Emilie Barrucand: Immortaliser la mémoire des anciens

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Emilie Barrucand entourée de petits Kayapo avec qui elle vit 6 mois par an. copyright: DR pour Wayanga

Elle est la fille adoptive du chef amazonien Raoni. Depuis dix ans, Emilie Barrucand partage sa vie entre la France et le Brésil, dans le village du grand cacique, en plein cœur de l’Amazonie. Avec lui, la jeune ethnologue de 30 ans a tissé des liens indéfectibles. Comme avec tous les membres de la communauté qui la considèrent désormais comme une des leurs.

En France, elle a créé l’association Wayanga (« chamane » en kayapo) ; au Brésil, elle intervient régulièrement auprès de la FUNAI (Fondation de l’Indien au Ministère de la justice brésilienne) et entame un long travail d’archivage pour les aider à conserver leur patrimoine culturel et la mémoire des anciens. Un travail de longue haleine nécessitant beaucoup de patience, d’écoute, et de présence sur le terrain.

Vous côtoyez, depuis dix ans, les peuples autochtones d’Amazonie. Quel bilan dressez-vous de la situation sur le terrain?

La déforestation continue de gagner cruellement du terrain. En survolant la région du Mato Grosso par images satellite, on distingue clairement un bloc vert, les terres autochtones, et tout autour, des étendues de jaune, à perte de vue, les monocultures de soja, qui appauvrissent la biodiversité et mettent en péril la vie de ces peuples. Le projet de bitumage de la BR163, qu’on appelle « l’autoroute du soja », est quant à lui en stand by mais il peut, à tout moment, revenir sur le tapis. Tout comme ce projet de barrage du Belo Monte contre lequel les Indiens luttent depuis près de trente ans. Sa construction sur le fleuve Xingu –traversant de nombreuses terres autochtones– entrainerait de terribles inondations et un déséquilibre de l’écosystème. Une catastrophe pour ces peuples chasseurs, pêcheurs, cueilleurs. Le projet, ajourné dans les années 80, est de nouveau d’actualité. Ce qui est contraire à la convention 169 de l’OIT que le Brésil a signé, depuis, pour s’engager à protéger les peuples autochtones des agressions extérieures.

Pensez-vous que la visite de Raoni « chez les Blancs » pourrait faire annuler le projet ?

Tous les moyens doivent être mis en œuvre pour éviter la construction de ce barrage. Le discours de Raoni, relayé par les médias occidentaux peut faire plier le gouvernement brésilien. Dans les années 80, Sting avait joué un rôle essentiel dans l’ajournement du projet, en apparaissant dans les médias à ses côtés pour dénoncer les conséquences néfastes de ce barrage.

Le succès du film Avatar peut-il aider à sensibiliser l’opinion publique à l’avenir de ces peuples autochtones ?

Je le souhaite. En tout cas, les Indiens reçoivent depuis le soutien de James Cameron qui a tenu des propos très engagés au Président Lula ou encore de Sigourney Weaver qui a participé aux récentes manifestations à New York. Ils sont très investis. C’est une excellente nouvelle pour les Indiens.

Vous lancez un projet d’archivage du patrimoine culturel kayapo. Comment est né ce projet ?

C’est Raoni qui me l’a demandé. Il était très préoccupé par l’avenir de son peuple. Les Kayapo ont vu ce qu’il est arrivé aux peuples autochtones d’Amazonie qui ont glissé vers notre monde. Ils ont suivi le modèle blanc. Ils ont perdu leurs terres, leur culture et doivent aujourd’hui faire face à des problèmes de délinquance, d’alcoolisme ou de suicide. Raoni et les siens ne veulent pas suivre cet exemple. Leur culture se transmettant oralement, ils m’ont alors chargée d’immortaliser la mémoire des anciens.

Comment avez-vous procédé ?

J’ai collecté les mémoires de Raoni mais aussi celles d’autres chefs Kayapo des villages voisins. Un travail colossal qui m’a permis de mettre à leur disposition une collection de CD rassemblant plus de trente heures d’enregistrement : chants, danses, mythes, cérémonies, histoires… De jeunes volontaires kayapo ayant suivi une formation pour apprendre à écrire leur langue et se servir d’un ordinateur ont rédigé ces mémoires. Je leur ai également rapporté, des vieux films et des photos témoignant de leurs premiers contacts avec les Blancs. Des clichés obtenus auprès d’instituts de recherches et de photographes indigénistes du monde entier. Les Indiens ont alors pu redécouvrir certaines traditions perdues et les discours de leurs ancêtres qui déjà défendaient leurs terres. Ces films les ont beaucoup émus, et ont créé une vraie dynamique commune autour du projet.

Qu’allez-vous faire de ces archives ?

Toujours conformément aux souhaits des Indiens Kayapo, un Centre de préservation de la culture Mebengokre (nom originel du peuple kayapo), financé par Wayanga va prochainement être construit, dans le respect de l’architecture locale. Les Kayapo pourront ainsi conserver, sur leurs propres terres, toutes ces archives en un lieu unique protégé de l’humidité, de la chaleur, des insectes et de la poussière. Il permettra aussi aux jeunes de perpétrer ce travail d’archivage, et de les consulter. Avec mon association, Wayanga, et à leur demande, nous leur avons fourni un rétroprojecteur, un lecteur CD, des ordinateurs ainsi qu’une batterie de voiture et un panneau solaire pour faire fonctionner le matériel… Ces technologies n’ont pas pour but de les inciter à suivre notre modèle de développement. Elles sont au service de la préservation de leur culture et leur modèle de vie traditionnel.

En quoi la préservation de la mémoire des anciens peut aider à la survie des peuples Kayapo?

Les Indiens entretiennent une relation d’échange avec les plantes, les animaux. La protection de l’environnement fait partie intégrante de leur culture. Préserver la mémoire des anciens, c’est préserver leur rapport à la terre, et perpétuer la tradition de pratiquer une gestion durable de la nature. C’est aussi inciter les jeunes Kayapo à perpétrer ce mode de vie. Résister aux sirènes du monde moderne. Et les encourager à assurer la relève.

Audrey MOUGE

Emilie Barrucand et le chef indien Raoni Metuktire

Wayanga

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A la demande du grand chef Kayapo, Raoni, Emilie Barrucand a créée l’association Wayanga en 2002 soutient les populations autochtones pour le respect de leurs droits et la préservation de leurs terres et de leur culture. Pour cela, la jeune ethnologue passe plus de six mois par an auprès des Indiens Kayapo et rend régulièrement visite à d’autres peuples amérindiens comme les Pareci, Irantxe, Bororo, Juruna, Ashaninika…

Marion Cotillard et Guillaume Canet sont ses ambassadeurs.

Pour l’aider l’association:

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