Valérie Rozec du Centre d’information sur le bruit : « le bruit reste encore le parent pauvre de l’environnement »

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Une personne souffrant du bruit ambiant PHOTO jolomadoe, Indonesia / unsplash

Le bruit constitue à la fois une nuisance, une pollution et un problème de santé publique. Depuis une vingtaine d’année, Valérie Rozec travaille sur ces sujets pour le Centre d’information et de Documentation sur le bruit (CidB) où cette docteure en psychologie de l’environnement est responsable de la formation et de la prévention.  Valérie Rozec intervient mercredi 21 janvier à l’Unesco dans le cadre de la 23e Semaine du Son pour une discussion sur « Ressenti et sémantique » du bruit dans le cadre de la journée consacrée à « l’habitat repensé, confort, performance, innovation ». GoodPlanet Mag’ s’est entretenu avec elle pour apporter un autre éclairage sur le sujet complexe des nuisances sonores.

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Valerie Rozec DR

Vous intervenez dans le cadre de la semaine du son à l’Unesco sur le thème « Ressenti et sémantique », est-ce que la perception du bruit est avant tout subjective ?

Généralement, 30 % de la gêne s’explique par des mesures acoustiques. Le reste dépend des perceptions individuelles propres à chaque personne. Le ressenti varie donc selon le vécu de chacun, l’âge, le sexe ou encore en fonction de la personnalité.

Par exemple, écouter une musique en famille lors d’un repas peut être agréable. Par contre, entendre cette même musique lorsqu’on a besoin de se concentrer pour travailler prend une résonance totalement différente et la transforme en nuisance. Ainsi le contexte d’écoute d’une musique va jouer sur la manière dont nous l’évaluons en termes de gêne ou de confort.

 La culture de référence détermine les habitudes et le ressenti. Plus on descend dans le sud plus c’est sonore car on a tendance à parler plus loin, plus fort. Si on compare les attentes en matière d’isolation acoustique au niveau international, les attentes en matière d’isolation acoustique, les Allemands ont besoin d’une cloison séparatrice de 40 centimètres là où au Japon une fine cloison suffit. 

Selon les dernières données de l’Agence Européenne de l’Environnement publiées en octobre 2025, une personne sur 5 dans l’Union européenne est exposée nuit et jour à un environnement sonore supérieur à 55 décibels (dB). La référence de 55 décibels utilisée comme niveau sonore acceptable, est-elle pertinente ?

À chaque niveau dans l’échelle des décibels correspondent des seuils, des activités et des recommandations. Ainsi, notre respiration se situe à peu près à 20 décibels, l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) recommande de ne pas dépasser 35 dB dans une chambre pour pouvoir dormir. Au-delà, il y a des réactions du cœur et du cerveau en présence de niveaux sonores plus élevés. 35 dB est aussi la recommandation qui existe dans les classes pour permettre aux élèves de travailler en autonomie.

« Le seuil d’alerte en termes d’audition se situe à 80 décibels »

Mais les effets extra-auditifs du bruit sont ainsi identifiés par des réactions physiologiques dès 40 décibels. Une conversation normale tourne autour des 60 décibels. Le seuil d’alerte en termes d’audition se situe à 80 décibels. À partir de là, on rentre dans les risques auditifs puisque les cellules ciliées de l’oreille interne présentent dans nos oreilles se détruisent sans forcément nous alerter. Le seuil de la douleur se situe très haut à 120 décibels.

Que sont les effets extra-auditifs ?

Les effets extra-auditifs regroupent tous les impacts physiologiques liés à l’exposition au bruit au-delà de la santé auditive comme les maladies cardiovasculaires, l’hypertension, les infarctus du myocarde et aussi les AVC ou encore le stress, les perturbations du sommeil et la fatigue. Il y a aussi les impacts sur les activités. Le bruit perturbe les activités, les interactions sociales ou encore les performances scolaires. Le bruit étant également facteur de gêne et de stress. Il peut avoir des conséquences sur la santé mentale notamment en termes de dépression.

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Qu’est-ce qui explique que certains bruits, sans forcément représenter des fortes émergences, deviennent agaçants voire insupportables ?

La perception dépend du vécu de chacun. Une personne qui a grandi à la campagne trouvera certainement désagréable le bruit de la circulation en ville. Si on passe d’une maison isolée à un immeuble mal isolé, on va subir le bruit des voisins. Les nuisances sonores deviennent d’autant plus insupportables quand elles surviennent chez soi. En effet, le bruit est un voleur d’intimité qui s’immisce chez soi et chamboule la vie de ceux qui le subissent. C’est pourquoi le trouble qu’il provoque est encore plus mal vécu. Le domicile perd son rôle d’abri, de refuge et l’individu perd le contrôle de cet espace fortement investi où les sons sont habituellement choisis ! Cette perte d’emprise engendre une certaine cristallisation sur le bruit non souhaité et cela peut tourner à l’obsession.

« Le bruit est le voleur d’intimité qui s’immisce chez soi »

Plus un bruit est fort plus il sera désagréable pour tout le monde. En revanche, certains sons avec des niveaux très faibles peuvent aussi rendre fou. L’exemple le plus connu est celui de la goutte d’eau, celle-ci fait moins de 40 décibels en tombant pourtant elle se montre très gênante. Ce n’est pas seulement une question d’intensité mais aussi de perception.

En quoi le bruit est-il une question de santé publique ?

Le bruit ne se résume pas à une nuisance ou un ressenti négatif, il devient une pollution à part entière à partir du moment où il a des impacts sur la santé. Depuis 40 ans, on mesure les impacts sanitaires des bruits liés à l’environnement et aux sons anthropiques, c’est-à-dire liés aux transports terrestres ou aériens. Il existe des corrélations entre l’exposition au bruit et les impacts sur la santé. Les études scientifiques montrent maintenant qu’il ne s’agit pas d’une question de confort mais bel et bien de santé.

« Le bruit devient une pollution à part entière à partir du moment où il a des impacts sur la santé. »

Quelles ont été, ces dernières années, les avancées dans la prise en compte du sujet ?

Le bruit reste encore le parent pauvre de l’environnement. Il y a beaucoup d’efforts à accomplir sur ce sujet, ne serait-ce déjà que pour mettre en avant et faire comprendre ses impacts.

Dans ce domaine, les textes réglementaires mériteraient d’être actualisés afin de mieux intégrer les connaissances actuelles sur l’impact sanitaire du bruit.

« Le bruit reste encore le parent pauvre de l’environnement »

 Par exemple, en ce moment, le Centre National du Bruit travaille sur les pics de bruit, notamment en ce qui concerne les bruits du transport ferroviaire ou aérien pour que la réglementation ne se base plus uniquement sur la moyenne de bruit, mais intègre aussi les émergences sonores. C’est-à-dire les pics de bruit qui peuvent avoir des effets délétères sur la santé car ils sont responsables de réveils pendant la nuit, ils augmentent l’état de stress. Il y a actuellement la volonté de mieux intégrer la réalité du terrain à la réglementation grâce à la recherche d’indicateurs plus pertinents. 

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Ce qui concerne le bruit se trouve à la croisée de plusieurs réglementations (environnement, santé, ordre public, travail), cette complexité ne nuit-elle pas à une action efficace ou au contraire se montre-t-elle pertinente ?

Le bruit est partout dans notre quotidien, c’est pourquoi il se retrouve dans tous les codes. Ce qui complexifie l’application des réglementations. Le bruit nécessiterait une prise en compte globale avec en son centre la santé humaine et le bien-être. Car, en premier lieu, l’individu traverse au quotidien les environnements sonores, il reste donc exposé ou soumis aux bruits. Dans le PNSE-4 (Plan National Santé-Environnement), le ministère de la santé et le conseil national du bruit ont travaillé sur la mise en place d’espace de ressourcement, avec notamment la création du label « Quiet ». Ce label Quiet permet de sanctuariser certains espaces afin d’y trouver au quotidien des moments apaisés sur le lieu de travail, dans les espaces publics ou privés intérieurs comme extérieurs. Les personnes stressées par le bruit peuvent ainsi venir se ressourcer dans ces endroits en trouvant un moment de calme.

Le bruit résulte aussi de choix techniques ou de comportements, est ce que cela facilite ou complexifie la prise en compte du sujet ?

En effet, le bruit résulte de nos comportements. Le bruit fait partie de la vie, nous en faisons toutes et tous à un moment donné de la journée. Nous passons tour à tour du rôle d’émetteur à celui d’auditeur. Or, beaucoup de gens ont tendance à penser que le bruit ne peut être que subi passivement, ils ne réalisent pas forcément qu’ils peuvent aussi être auteur de ce bruit.

« Le fait de ne pas se sentir acteur du bruit aboutit à ce que le bruit soit vu comme une fatalité. »

Le fait de ne pas se sentir acteur du bruit aboutit à ce que le bruit soit vu comme une fatalité. Considérer le bruit comme une fatalité conduit à ce que les personnes n’aient pas forcément envie d’échanger sur ce sujet, ni d’améliorer la situation.

Je constate dans les formations professionnelles que je mène au CidB que la première étape du changement de posture est la prise de conscience de notre environnement sonore. Et la seconde étape est l’établissement d’un diagnostic sonore de cet environnement pour ensuite trouver des solutions afin d’en améliorer la qualité. La finalité étant que cela convienne à tout le monde. En effet, chacun peut jouer un rôle dans l’amélioration de l’environnement sonore. Il convient donc d’apprendre à faire attention aux bruits qu’on fait ainsi qu’être à l’écoute du bruit des autres.

« Le bruit n’est pas une fatalité et chacun peut jouer un rôle dans l’amélioration de l’environnement sonore. »

De façon générale, qu’est-il possible de faire afin de se prémunir du bruit ?

La prise de conscience de l’environnement sonore démarre dès le plus jeune âge par l’éducation et la sensibilisation à l’écoute de l’environnement sonore. Ainsi, décrire et exprimer l’environnement sonore permet aux plus jeunes d’apprendre à écouter. Les personnes qui écoutent sont aussi celles qui font moins de bruit.  

« Les personnes qui écoutent sont aussi celles qui font moins de bruit »

Lors de l’achat d’un logement, il est nécessaire de faire plusieurs visites à différents moments de la journée ou de la soirée pour évaluer son exposition au bruit. Il est aussi important d’intégrer le bruit dans les politiques publiques, les plans et programmes (Plui, PDU, PCAET) pour une meilleure prise en compte de la problématique avec une volonté d’améliorer la qualité de l’environnement sonore.

En dehors des personnes exposées au bruit de façon régulière et récurrente, est-ce que la société a pris conscience des enjeux du bruit ?

Je pense que depuis la crise sanitaire de la pandémie de Covid-19, la société a pris conscience que l’environnement sonore pouvait être différent en l’absence de certains sons notamment les bruits liés à l’activité économique ou les bruits des transports.

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La période représente un tournant sociétal qui a conduit certains urbains à aller se réfugier à la campagne après le confinement pour ne plus subir les bruits des transports.  Le développement du télétravail a aussi renforcé le besoin de calme au domicile et mis en évidence la faiblesse de l’isolation acoustique de certains logements. Ainsi faire des travaux pour améliorer l’acoustique du logement n’est hélas pas envisageable pour tout le monde et peut ainsi être source d’inégalités sociales. Autrement dit, des moyens financiers sont nécessaires pour se soustraire au bruit !   

« L’environnement sonore peut être différent sans tous ses bruits anthropiques. »

Le bruit zéro n’existe pas et n’est sans doute pas souhaitable, mais sait-on aujourd’hui déterminer ce que serait un bon niveau de bruit et/ou sa qualité ?

Dans les années 1970, le compositeur canadien Murray Schafer qui a notamment développé la notion de paysage sonore y introduit deux concepts afin d’en appréhender la qualité. Il s’agit du son Hi-Fi (haute-fidélité) dans lequel chaque son est distinctement perçu tandis qu’en Low-Fi (basse fidélité) les sons forment un brouhaha indistinct et confus. Ces concepts servent à mieux appréhender la qualité d’un environnement sonore : le paysage sonore Low-Fi perd sa signification particulière. Notre époque est celle du tout sonore qui nous conduit à rechercher du calme ou des sons apaisants comme ceux de la nature synonyme d’un environnement sonore de qualité.

« Un environnement sonore de qualité pourrait se définir comme un environnement sonore apaisé dans lequel on perçoit distinctement les sons »

J’ai réalisé ma thèse sur le confort sonore. Lorsque j’ai interrogé des personnes sur leur définition du confort sonore, les mots qui revenaient en premier le plus souvent étaient le « calme » ou la « tranquillité ». Le second critère pour définir le confort sonore était celui d’entendre les oiseaux.

Ainsi, un environnement sonore de qualité pourrait se définir comme un environnement sonore apaisé dans lequel on perçoit distinctement les sons et qui se révèle d’autant plus agréable quand il s’agit des sons de la nature par opposition aux sons anthropiques.

 Avez-vous un dernier mot ?

Ces 30 dernières années, on est passé du bruit à la nuisance sonore pour finalement commencer à parler aujourd’hui de pollution et d’impact sur la santé. La prise en compte du confort sonore passe d’abord par la santé humaine qui nécessite des environnements sonores apaisés propices au ressourcement.

Propos recueillis par Julien Leprovost

Pour aller plus loin

Découvrir le programme, s’inscrire et assister à La semaine du son – Paris 2026 – La Semaine du Son

Le site Bruit.fr qui propose aussi une permanence pour aider les personnes souffrantes du bruit à trouver une écoute et des solutions Bruit et Nuisances Sonores – Infos, Réglementation et Solutions

Exposure of Europe’s population to environmental noise | Indicators | European Environment Agency (EEA)

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