Les espèces invasives

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eutrophisation

Les transferts d’espèces d’une région du monde à une autre peuvent être bénéfiques, y compris pour les communautés humaines. Il suffit de voir la provenance des plantes et des animaux qui nous apportent nourriture et compagnie… Mais il y a un revers à cette médaille : les invasions biologiques d’espèces dites non indigènes ou exogènes sont désormais considérées comme une des plus grandes menaces pour la santé écologique et économique de la planète.

Dans un grand nombre d’écosystèmes terrestres et aquatiques, en effet, l’introduction fortuite ou intentionnelle d’espèces non indigènes a perturbé les interactions entre les communautés biologiques locales, provoquant des changements considérables et souvent imprévus dans l’écosystème d’accueil ainsi que d’importantes pertes financières et culturelles. Les espèces exogènes peuvent être les vecteurs de nouvelles maladies, modifier la biodiversité et les paysages culturels, réduire la valeur que possèdent la terre et l’eau dans les activités humaines, entre autres conséquences socio-économiques.

Invasions et introductions

Les espèces invasives se présentent sous toutes sortes de formes et de tailles. On les retrouve dans les groupes taxonomiques importants comme les virus, les champignons, les algues, les mousses, les fougères, les plantes supérieures, les insectes et autres invertébrés, les poissons, les amphibiens, les reptiles, les oiseaux et les mammifères.

Parfois, des espèces exogènes ont été intentionnellement importées, comme c’est le cas pour la vigne kudzu, introduite pour combattre l’érosion des sols aux États-Unis, ou pour le poisson gibier destiné à la pêche sportive. De nombreuses espèces, importées uniquement pour l’agriculture, l’horticulture ou les aquariums, se sont par la suite déplacées vers des « paysages naturels » et ont parfois eu un impact écologique et économique important. Certaines cultures et certains arbres se sont échappés des plantations et sont devenus nuisibles ; les plantes exotiques ornementales utilisées dans l’aménagement paysager se disséminent souvent dans les friches environnantes ; et certaines espèces aquatiques apparaissent lorsqu’on se débarrasse dans les cours d’eau de poissons d’aquarium ou de poissons appâts.

En 1859, ce sont 12 couples de lapins qui ont été introduits pour la chasse en Australie. En dix ans, ils se sont multipliés à une telle vitesse qu’abattre ou capturer deux millions d’entre eux chaque année n’avait aucun effet visible sur leur population. Il s’est agi, pour les mammifères, de la propagation la plus rapide que l’on ait vue dans le monde. Les conséquences ont été désastreuses. On soupçonne même le lapin d’être le facteur principal de l’extinction ou de la baisse importante des populations animales indigènes en Australie (depuis l’arrivée des Européens au XVIIIe siècle, un huitième des espèces mammifères ont disparu). Cependant, depuis le milieu des années 90, la population, touchée par la maladie hémorragique du lapin, a connu une forte baisse dans de nombreuses régions du pays.

On recense de nombreuses autres invasions accidentelles et imprévues. Un exemple frappant, cité par l’Évaluation des écosystèmes pour le millénaire des Nations unies, a pour décor la mer des Antilles : une tempête de poussière venue du Sahara a en effet traversé l’Atlantique en charriant avec elle de nouvelles bactéries pathogènes qui ont été en partie responsables des maladies qui ont touché les récifs de corail ces vingt dernières années. Le développement des échanges commerciaux à l’échelle planétaire est également considéré comme une cause indirecte de l’accroissement des invasions biologiques.

Toutes les nouvelles espèces ne sont pas capables de s’intégrer dans leur environnement d’accueil. Il faut pour cela qu’elles possèdent certains avantages sur les espèces indigènes, avantages souvent accrus lorsqu’elles s’installent dans des niches écologiques. Elles prospèrent alors sans difficulté car, contrairement aux espèces indigènes, elles sont hors de leur environnement naturel et leur croissance n’est entravée par aucun prédateur, parasite, maladie ou rival.

Sensibilité à l’envahisseur

Tous les types d’écosystèmes ne semblent pas réagir de la même façon face à une invasion biologique. D’après le Global Biodiversity Assessment (page 449) , les îles ainsi que les écosystèmes possédant peu d’espèces constitutives comme les forêts boréales seraient plus sensibles aux invasions que les biomes riches en espèces tels que les forêts tropicales. Toutefois, certains écologistes rappellent qu’il existe des écosystèmes extrêmement diversifiés qui subissent malgré tout une forte invasion. Selon eux, ce sont au contraire les écosystèmes possédant de nombreuses espèces diverses qui sont les plus vulnérables aux invasions. De manière générale, les régions où les écosystèmes ont subi un traumatisme environnemental – incendie, sécheresse, surpâturage ou déboisement excessif – présentent un habitat ouvert donnant accès à leurs ressources et permettant aux espèces invasives de s’établir. Finalement, ce débat semble dépendre de l’échelle à laquelle sont menées les études sur les invasions.

Dans toutes les zones climatiques, cependant, ce sont les écosystèmes d’eau douce qui semblent particulièrement sensibles aux invasions et aux introductions, principale cause de l’extinction des espèces. L’Évaluation des écosystèmes pour le millénaire prévoit d’ailleurs une augmentation très rapide de l’impact des espèces invasives sur les eaux intérieures.

Impacts des espèces invasives

Quel que soit le chemin qu’elles ont parcouru, les espèces exotiques peuvent entraîner d’importants bouleversements dans la structure, le fonctionnement et la dynamique d’un écosystème. L’introduction du cténophore Mnemiopsis leidyi dans la mer Noire en est un exemple. Se nourrissant abondamment de petits poissons et de plancton, le Mnemiopsis peut atteindre une densité ainsi qu’une biomasse très importantes (jusqu’à 10-12 kg/m² dans certaines zones côtières ). Il a entraîné la disparition de 26 espèces principales de pêcherie et contribué (avec d’autres facteurs) au phénomène de « zone morte » anoxique de la mer Noire. La jacinthe d’eau, plante ornementale rétive d’Amérique du Sud, est devenue un véritable fléau dans les eaux du monde entier. En Afrique, par exemple, cette mauvaise herbe colonise le continent depuis les années 50, menaçant les rizières, les pêcheries, la navigation, la production d’énergie hydroélectrique, le tourisme et même la santé humaine, car elle offre un milieu favorable aux escargots et aux moustiques porteurs de la schistosomiase, du paludisme et d’autres maladies.

L’impact économique des espèces exogènes invasives est parfois considérable. Certains estiment que le coût du préjudice à l’échelle mondiale pourrait atteindre 1 400 milliards de dollars, soit le montant du commerce extérieur chinois en 2005 ! Selon une étude réalisée en 2005 par l’Ecological Society of America, le coût économique de l’invasion des États-Unis par des espèces non indigènes dépasserait chaque année les 137 milliards de dollars soit « plus que la somme de toutes les autres catastrophes naturelles réunies ».

Contrôle des espèces invasives

Malgré la grande diversité des espèces invasives et de leur impact, on connaît bien les différentes voies d’introduction possibles et les caractéristiques communes de leur processus biologique (introduction, acclimatation, expansion et impact) . En identifiant les voies empruntées et les processus, il devient plus simple de mettre en place une politique et une gestion adaptées.

Il existe trois principaux modes de contrôle :

Le contrôle mécanique consiste à enlever les espèces invasives à la main ou à l’aide de machines. Cette méthode est souvent efficace à petite échelle mais peut s’avérer coûteuse et pénible. Lorsque les individus de l’espèce ne peuvent être déplacés, une autre option consiste à modifier les conditions de l’habitat, par exemple en le brûlant ou en l’inondant.

Le contrôle chimique se fait par épandage de composés chimiques (herbicides, pesticides, fongicides). Cette méthode pose problème, car elle peut avoir un impact sur des organismes non visés. Elle peut être coûteuse et son efficacité n’est pas garantie, car les organismes ciblés développent parfois des résistances à certains produits chimiques.

Le contrôle biologique implique l’introduction d’espèces spécifiques permettant de maîtriser l’expansion des espèces invasives. Réalisée dans de bonnes conditions, cette méthode peu onéreuse peut être à la fois respectueuse de l’environnement et efficace. L’introduction d’un ennemi naturel (un prédateur ou un parasite issus généralement de l’aire naturelle de l’espèce invasive) est souvent le seul moyen de contrôler les espèces ayant développé une population dense sur une grande surface.

Cependant, certains agents de contrôle ne survivent pas et d’autres s’attaquent parfois à des organismes non visés. L’escargot Euglandina rosea, par exemple, a été importé en 1958 à Hawaï pour maîtriser l’expansion d’un autre prédateur allochtone, l’escargot géant d’Afrique. Euglandina est une véritable machine à tuer qui traque ses victimes en suivant leur traînée de bave. Malheureusement, cet escargot tueur a rapidement trouvé les escargots autochtones à son goût et les a massacrés. Les biologistes locaux précisent qu’il est très difficile de prouver qu’Euglandina est responsable de l’extinction des escargots indigènes, mais les faits sont tellement flagrants qu’on ne peut qu’arriver à cette conclusion.

Toutefois, comme dans de nombreux domaines, mieux vaut prévenir que guérir. La meilleure méthode de contrôle consiste donc à empêcher l’installation d’espèces invasives. De nombreux gouvernements ont pris des mesures pour limiter l’entrée d’espèces potentiellement nuisibles sur leur territoire : inspection des importations maritimes internationales, contrôles douaniers et consignes de mise en quarantaine. La création de listes d’espèces potentiellement nuisibles ou non peut aussi être d’une grande aide. Chacun peut également participer à la prévention en s’informant sur les différentes menaces, en prenant certaines décisions avisées et en agissant de façon appropriée dans sa propre communauté.

Afin de lutter contre l’invasion planétaire d’espèces exogènes, on préconise de mettre en place des stratégies et des projets à l’échelle nationale et d’intégrer les paramètres de l’invasion biologique dans les initiatives sur les grands changements mondiaux.

Bien que le contrôle des espèces exotiques soit parfaitement justifié dans certaines circonstances pour des raisons écologiques et économiques, il serait irréalisable et néfaste d’entraver les processus d’évolution d’un pays. Les communautés vivantes ne peuvent pas être séparées les unes des autres dans des sortes de cages et nous devons admettre que notre époque connaît, sur une grande échelle, un rapide bouleversement des espèces. Nous devons également reconnaître que, contrairement à ce qui se passe en cas de pollution chimique, les espèces invasives s’autorégulent et ont la faculté de rapidement développer des mécanismes de défense face aux efforts de contrôle.

Les invasions d’espèces exotiques causées par l’homme sont des phénomènes mondiaux, mais elles sont tout particulièrement fréquentes et importantes dans les îles et les archipels océaniques où les espèces indigènes n’ont parfois pas les moyens de se protéger contre les nouveaux venus. L’histoire du dodo (Raphus cucullatus), cet oiseau coureur de l’île Maurice, en est un exemple historique : il a totalement disparu après avoir été massacré par les chiens, les cochons, les rats, les chats… et les hommes.

De nombreuses invasions biologiques ont été répertoriées sur les îles d’Hawaï, l’archipel le plus isolé au monde. Avant l’arrivée de l’Homme, on estime qu’il fallait attendre 100 000 ans pour voir apparaître une nouvelle espèce dans l’archipel, alors que durant les dernières décennies, on a observé l’arrivée de 20 nouvelles espèces d’invertébrés par an ! La flore indigène de ± 1 200 espèces (endémique à plus de 90 %) a été grossie par ± 4 600 plantes exotiques apportées par les colons polynésiens, européens et asiatiques. Au moins 800 de ces espèces ont réussi à produire une population viable à long terme. Parmi elles se trouve le Myrica faya, un petit arbre à feuilles persistantes originaire des îles Canaries, des Açores et de Madère. L’invasion par cet arbre fixateur d’azote de sites comme le Parc national des volcans d’Hawaï a été favorisée par sa production prolifique de graines qu’éparpillent efficacement les oiseaux exotiques et son taux de croissance élevé.

L’impact à grande échelle d’envahisseurs tels que le Myrica, le serpent Boiga irregularis ou la fourmi de feu a conduit à d’intensives recherches et à l’engagement massif de la population à travers la mise en place d’un groupe à intérêts multiples (l’Hawaii Invasive Species Council) dont l’objectif consiste à être à la fois décideur, coordonnateur et acteur dans la « lutte contre l’invasion silencieuse ».

Sources: (a) Nature Conservancy of Hawaii. Stop the Silent Invasion. (b) Hawaii Invasive Species Council.

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