Rewilding aux frontières, une stratégie de prévention des invasions par des forces étrangères hostiles ?


Région d'Al Jahra - Cimetière de chars (guerre du Golfe de 1990-1991) © Yann Arthus-Bertrand

La commissaire européenne chargée de l’Environnement, de la Résilience en matière d’eau et à l’Économie circulaire compétitive Jessika Roswall appelle les pays européens à réensauvager leurs frontières terrestres pour améliorer leur sécurité. Elle cherche ainsi à faire comprendre aux pays européens que la nature peut être un atout dans la défense et la sécurité nationale et européenne. Elle avance quelques arguments en faveur du rewilding (ou réensauvagement) de certaines régions frontalières.

« Investir dans la nature et s’en servir comme d’un outil naturel de contrôle des frontières est nécessaire, et cela augmente aussi en réalité la biodiversité. C’est gagnant-gagnant », a affirmé Jessika Roswall dans le quotidien britannique The Guardian lundi 9 mars. Elle précise que, pour ce faire, il convient de s’inspirer de ce que la Finlande et la Pologne, deux pays européens frontaliers de la Russie, ont déjà accompli. « Je les ai visités. Ils sont parvenus, grâce à la nature, à rendre le terrain plus hostile, en laissant la broussaille et les arbres. Ce qui rend la traversée de la frontière plus difficile. » En plus de la préservation des forêts et de la reforestation, elle défend d’autres solutions basées sur la nature comme la restauration des zones humides. Celles-ci offrent de nombreux avantages. D’un point de vue militaire, elles représentent des obstacles difficiles à franchir pour les chars d’assaut et autres véhicules blindés. D’un point de vue écologique, elles contribuent au cycle de l’eau, une ressource stratégique, et participent à la prévention des inondations.

Miser sur la nature et la géographie afin de prévenir les risques d’invasion d’un territoire ne date pas d’hier. De nombreuses frontières entre États en témoignent car elles sont d’abord des obstacles à la circulation comme des fleuves ou des chaînes montagneuses. Néanmoins, remettre en lumière cette approche répond à la hausse des préoccupations en Europe sur les menaces d’invasion par la Russie dans les années à venir. Cependant, établir des défenses naturelles nécessite du temps. D’ailleurs, cela n’est pertinent que si l’approche est complétée par un réseau de surveillance et de défense reposant sur des infrastructures et de la logistique.

La zone démilitarisée entre les deux Corées longue de 250 km est souvent citée par les spécialistes de la biodiversité comme un havre de paix pour le vivant. Sur cette bande forestière de 8 à 10 km de large, la faune et la flore sont laissées en libre-évolution en l’absence d’agriculture et d’urbanisation depuis plus de 70 ans.

La DMZ (zone démilitarisée) entre les deux Corées © Yann Arthus-Bertrand

Même si les espaces naturels peuvent freiner l’avancée d’une armée, elles ne sont pas pour autant des zones infranchissables ni des régions aisées à contrôler, comme l’a démontré la crise migratoire de 2021 en Pologne. À partir de cette année-là, la Russie et la Biélorussie ont fait venir des migrants d’Afrique et du Moyen-Orient à la frontière polonaise. L’objectif de la Biélorussie et la Russie était alors de déstabiliser leur voisin en proposant aux candidats à l’exil de se rendre en Europe en passant par la forêt de Białowieża, une des dernières forêts primaires du continent, une voie terrestre moins risquée que la Méditerranée. Ce qui a conduit la Pologne à renforcer le contrôle sur sa frontière en érigeant notamment un mur de 190 kilomètres de long dans la forêt de Białowieża pour empêcher les migrants de passer, gênant dans le même temps la circulation de la faune.

Julien Leprovost 

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Pour aller plus loin

L’article (en anglais) Countries can rewild borders to deter invasions, says EU environment chief | Rewilding | The Guardian

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