Une aquaculture saine et durable avec l’aqua-biomimétisme


Récolte des algues, Bali, Indonésie © Yann Arthus-Bertrand

En 2025, Philippe Stefanini, docteur en anthropobiologie au laboratoire ADES-CNRS, a théorisé l’agro-biomimétisme et l’aqua-biomimétisme. Ces deux approches s’inspirent du fonctionnement des éléments naturels. Le « monde invisible » des écosystèmes peut en effet servir de base pour une aquaculture plus responsable. Dans cette tribune, Philippe Stefanini explique pourquoi et comment l’adoption des principes du biomimétisme contribuent à rendre l’aquaculture plus durable afin qu’elle préserve à la fois la santé des écosystèmes littoraux et celle des populations humaines.

L’aqua-biomimétisme s’inscrit désormais dans une approche visant à dépasser les modèles aquacoles conventionnels. Ces derniers sont fondés sur un contrôle intensif des conditions de production et ils reposent sur des interventions techniques et chimiques exogènes faiblement intégrées aux processus écologiques. L’aqua-biomimétisme permet de s’orienter vers des systèmes de production inspirés du fonctionnement des écosystèmes aquatiques naturels.

Issu d’observations et de pratiques participatives réalisées sur la zone aquacole de Tamaris (Var), en collaboration avec M. Sébastien Pasta, aquaculteur engagé dans des démarches écologiquement innovantes, ce cadre inspiré du terrain propose de mobiliser les dynamiques biologiques, microbiennes et biogéochimiques naturelles afin de refonder les pratiques d’élevage vers des systèmes plus résilients et écologiquement intégrés.

Une rupture de paradigme

L’idée centrale est de renverser la table : la production aquacole ne doit plus être une finalité isolée, imposée au milieu, mais le sous-produit naturel d’un écosystème hydrique fonctionnel et auto-régulé. Contrairement aux modèles intensifs classiques souvent basés sur la monoculture et le maintien artificiel de l’espèce par des apports exogènes compensatoires l’aqua-biomimétisme envisage la production comme une fonction écosystémique intégrée. Il s’agit d’observer l’hydrodynamisme, les chaînes trophiques et les cycles biogéochimiques pour bâtir des systèmes résilients.

La primauté du milieu sur l’organisme

Pour que ce modèle fonctionne, nous devons accepter que la santé de l’espèce produite (algues, poisson, crustacé…) n’est que la conséquence de la santé de son milieu. C’est le premier pilier de cette approche : la qualité biologique de l’eau et des sédiments prime sur tout le reste. Concrètement, cela implique de fermer les cycles des nutriments (azote, carbone, phosphore) pour qu’ils soient recyclés in situ, et de favoriser une diversité fonctionnelle où chaque organisme joue un rôle complémentaire. Ici, l’auto-épuration biologique remplace les corrections chimiques, et chaque projet s’adapte strictement aux capacités écologiques de son territoire aquacole.

Le pouvoir du monde invisible

Au cœur de cette mécanique se joue une bataille invisible. L’aqua-biomimétisme redonne ses lettres de noblesse au microbiote. Les sédiments et les biofilms ne sont pas des déchets, mais les véritables organes métaboliques du système. Ils agissent comme un filtre biologique et un bouclier immunitaire collectif, limitant l’installation de pathogènes par exclusion compétitive. En pilotant intelligemment ce vivant microscopique, on réduit drastiquement le besoin de produits chimiques sanitaires tout en renforçant la robustesse des espèces.

Vers une mise en œuvre opérationnelle

Le passage de la théorie à la pratique repose sur une analyse fine de l’hydro-écosystème : courants, biodiversité planctonique, sédimentologie marine, vie benthique. Les leviers techniques sont nombreux, allant de l’aquaculture multi-trophique intégrée (AMTI) à l’usage de bioflocs, en passant par la création d’habitats biomimétiques inspirés des récifs. L’espèce produite redevient alors un acteur biologique du système, et non plus un simple « objet » industriel.

En somme, l’aqua-biomimétisme n’est pas seulement une méthode de production ; c’est à mon avis un changement de cap nécessaire, voire fondamental. Il offre une triple performance : environnementale (restauration des milieux), sanitaire (immunité naturelle) et économique (réduction des intrants). C’est la promesse d’une aquaculture qui, enfin, régénère autant qu’elle nourrit.

Par Philippe Stefanini, Dr. en anthropobiologie (CNRS-ADES) 05 janvier 2025

Ecrire un commentaire