La désertification menace la sécurité alimentaire mondiale

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En 2010, l’ONU lance la Décennie de lutte contre la désertification (2010-2020). A cette occasion, Luc Gnacadja, secrétaire exécutif de la Convention des Nations unies sur la lutte contre la désertification (UNCCD) revient sur les enjeux de cette décennie.

Tout d’abord, quelles sont les zones les plus menacées aujourd’hui par la désertification ?

Le terme désertification désigne la dégradation des terres dans les zones arides, semi-arides et subhumides sèches par suite de divers facteurs. En effet elle est bien souvent la conséquence de pratiques agricoles et pastorales inappropriées qui réduisent le couvert végétal et provoquent l’érosion et la perte de productivité des sols, un processus qui est aggravé par des phénomènes climatiques qui accroissent le stress hydrique et l’érosion comme les sécheresses, les vents de sables et/ou les pluies intenses suivies inondations etc. Lorsque ce sont les terres des zones arides du monde qui se dégradent, cela crée souvent des conditions désertiques.

En termes de surface affectée, l’Afrique est la région la plus durement touchée puisque seulement 11% du continent est véritablement humide et que ¾ des terres agricoles subissent un processus de dégradation. En termes de population, l’Asie est la région la plus touchée. La grande majorité des pays dit affectés sont des pays en voie de développement.

Au niveau mondial, une évaluation de la dégradation des terres couvrant la période de 1981-2006 (Cf. GLADA Report, ISRIC 2008) a conclu que pendant ces 25 années, ce sont 24% des terres qui ont été dégradées soit à un rythme affolant d’environ 1% par an. Environ 1,5 milliard de personnes dépendent directement de ces zones dégradées.

Quelles sont les conséquences ?

Les terres qui sont dégradées sont pour l’essentiel des terres agricoles ou pastorales. La perte annuelle de revenu direct liée à la désertification a été estimée à 42 milliards de $US (en valeur de 1990). Cette estimation ne représente qu’une partie des coûts socio-économiques engendrés. Dans les zones arides, cette perte de revenu affecte le quotidien de plus d’1 milliard de personnes vivant en-dessous du seuil de pauvreté.

Quel est le plus grand défi auquel elle doit faire face dans les années à venir ?

Les défis sont très nombreux. Mais les deux principaux auxquels la terre et sa qualité sont intimement liés sont la sécurité alimentaire et l’accès à l’eau. La population mondiale atteindra 9 milliards en 2050 selon les estimations, et dans le même temps les ressources diminuent. La terre et l’eau sont des ressources limitées. Il est impératif d’en améliorer la gestion dès lors que nous ne pouvons pas en augmenter la quantité.

La FAO nous alerte sur la nécessité de doubler la production alimentaire d’ici 2050. Nous ne pourrons pas y arriver en laissant le soin aux agricultures du Nord de produire pour toute la planète. Ce n’est ni environnementalement, ni économiquement, ni socialement souhaitable. Cette difficile équation ne pourra être résolue qu’en permettant aux pays du Sud de préserver ces ressources essentielles que sont la terre et l’eau et d’en user durablement pour satisfaire leurs propres besoins élémentaires.

Quel a été le plus grand succès dans la lutte contre la désertification, jusqu’à présent ?

Entre 1981 et 2006, 16% des terres ayant connu une certaine amélioration à l’échelle mondiale se situent majoritairement dans les zones arides. Il est bien sûr très difficile de déterminer la contribution de la CNULD à ce chiffre.

Les plus grands succès dans le domaine de la LCD se situent au niveau local, sur le terrain, grâce au travail des chercheurs, d’ONG et aux efforts constants des populations locales dans les zones affectées. C’est la somme de ces actions ainsi que leur diffusion qui constitue le plus grand succès de la LCD, même si cela reste insuffisant. Plusieurs réussites locales en témoignent tant au Sahel (Mali, Burkina, Niger, ou l’on parle de reverdissement, voir par exemple Re-greening of the Sahel), qu’en Amérique Latine et en Asie à travers des programmes et projets de gestion intégrée des écosystèmes affectés, de gestion durable des terres et de l’eau.

Pourquoi faire maintenant une décennie sur la désertification ?

Dans ce contexte de crise économique et environnementale, nous nous devons de rappeler au pays riches leurs responsabilités et leur devoir de solidarité internationale face à ces populations qui perdent leur principal, voire unique, facteur de production : la terre !

Plus que jamais, la menace qui pèse sur les zones arides concerne également l’ensemble de la planète. – Tout d’abord, la sécurité alimentaire mondiale est affectée. Nous avons tous en tête les émeutes de la faim de 2008. Si nous voulons doubler la production alimentaire d’ici 2050, comme le préconise la FAO, il nous faut tenir compte des zones arides : 44% des systèmes cultivés sont situés en zones arides ; 30% des plantes cultivées aujourd’hui sont endémiques des zones arides ; 50% du cheptel mondial est situé en zones arides.

Dans la lutte contre le réchauffement climatique, les sols ont une place significative. Les terres des zones arides stockent 46% du carbone mondial. Ce chiffre diminue à mesure que ces terres se dégradent.

Quels sont les résultats que vous attendez de cette décennie sur la désertification ? Avez vous des exemples concrets ?

Comme précisé plus haut, la Décennie est avant tout une campagne de sensibilisation à l’attention du grand public, et des décideurs. Le résultat « absolu » escompté est qu’au terme de cette décennie, chaque citoyen lambda et chaque décideur sur la planète comprenne les causes et connaisse les solutions du phénomène de la désertification et de la dégradation des terres et, par là même, prenne conscience et agisse en fonction de l’urgence de l’engagement dans ce combat.

Plus concrètement, les actions menées prendront des formes très variées. Cela ira des conférences scientifiques, aux actions de terrains pour la sensibilisation, en passant par des activités de partage de connaissance sur les bonnes stratégies et pratiques en matière de gestion durable des terres ou la réalisation et la diffusion de documentaires sur les « success stories ». Vous pouvez d’ailleurs en consulter certaines sur notre site : http://unddd.unccd.int/success-stories.htm

Face à la dégradation des sols, quelles mesures sont les plus efficaces ?

D’un point de vue technique, les meilleures pratiques de lutte contre la dégradation des terres sont regroupées sous le vocable de « gestion durable des terres » ou GDT. Il s’agit souvent de techniques appropriées c’est-à-dire adaptées aux contextes spécifiques des écosystèmes dégradés ; certaines sont d’ailleurs des techniques ou savoir-faire traditionnels identifiées comme pertinents et adaptés.

Enfin, avez-vous des attentes particulières par rapport aux prochaines négociations sur le climat à Cancun ?

L’agriculture et la gestion des terres comptent presque pour 1/3 des émissions globales de gaz à effet de serre. Par ailleurs les pays les plus vulnérables aux impacts des changements climatiques sont pour la plupart en voie de développement et l’adaptation est leur agenda prioritaire. Or la gestion durable des terres permet à la fois de s’adapter, de préserver le couvert végétal, d’améliorer la résilience des populations et des écosystèmes tout en séquestrant du carbone (atténuation des émissions de gaz). L’agenda des terres est donc une partie très importante du problème mais aussi une solution majeure au défi climatique. Il est donc essentiel voire crucial que l’accord qui sera pris intègre des mécanismes capables de tirer avantage ce potentiel, prennent en compte les pays à faible couvert forestier et qui soient aussi accessibles aux populations et acteurs concernés par gestion durable des terres en particulier dans les pays en développement. Et ce ne serait que justice !

Propos recueillis par Julien Leprovost

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