Six milliards sur la planète: Sommes-nous trop?

Publié le : Last updated:

Temps de lecture : 3 minutes  

INTRODUCTION: QUI EST DE TROP?

Trop de gens dans le Tiers-Monde, d’étrangers chez nous, de femmes et de jeunes sur le marché du travail et de retraités par rapport aux actifs: les discours sur la population sont très normatifs et extraordinairement incohérents. Beaucoup de débats sociaux sont pollués par une sorte d’inconscient social qui dessine, sans oser franchir le pas, d’inavouables solutions.

On se rappelle l’équation du Front National disant que deux millions de chômeurs, c’est deux millions d’immigrés de trop. Et quand on nous affirme que la planète est surpeuplée, le parallèle s’établit immédiatement: où donc faut-il expulser la population excédentaire? Va-t-on organiser des charters pour Mars? Pour poser les problèmes correctement, il faut se débarrasser une fois pour toutes de cet impensé irrationnel et ne plus considérer la population comme la cause de tous les maux, ni même comme une variable possible d’ajustement. C’est le projet de ce livre.

Pour commencer, il faut au moins comprendre un peu comment évolue la population mondiale.

Nous venons de franchir le seuil des 6 milliards d’être humains sur la planète, presque en même temps que celui de l’an 2000, et ces deux seuils symboliques suscitent la résurgence d’un néo-malthusianisme assez sinistre. Pourtant la croissance de la population mondiale a déjà commencé à ralentir, et même plus que prévu. En raison des inerties démographiques, on ne voit pas très bien comment on pourrait la freiner beaucoup plus sans verser dans la barbarie, et le scénario désormais le plus vraisemblable est que la population mondiale augmente encore de 50% pour se stabiliser au milieu du siècle prochain.

Mais alors, nous voilà peut-être enfermés dans un implacable mécanisme? Ce surcroît de population ne va-t-il pas nous amener à franchir les limites de la planète et à déclencher ainsi une catastrophe majeure?

Pourtant, la discussion de cette notion de limite montre la difficulté à fonder un véritable « paradigme écologique » centré précisément sur ce risque d’autodestruction planétaire. Nous ne sommes pas une population de têtards dont la croissance serait limitée par la taille de la mare: l’espèce humaine est bien plus ingénieuse, mais aussi potentiellement bien plus destructrice. Entre l’inéluctabilité de la destruction finale et la confiance sans limite dans les ressources de cette ingéniosité, la voie du juste milieu n’est pas, pour une fois, la moins radicale.

En pratique, la contrainte de population joue sur deux éléments essentiels : l’alimentation et l’énergie. Dans sa version classique, la loi de Malthus passe par les disponibilités alimentaires.

Toute la question de savoir si, aujourd’hui, cette contrainte recommence à jouer sous une forme nouvelle, élargie à une dégradation irréversible des sols et de l’environnement. Le second vecteur de la contrainte environnementale découle du lien existant entre la taille de la population mondiale et ses émissions polluantes, notamment de CO2. Sur ces deux aspects, les marges d’action sont importantes: on peut tout à fait construire des scénarios qui rendent compatibles la progression du niveau de vie au Sud avec une limitation des nuisances en matière d’effet de serre ou d’épuisement des sols. La voie est étroite et ce projet est exigeant, tant le fonctionnement spontané de l’économie capitaliste nous détourne de cette trajectoire.

Le débat sur les politiques optimales et les outils de régulation est donc central: peut-être l’économie politique a-t-elle quelque chose à dire sur la question? Force est de constater que l’économie dominante, même dans ses versions les plus vertes, n’est pas en mesure de franchir le pas nécessaire pour fonder un autre mode de calcul économique. Il est pourtant grand temps d’amorcer une transformation radicale de la rationalité économique qui permette de gérer directement la « Grande transition » vers une « économie économe »1 et une population stable et… vieillissante.

Car c’est bien là le grand paradoxe: cette population mondiale, qui a tellement augmenté, est déjà entrée en phase de vieillissement. C’est sans doute l’un des défis majeurs du siècle qui s’ouvre, d’autant plus que la population mondiale pourrait commencer à baisser dans quelques décennies, et bien plus tôt dans certaines régions. Ce constat ne fait que renforcer l’idée que la sauvegarde des grands équilibres planétaires implique des formes globales de coopération, difficilement compatibles avec l’esprit de concurrence inhérent au capitalisme. C’est pourquoi cet essai est aussi, à sa manière, l’esquisse d’une réflexion sur un socialisme soutenable.

Michel HUSSON

Éditions Textuel,

Collection La Discorde

2000

http://hussonet.free.fr

http://hussonet.free.fr/666.pdf

Publication réalisée avec l’aimable autorisation de l’auteur

Media Query: