le message : l’économie verte et la croissance sobre en carbone ne sont pas des élucubrations d’écologistes occidentaux, mais bien de véritables options qu’ils peuvent mettre en pratique.

Je ne voudrais pas me laisser emporter. Ce à quoi les pays se sont engagés jusqu’à présent pourrait bien entendu ne jamais se concrétiser. Et même si cela se concrétisait, cela ne suffirait pas à limiter le réchauffement de la planète à 2 degrés, qui est la limite au-delà de laquelle les scientifiques sont d’accord pour dire que le réchauffement serait dangereux pour tous (il est déjà dangereux localement, bien entendu).

Selon le Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE), pour que les émissions mondiales de CO2 respectent cet objectif de deux degrés, il faudrait raisonnablement que de 32 milliards de tonnes aujourd’hui, elles ne passent pas à plus de 44 milliards de tonnes d’ici 2020, après quoi il faudrait qu’elles redescendent à des niveaux très bas d’ici 2050. Mais le PNUE affirme qu’avec les engagements actuels, il y aura 5 à 9 milliards de tonnes d’émissions en plus. Il appelle cela « l’écart en gigatonnes ».

Le Plan B peut-il combler cet « écart en gigatonnes » ? Ses partisans pensent que oui.

Prenons l’avancée la plus positive qui a résulté des négociations de Cancún : l’accord sur le fonctionnement d’un système de compensation pour les pays qui réduisent la déforestation et donc les émissions de CO2 qu’elle entraîne. Ce mécanisme, appelé « Reduced Emissions from Deforestation and Forest Degradation » (REDD), obtiendrait chaque année plusieurs milliards de dollars d’entreprises qui souhaitent remplir leurs objectifs de réduction d’émissions à travers la compensation carbone.

Le REDD ne peut obtenir de fonds que si les entreprises ont des objectifs à respecter et qu’elles disposent d’un système d’échange de permis d’émission pour ce faire. Donc à première vue, cela nécessite un accord international et la création d’un marché mondial du carbone. Le Plan A serait donc la meilleure option, mais il est inenvisageable à court terme. Et suite à leurs élections de mi-mandat de novembre, les États-Unis, qui représentent pourtant une énorme source potentielle de fonds pour le REDD, ne sont pas près de voter la mise en place d’un système d’échange de permis d’émission.

Mais il existe d’autres perspectives. La Californie va lancer son propre système d’échange de permis d’émission en 2012. Et l’actuel marché carbone de l’Union européenne va se développer en 2013 avec l’entrée en vigueur des nouveaux objectifs européens qui visent à réduire les émissions de 20 % d’ici 2020. Il est également question que la Chine mette en place son propre mécanisme.

Ainsi, les négociateurs du REDD, désespérés par la lenteur de la progression d’un accord global, cherchent d’autres solutions. « On pourrait faire avancer le REDD indépendamment du processus onusien », a ainsi déclaré Eliot Diringer du Centre Pew.

Il y a trois ans, à Bali, lorsque les négociations pour trouver un successeur au Protocole de Kyoto ont véritablement démarré, le représentant de la Papouasie-Nouvelle-Guinée, Kevin Conrad, descendant de missionnaires américains et diplômé de l’université de Columbia, avait déclaré à une délégation américaine rebelle : « Si vous n’êtes pas prêts à prendre les rênes, allez-vous-en. » Ce qu’elle a fait.

Il se pourrait que la même injonction soit faite avant longtemps à l’ensemble du système onusien, qui est si compliqué. Les milliers de délégués gouvernementaux présents à Cancún pensaient être indispensables à la réduction des émissions de CO2. Ils le sont peut-être. Mais si le Plan B démarre, il pourrait bien arriver un moment où ce qu’ils auront de mieux à faire, eux aussi, sera de s’en aller.

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