Jessica Jousse-Baudonnet, autrice de Ce que les araignées m’ont appris : « se mettre dans la peau d’une araignée peut nous permettre de sortir de nos biais anthropocentrés »

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L'autrice Jessica Jousse-Baudonnet. ©Tana Editions

Après avoir été arachnophobe toute sa vie, Jessica Jousse-Baudonnet s’est passionnée pour les araignées. Peu après le début de sa carrière de vétérinaire, elle a commencé à se rapprocher des araignées dans les terrariums de son compagnon, où quelques araignées de l’espèce phidippus regius l’ont aidée à surmonter son arachnophobie. Elle est maintenant vulgarisatrice scientifique principalement sur les arthropodes – dont font aussi partie les insectes, les crustacés et les millepattes. Avec son compte Terrapodia sur YouTube et Instagram, Jessica Jousse-Baudonnet partage ses connaissances sur ce groupe animal pour aider le public à le découvrir et le respecter davantage. Dans son premier livre, Ce que les araignées m’ont appris, publié chez Tana éditions en janvier 2026, elle parle de la manière dont elle a su apprivoiser sa peur pour la dépasser puis de comment la découverte des araignées a changé sa vie. Au cours de cet entretien, elle nous en dit plus sur leurs personnalités, leur image et leur rôle dans la biodiversité.

Pourquoi était-il important pour vous d’écrire Ce que les araignées m’ont appris ?

L’arachnophobie peut être très handicapante au quotidien. On a tendance à ne pas prendre les phobiques des araignées au sérieux. Je voulais montrer qu’il s’agit bel et bien d’une vraie phobie, mais aussi qu’il est possible de s’en sortir. J’ai été arachnophobe très longtemps. Je voulais apporter mon témoignage pour montrer que vivre une vie apaisée est possible même si un jour on a craint les araignées.

Qu’est-ce que ça veut dire d’être arachnophobe ?

Les phobies créent des « évitements actifs », des adaptations de comportement dans la vie quotidienne. Ainsi, les personnes concernées vont, par exemple, prévoir leurs trajets ou encore leurs vacances, pour ne pas se retrouver confronté aux araignées. Au fond, cette situation engendre un sentiment de honte, car cette phobie n’est pas toujours très bien comprise par les autres.

Comment avez-vous vécu l’arachnophobie ?

Au quotidien, être arachnophobe constitue une grosse charge mentale. Chaque fois que je rentrais dans une pièce, j’examinais tous les coins pour m’assurer qu’il n’y avait pas d’araignées. J’étais alors donc toujours à l’affut, sur le qui-vive par peur d’en croiser, surtout quand j’étais dans le Sud de la France où ces animaux sont très fréquents.

Dans votre livre, vous revenez sur l’image négative persistante des araignées dans l’imaginaire collectif. Comment l’expliquez-vous ?

Beaucoup de gens n’aiment pas les insectes. Je pense que, souvent, cela résulte d’une déconnexion avec le monde vivant, d’une méconnaissance, et peut être d’une mauvaise expérience avec ces animaux.

« Je pense qu’on aime bien se faire peur avec les araignées »

Les araignées ont mauvaise presse parce qu’elles sont venimeuses, alors que la plupart des insectes ne peuvent pas nous faire grand-chose. Mais, je pense aussi que pas mal d’idées reçues entretiennent des croyances sur leur dangerosité. Tous les ans, je lis des articles sur une personne tuée par une araignée, cependant il n’y a jamais assez d’informations ou de preuves concrètes. Si on trouve une lésion sur la peau, la coupable doit être une araignée. Ces préjugés touchent aussi le corps médical, ce qui aggrave le problème en participant à la crainte généralisée de ces animaux.

De surcroit, l’aspect très particulier des araignées a inspiré beaucoup de créateurs dans les films d’horreur. Je pense également qu’on aime bien se faire peur avec les araignées.  

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Dans plusieurs passages de votre livre, vous vous imaginez en araignée. Qu’elle soit écrasée par une chaussure, qu’elle se retrouve dans le trop-plein de la baignoire ou dans un terrarium chez vous, vous vous mettez à sa place. Comment êtes-vous arrivée à effectuer cet exercice ? Que vous a-t-il apporté ?

Mon expérience de vétérinaire m’a surement beaucoup aidée dans cet exercice d’empathie. Même si, au début, en tant qu’arachnophobe, le faire a été très difficile, y parvenir m’a guéri de mon arachnophobie. J’ai commencé à me confronter à ma peur à travers la photographie, en prenant des photos macroscopiques des araignées dans mes terrariums. Cela m’a permis de les regarder dans les yeux, et de m’en rapprocher.

Une fois brisée la glace, imaginer ce qu’elles peuvent vivre devient plus simple. J’essaye aussi de me baser sur leur perception réelle, leurs sensations, parce que les araignées ressentent et conscientisent le monde très différemment de nous. J’ai fait beaucoup de recherches sur leur sens, pour essayer de comprendre à quelles informations sensorielles elles peuvent avoir accès. Elles sont, par exemple, très sensibles à l’humidité et à la chaleur. De plus, quand elles montent sur nos mains, elles ressentent toutes les odeurs et les minuscules vibrations de nos corps.

« Les araignées ressentent et conscientisent le monde très différemment de nous. »

Bien sûr, on ne pourra jamais savoir ce qu’elles ressentent vraiment, ni comment elles perçoivent le monde, mais j’ai trouvé l’exercice intéressant. Aujourd’hui, en tant que vulgarisatrice scientifique, j’essaye d’aller au-delà des faits et des données, pour avoir une approche plus sensorielle. Je veux aider mes lecteurs à se mettre dans la peau d’une araignée, parce que ça peut nous permettre, en tant qu’humains, de sortir de nos biais anthropocentrés. Si on le faisait plus souvent, on traiterait beaucoup mieux les autres espèces.

« Se mettre dans la peau d’une araignée peut nous permettre de sortir de nos biais anthropocentrés »

Avez-vous des conseils pour se rapprocher des araignées ?

On peut commencer par trouver des traits qui nous sont familiers, mais aussi essayer de voir que les araignées peuvent avoir des personnalités assez distinctes. Je recommande souvent de donner un nom aux araignées qui se trouvent chez soi, parce que nommer permet de briser la glace. On va avoir moins peur d’une araignée si elle s’appelle Giselle. Il y a donc des aspects de l’anthropomorphisme qui peuvent nous aider à davantage respecter les animaux.

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L’espèce d’araignée phidippus regius vous a beaucoup aidée dans le dépassement de votre arachnophobie. Pourquoi cette espèce ?

La phidippus regius est une araignée d’Amérique du Sud et d’Amérique centrale. Elle a un corps poilu de petite taille, ce qui a facilité mon rapprochement. La chose la plus frappante est sa répartition oculaire. Les araignées en général ont huit yeux, ce qui est assez unique et nous perturbe. Les phidippus regius, en revanche, possèdent deux yeux très grands, les yeux intérieurs médians qui se trouvent devant, et deux paires de trois yeux sur les côtés. Je pense qu’on prête plus attention aux deux yeux principaux, qui suscitent plus d’empathie car ils font penser à ceux des mammifères. Un autre trait les rapproche des animaux de compagnie plus traditionnels, les phidippus utilisent fréquemment leurs pattes pour se nettoyer et se gratter.

« C’était assez surprenant pour moi de faire peur à une araignée »

Les yeux des phidippus regius se révèlent aussi très performants. Ces araignées chassent à la vue, qui est donc un sens très développé chez elle, contrairement à d’autres espèces d’araignées. Les phidippus peuvent nous suivre du regard quand on se déplace, voire sursauter quand elles nous voient. C’était assez surprenant pour moi de faire peur à une araignée : ça m’a aidée à réévaluer ma phobie.

Qu’avez-vous appris de la rencontre avec l’araignée antillaise, qui n’était pas en captivité ?

Tout d’abord, il faut rappeler que la captivité des araignées est un très grand sujet, sur lequel on a très peu de réponses. C’est un phénomène assez récent et très peu étudié.

L’araignée antillaise que j’ai rencontrée était arrivée en France métropolitaine sur une livraison de bananes venue des Antilles. Un de mes abonnés sur Instagram l’a trouvée, il m’a demandé d’en prendre soin. J’ai tout de suite remarqué la différence entre cette phidippus regius libre et celles dans mes terrariums, qui étaient en captivité depuis des générations. L’araignée antillaise était beaucoup plus agile et active : en effet, le manque d’éclairage naturel dans les terrariums peut diminuer l’acuité visuelle des araignées, qui dans une espèce comme les phidippus entraine beaucoup d’autres effets négatifs. Cette raison fait que j’ai arrêté de produire des terrariums et d’en avoir chez moi.

Depuis que vous n’avez plus de terrariums chez vous, est-ce que le rapport individuel avec des araignées vous manque ?

Ça ne me manque pas, car je peux les voir dans leur milieu naturel. Cela me remplit de joie. Trouver l’espèce que je cherche après des heures de balade est aussi une grande récompense.

Comment la phobie des araignées nuit à leur préservation ?

Il y a plus de 1600 espèces d’araignées en France, dont 10 % sont menacées. Malheureusement, à cause de leur image, il y a très peu de financements pour leur protection. Un arachnologue italien, Stefano Mammola, a estimé qu’entre 1992 et 2018 l’Union Européenne a investi 468 fois moins pour les invertébrés que pour les vertébrés. En tant que mammifères, on a la tendance à protéger ce qui nous ressemble, alors que le reste est aussi essentiel à la biodiversité. 

« Les araignées sont de très bons marqueurs de la santé de nos environnements » 

Les araignées sont pourtant indispensables à nos écosystèmes parce qu’elles régulent les populations d’insectes, notamment des insectes qui nous posent des problèmes. Les araignées peuvent, par exemple, servir de pesticides naturels. Elles ont aussi des exigences très spécifiques en termes de microclimat, et elles sont donc de très bons marqueurs de la santé de nos environnements. 

En quoi se confronter aux araignées est important pour reconnaitre l’altérité du vivant ?

Quand une araignée rentre chez nous, on se demande ce qu’elle fait là, alors qu’en fait elle est autant chez elle que chez nous. Les araignées existent depuis 380 millions d’années. Il faut arrêter de se séparer du monde naturel, de créer des divisions, parce qu’on est tous interconnectés. S’il n’y avait pas d’araignées, on serait déçus de voir les insectes ravageurs proliférer dans nos cultures. On a besoin des araignées, on a besoin des arthropodes. C’est un non-sens d’essayer de s’en séparer, et au contraire on devrait se rendre compte qu’on a de la chance de faire partie de ce monde, et d’avoir ces animaux qui rendent possible notre existence.

Sofia Dal Bianco

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Pour aller plus loin :

Le livre de Jessica Jousse-Baudonnet : Ce que les araignées m’ont appris 

Terrapodia sur Youtube et Instagram

L’étude sur les financements au vertébrés et invertébrés dans l’Union Européenne 

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