Le paradoxe de la biodiversité européenne

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 Erlenmoos, Allemagne : un bison repose sa tête sur le dos d’un autre bison près d’Erlenmoos au sud de l’Allemagne. © AFP PHOTO / FELIX KAESTLE GERMANY OUT


Erlenmoos, Allemagne : un bison repose sa tête sur le dos d’un autre bison près d’Erlenmoos au sud de l’Allemagne. © AFP PHOTO / FELIX KAESTLE GERMANY OUT

Tandis que nous saluons le courage d’habitants de pays pauvres, tandis que nous envoyons des fonds à l’étranger pour la protection des grands animaux sauvages et qu’à juste titre, nous nous indignons quand ils sont tués par des hommes, nous sommes semble-t-il bien décidés à ne pas mettre la main à la pâte. La protection d’espèces situées au sommet de la chaîne alimentaire, avec toutes les difficultés que cela implique, c’est l’affaire des autres : nous, nous reculons d’un pas et nous restons spectateurs, écrit l’éditorialiste britanique George Monbiot.

 

Je suis revenu de différentes conférences récentes rempli d’étonnement et d’un semblant d’espoir, ce qui ne m’était que trop rarement arrivé ces dernières années. Tout d’abord, à l’occasion de la parution du rapport de Rewilding Europe sur le retour des espèces sauvages, il y a trois semaines, j’ai appris que certains animaux sauvages de grande taille retrouvaient rapidement leur habitat d’où ils avaient disparu depuis longtemps.

Puis, lors du World Wilderness Congress d’il y a dix jours, j’ai pu constater que des peuples et des pays disposant de très peu de ressources protégeaient et réintroduisaient des animaux sauvages « difficiles » dans des conditions quasi impossibles, c’est-à-dire des espèces particulièrement controversées qui réclament les habitats les plus étendus.

Entre l’espoir et la surprise

Partagé entre l’espoir et la surprise, j’ai surtout été frappé par ceci : tandis que depuis la Grande-Bretagne, nous saluons le courage d’habitants de pays très pauvres et que nous nous réjouissons de leurs avancées, tandis que nous envoyons des fonds à l’étranger pour la protection des grands animaux sauvages et qu’à juste titre, nous nous indignons quand ils sont tués par des hommes, nous sommes semble-t-il bien décidés à ne pas mettre la main à la pâte. La protection d’espèces situées au sommet de la chaîne alimentaire, avec toutes les difficultés que cela implique, c’est l’affaire des autres : nous, nous reculons d’un pas et nous restons spectateurs.

Je m’efforce depuis longtemps de comprendre pourquoi nous sommes à ce point à la traîne par rapport au reste du monde, pourquoi nous vénérons des écosystèmes déforestés et presque vides, pourquoi le Royaume-Uni est « le plus grand pays d’Europe et pour ainsi dire du monde », pour reprendre les termes du biologiste David Hetherington, à ne plus compter un seul de ses grands carnivores (et même de ceux de moyenne taille) et, surtout, pourquoi nos associations de protection de l’environnement semblent si peu préoccupées par le recul de la nature et si peu enclines à s’en occuper.

Je commencerai par résumer ce que j’ai entendu lors de ces conférences et ce que j’ai lu par la suite.

Rewilding Europe: l’Angleterre est le pays le plus zoophobe d’Europe

Rewilding Europe a précisé que ses conclusions ne remettaient pas en cause les inquiétudes au sujet de la perte de biodiversité au niveau mondial. Celle-ci se produit en effet à un rythme sans précédent depuis les dernières extinctions de masse, qui ont été causées soit par la chute de météorites, soit par de gigantesques éruptions volcaniques, tandis qu’à l’heure actuelle, c’est l’homme qui en est responsable : saccage et destruction des habitats, pollution, acidification, réchauffement climatique et mises à mort d’espèces vulnérables.

L’Europe ne fait pas exception à la règle et certaines espèces, terrestres mais surtout marines, sont conduites au bord de l’extinction à une vitesse affolante.

Mais il se produit dans le même temps quelque chose de remarquable et d’inattendu : dans de nombreuses régions, on assiste à une importante restauration des habitats. Elle est parfois accidentelle, lorsque les agriculteurs abandonnent des terres marginales, et parfois délibérée, lorsque des associations européennes de protection de l’environnement, résolument déterminées, assurent la protection de vastes zones. On constate également un net recul de la persécution de nombreuses espèces, auparavant chassées pour le plaisir ou pour leur chair ou exterminées en tant que nuisibles. Certains animaux autrefois haïs sont aujourd’hui protégés et bienvenus. Même les espèces que l’on s’attendait le moins à revoir, celles qui ont besoin de territoires étendus et étaient détestées des hommes, ont entamé leur retour.

Ainsi, au moment de la Première Guerre mondiale, le territoire du loup en Europe ne représentait plus que 7 % de ce qu’il était au moment de la Révolution française. L’espèce était éteinte presque partout. Et la seconde moitié du XXe siècle était déjà bien entamée, qu’il était encore poussé dans ses derniers retranchements. Mais depuis 1970, sa population en Europe a été multipliée par quatre : on compte aujourd’hui environ 12 000 loups sur le continent. Des populations reliques en Europe de l’Est, en Italie et en Espagne ont aujourd’hui essaimé sur la plus grande partie du territoire allemand, dans les Alpes françaises et jusque dans le centre de la France, en Catalogne, dans la péninsule ibérique, au Danemark, en Belgique et même, à deux reprises, aux Pays-Bas. Si les populations ne sont pas en sécurité partout, l’animal est désormais aussi bien craint que bien accueilli : une nouvelle génération d’amoureux de la nature se délecte en effet de ses réapparitions et les activités autour de l’observation du loup se multiplient, générant des revenus et des emplois dans des zones où les deux faisaient défaut.

Il en va de même du lynx, du chacal doré, du bison d’Europe ou de l’élan.

Nulle part ou presque il n’est question du Royaume-Uni dans ces histoires. Nombre d’espèces que j’ai citées y vivaient pourtant. Les bisons ont disparu lors de l’apogée de la dernière glaciation, il y a entre 25 000 et 15 000 ans de cela. Leur retour a sans doute été empêché à la fin de l’époque glaciaire (lorsque l’aire continentale émergée était encore rattachée au continent) par la pression de chasse. Le glouton était encore présent il y a environ 8000 ans. Quant aux élans, ils ont été exterminés plus tard : les derniers restes trouvés en Grande-Bretagne datent de 3900 ans.

Seules trois des espèces de mammifères répertoriées dans le rapport de Rewilding Europe se développent bien aujourd’hui en Grande-Bretagne : le phoque gris, le chevreuil et le cerf élaphe.

Lorsque l’on voit l’importance que prennent les quelque 500 sangliers qui vivent en Grande-Bretagne et qu’on s’aperçoit qu’il y en a 600 000 en Espagne, autant en Italie, et un million en France comme en Allemagne, on comprendra, je pense, que je considère ce pays comme le plus zoophobe d’Europe.

World Wilderness Congress: Pourquoi notre pays est-il à ce point à la traîne par rapport au reste du monde ?

Lors du World Wilderness Congress, j’ai écouté l’héroïque Li Quan exposer son projet de réintroduction du tigre dans le sud de la Chine. Les obstacles qu’elle doit surmonter – politiques, financiers, écologiques et humanitaires – dépassent l’entendement. Mais elle a constitué une population captive viable, elle a commencé à la réhabituer à la vie sauvage et son projet a été accepté par les populations locales. Elle est donc sur le point de relâcher les premiers individus. Un exemple à garder en mémoire lorsqu’on entend les agriculteurs et les propriétaires de pêcherie affirmer que la Grande-Bretagne ne peut pas se permettre d’avoir de population de castors !

Alors pourquoi notre pays est-il à ce point à la traîne par rapport au reste du monde ? Pourquoi nos associations de protection de l’environnement semblent-elles manquer autant d’ambition et de volonté ? Avant de tenter de répondre à ces questions, j’aimerais livrer deux observations. La première n’étonnera guère les habitués de ce blog.

1.    Les lieux censés abriter le plus de faune et de flore sauvages et où on pourrait s’attendre à observer un important rétablissement écologique sont :
a.    Ceux où la population humaine est le plus faible ;
b.    Ceux qui sont le plus éloignés des villes ;
c.    Ceux qui se prêtent le moins à l’agriculture.

En Grande-Bretagne, il s’agit des hautes terres. C’est pour cela que je suis obnubilé par la façon dont elles sont gérées. Mais aussi étonnant que cela puisse paraître, les espèces sauvages s’en sortent moins bien dans les hautes terres que dans les plaines habitées où domine l’agriculture intensive. Selon le rapport de State of Nature, publié en mai, si 60 % des espèces sauvages sont en déclin dans l’ensemble du pays, ce taux atteint 65 % dans les hautes terres.

La première raison à cela est que presque tous les arbres et arbrisseaux, dont dépendent la majorité des espèces, ont été coupés, essentiellement du fait de l’élevage ovin. Sur le continent, les hautes terres sont aujourd’hui largement recouvertes de forêts, tandis que les plaines sont majoritairement nues, ce qui est une situation qui paraît logique. Les sols des hautes terres sont généralement beaucoup plus pauvres que ceux des plaines, si bien que l’agriculture y est moins productive, l’écart étant souvent très important. Mais en Grande-Bretagne, les plaines sont certes nues pour la plupart, mais les hautes terres le sont plus encore. Les zones qui devraient donc être des réserves de vie sauvage sont en fait des déserts.

Cet état d’appauvrissement est entretenu de trois façons différentes, dans l’ordre croissant du rôle qu’elles jouent :

a.    Des propriétaires fonciers pratiquant la chasse à l’approche gonflent artificiellement les populations de cervidés ;
b.    Des propriétaires de terrains réservés à la chasse à la grouse rasent et brûlent la végétation (et tuent les busards Saint-Martin et autres prédateurs) pour accroître au maximum la population de grouses dont la chasse est payante ;
c.    Les pouvoirs publics utilisent l’argent du contribuable pour soutenir l’agriculture dans les collines, c’est-à-dire essentiellement le pacage des moutons.

Il n’y aurait pas d’agriculture de montagne en Grande-Bretagne ni ailleurs en Europe si elle n’était pas subventionnée.

Le maintien en l’état des hautes terres dénudées fait donc désormais partie de la politique du gouvernement, que cela ait ou non un intérêt social, écologique ou financier. La semaine dernière, le Secrétaire d’État à l’Environnement, Owen Paterson, s’est d’ailleurs adressé en ces termes au Parlement :

« Il n’y a aucun doute là-dessus : nous devons aider les agriculteurs de ces régions à maintenir les collines dans leur état actuel. »

Pour mémoire, il s’agit là du même gouvernement que celui qui refuse par principe d’intervenir dans l’économie à moins que cela ne soit jugé indispensable. Mais cela n’empêche par le Secrétaire d’État de s’engager à utiliser l’argent public pour entretenir un véritable désert.

2.    Les démarches auxquelles on s’attend de la part des associations de protection de la nature sont celles qui optimisent la protection de la vie sauvage. Au lieu de cela, elles optimisent pour ainsi dire sa destruction.

Je ne le répéterai jamais assez : la conservation des hautes terres telle qu’elle est pratiquée dans la plupart des réserves détenues ou gérées par le Wildlife Trusts, la RSPB, le National Trust, Natural England, Natural Resources Wales, Scottish Natural Heritage et d’autres repose sur l’idée erronée que c’est en laissant ces réserves ouvertes et majoritairement dépourvues d’arbres qu’on protège le mieux la vie sauvage. Cette croyance, dont les associations ne vérifient pas le bienfondé même si elles y adhèrent, se situe aux antipodes de ce qu’il convient de faire, et cela explique pourquoi nombre de réserves des hautes terres ont à peu près autant de biodiversité et d’intérêt écologique qu’un parc de stationnement.
Bien souvent, lorsque les associations d’écologistes cherchent une justification à la guerre qu’il mène contre les habitats en 3D, ils en appellent à la tradition : c’est comme cela que la terre était, c’est donc comme cela qu’elle doit rester. Elles oublient que toutes les îles britanniques ou presque, y compris les hautes terres, étaient recouvertes de forêts denses, jusqu’à ce qu’elles soient coupées et brûlées par l’homme et envahies par leurs animaux pour les pâturages.

Voilà ce qui m’indigne le plus : non seulement l’approche de nos associations de protection de la nature a un demi-siècle de retard sur le reste de l’Europe, mais ces associations donnent une fausse image de l’état de la nature dans ce pays. Elles font comme si l’actuel système de gestion était peu ou prou ce qui se fait de mieux et elles portent aux nues des écosystèmes ravagés et appauvris.

Illustration : en réponse à l’article que j’ai écrit au sujet de l’état du Lake District, John Darlington, directeur régional du National Trust, persiste et signe :

« Nous reconnaissons de plus en plus la valeur qu’apportent des lieux comme celui-ci : eau pure, stockage du carbone dans les sols riches en tourbe, nourriture, paysages naturels et, bien sûr, dimensions récréatives, tranquillité et source d’inspiration. Les agriculteurs jouent un rôle décisif dans nombre de ces aspects. »

En réalité, le meilleur moyen de protéger les sources d’eau pure, le carbone du sol, la nature et la tranquillité consiste à réduire ou à faire cesser les activités agricoles dans les lieux les plus importants. Ainsi, pour éviter les inondations et assurer un apport d’eau régulier en aval, le mieux est d’éradiquer les moutons (qui compactent le sol et empêchent arbres et arbrisseaux de repousser), de faire arrêter le dragage des affluents par les agriculteurs et de décanaliser les rivières. Alors, pourquoi les associations d’écologistes se sentent-elles obligées de recycler de tels mensonges ? Craignent-elles à ce point le lobby des agriculteurs qu’au lieu de protéger les paysages, elles répètent la propagande de leur syndicat national ?

Je ne veux pas dire pour autant que le conflit entre l’agriculture de montagne, la vie sauvage et les bassins versants est facile à gérer ; j’ai d’ailleurs formulé un certain nombre de propositions qui, je l’espère, pourront être utiles.

Je ne demande pas non plus qu’il n’y ait plus d’agriculture en montagne : je suis conscient des valeurs et des traditions qui accompagnent cette activité, comme je suis conscient de la valeur de la vie sauvage et des réserves d’eau qu’elle déplace. Mais pourquoi ne pas être franc sur ces sujets ? Pourquoi n’admettons-nous pas qu’il puisse y avoir conflit entre différents aspects que nous aimerions voir perdurer dans les hautes terres, comme la tradition du pacage et la restauration de la vie sauvage ? Quel problème y a-t-il à le dire ?

On prend mieux la mesure de la participation des associations d’écologistes à la destruction du monde naturel ou à la dissimulation de cette destruction lorsque l’on sait qu’aucun de nos parcs nationaux ne dépasse la Catégorie V dans le répertoire des aires protégées de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN). La plupart des parcs nationaux de la planète entrent dans la Catégorie II dite des « vastes aires naturelles ou quasi naturelles mises en réserve pour protéger des processus écologiques de grande échelle ». Certains font même partie de la Catégorie I qui concerne les « aires protégées mises en réserve pour protéger la biodiversité » ou « réserves naturelles intégrales ».

Les aires de la Catégorie V ne bénéficient d’aucune protection significative : il s’agit pour résumer de parcours naturels ou d’autres écosystèmes modifiés du même type. C’est tout ce que nous avons. Qu’il existe certaines aires dans lesquelles les traditions agricoles sont reconnues et respectées ne me pose aucun problème. Mais qu’il n’y ait rien d’autre m’inquiète au plus haut point.

Cela signifie donc qu’il n’existe aucune surface de terre de grande taille au Royaume-Uni où les hommes et les espèces sauvages peuvent échapper à l’intensité des impacts humains. Je considère pourtant que de tels havres de paix sont indispensables pour se définir soi-même et définir sa place dans le monde, pour permettre à son esprit de s’évader et pour évacuer le stress et le sentiment de réclusion qui nous viennent de nos vies surpeuplées. Vous qui voulez échapper à tout cela, vous n’avez plus qu’à aller à l’étranger.

Nos associations de protection de la nature n’ont-elles pas envie de dire « stop » ?

Est-ce qu’un mouvement écologiste ambitieux et proactif n’aurait pas envie d’agir pour que nous n’ayons pas uniquement des aires protégées de Catégorie V ? À quoi servent-elles, au juste, ces associations ? À nous rassurer en nous disant que tout va pour le mieux, alors que le monde naturel est prisonnier d’un état d’extrême appauvrissement ?

Il faut lancer un débat qui pose un certain nombre de questions essentielles. Que faisons-nous et pourquoi le faisons-nous ? Sur quoi reposent les décisions que nous avons prises ? Ce fonctionnement est-il sain ? Que voulons-nous et comment pouvons-nous y parvenir ? Autant de questions que les associations de protection de la nature ne se sont jamais posées. Et tant qu’elles se comporteront ainsi, elles continueront leur long et solitaire cheminement sur la voie de la bêtise.

Pour l’heure, leur approche est aussi vide et austère que la lande qu’elles chérissent. Il est grand temps qu’elles se mettent dans la peau d’une forêt.

Par George Monbiot ; publié sur le site Internet du Guardian le 17 octobre 2013.

George Monbiot

Célèbre journaliste d’investigation et éditorialiste au quotidien anglais The Guardian. George Monbiot est conseiller auprès de la BBC Wildlife magazine. Il est également l’auteur de best sellers tels que the Age of Consent ( Flamingo / Harper Perennial, 2004) et Captive State (Pan Books, 2001) et récemment Heat, How to Stop the Planet Burning (Penguin Books, 2006). En 1995, il a reçu des mains de Nelson Mandela le prix des Nations unies pour l’Environnement et le magazine Prospect l’a fait figurer parmi les 500 intellectuels les plus influents de la planète.

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