Massacre en eaux profondes

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Claire Nouvian © E. Vernazobres / BLOOM

Claire Nouvian © E. Vernazobres / BLOOM

CLAIRE NOUVIAN est auteur du livre Abysses et commissaire de l’exposition itinérante du même nom. Elle a fondé l’association BLOOM, dédiée à la défense des océans et de la petite pêche artisanale, qui a obtenu en 2012 l’interdiction d’une publicité du groupe Intermarché (première flotte de chalutiers profonds de France).

 

Comment en êtes-vous venue à créer BLOOM, une association qui lutte pour la biodiversité des grands fonds ?

J’ai créé BLOOM après avoir découvert le monde des profondeurs à l’aquarium de Monterey, en Californie, il y a plusieurs années. J’ai été fascinée par ces animaux étranges, ces « intraterrestres », leur univers fragile et éthéré, plongé dans l’obscurité, la lenteur… Ma collaboration avec de nombreux chercheurs m’a offert le privilège de plonger en submersible et de comprendre de façon intuitive, « dans le ventre », l’extrême vulnérabilité de ces environnements profonds.

Vous vous êtes ensuite préoccupée des menaces qui pèsent sur ces fonds ?

Au moment où je découvrais l’existence de cet univers particulier, j’apprenais aussi qu’il était déjà sauvagement exploité sans que quiconque ne s’en émeuve ou soit même au courant. Difficile de faire plus destructeurs et moins sélectifs que les énormes chaluts de fond qui ratissent les grandes profondeurs des océans. Lorsque j’ai pris connaissance de ces massacres quotidiens en eaux profondes, il n’existait aucune loi pour en protéger les eaux internationales, et l’Europe venait tout juste de se doter d’un cadre juridique très insuffisant. Il m’a été dès lors impossible de ne pas me lancer dans le combat pour protéger ces organismes vulnérables. Il existe un contraste violent entre l’immense efficacité technologique de l’outil industriel et l’excessive vulnérabilité de la faune et de l’environnement profonds. La pêche en eaux profondes met en jeu le monde de la rapidité contre celui de la lenteur, le profit à court terme réservé à quelques-uns contre le bénéfice à long terme pour tous.

Concrètement,qu’est-ce que la pêche profonde ?

La pêche en eaux profondes est le résultat d’un échec : notre incapacité à gérer durablement les populations de poissons vivant en surface. Les poissons « traditionnels » ont été décimés par les flottes de pêche, c’est pourquoi elles se sont tournées vers les profondeurs. Concrètement, la pêche en eaux profondes, ce sont des bateaux de gabarit industriel (jusqu’à environ 50 mètres en France et plus encore ailleurs) qui raclent les fonds marins entre 400 et 1 800 mètres de profondeur et qui capturent tout ce qui s’y trouve au moyen de chaluts immenses et lourdement lestés. Même lorsque les filets sont réduits en taille ou en poids, le fait même qu’ils soient tractés fait d’eux des gueules béantes qui avalent tout sur leur passage, comme un mur de bulldozers avançant de front à travers une plaine ou une forêt.

Quelles sont les conséquences de la pêche profonde  ?

D’abord, il s’agit d’une pêche non sélective qui génère un fort taux de rejet de poissons non désirés. Les poissons centenaires sont monnaie courante en profondeur. Même si quelques rares espèces ont une longévité moyenne qui permettrait de les exploiter de façon durable (sabre noir, lingue bleue), il est impossible de les capturer sans faire le sacrifice de toute une faune extrêmement vulnérable

et largement méconnue de la science. Les études montrent que pour trois espèces ciblées par les pêcheurs français dans l’Atlantique Nord-Est, 78 autres sont sacrifiées… La pêche profonde est une forme d’abattage à l’aveugle qui menace notamment les requins profonds, dont la survie est incompatible avec l’échelle et la cadence de la pêche industrielle. Les chaluts profonds détruisent aussi les habitats marins, des éponges anciennes et des coraux parfois multimillénaires. On ignore que seules six espèces de corail sont bâtisseuses de récifs et que les 3 300 autres coraux profonds vivent dispersés sur le fond, isolés les uns des autres. Cela signifie que la destruction de la biodiversité profonde se fait nécessairement de façon discrète dans les filets. Il est même tout à fait improbable que les organismes broyés par les chaluts soient remontés sur le pont. Les dégâts restent à jamais au fond des océans, sans témoins.

Ces pêches sont-elles durables ?

Aucune pêche profonde n’a encore été décrite scientifiquement comme étant durable ; au contraire, elles incarnent l’exemple même des pêches non durables, y compris celles supposées être « gérées » en Europe. En haute mer, elles procèdent encore selon une logique de « Boom & Bust ». Lorsqu’une nouvelle ressource profonde est découverte, sa biomasse vierge est très importante, mais moins de dix années suffisent à mener les stocks de poisson à l’effondrement. Les navires se déplacent alors vers d’autres stocks jusqu’à ce qu’ils aient achevé de vider les océans profonds de leurs richesses halieutiques. En Europe, il existe un cadre réglementaire strict depuis 2003, mais

il a échoué à assurer la durabilité des pêches profondes. Quant aux écosystèmes, impossible d’en garantir l’intégrité avec des chalutiers à l’œuvre, c’est pourquoi la Commission européenne a proposé une mesure historique en juillet 2012 : l’interdiction en profondeur du chalutage et des filets maillants.

Qui pêche aujourd’hui en profondeur ?

La première puissance en termes de volumes capturés est la Nouvelle-Zélande. La France est en septième position mondiale après l’Espagne et le Portugal. Seule une dizaine de navires français, répartis dans trois armements, pratiquent la pêche en eaux profondes, et la plupart appartiennent à la flotte du groupe Intermarché. Au niveau mondial, environ 285 navires pêchent des espèces profondes en eaux internationales. Étant donné le nombre très restreint de bateaux et de nations concernées, j’ai d’abord pensé que ce combat serait facile à gagner, mais je me suis évidemment trompée. Nous sommes dans des logiques industrielles avec des investissements conséquents, donc les rares entreprises impliquées sont prêtes à tout pour protéger leur capital, en oubliant que celui-ci a été le plus souvent subventionné sur deniers publics.

Les subventions sont-elles nuisibles dans le cas de la pêche profonde ?

Ce sont les subventions qui financent le massacre. Les flottes d’Intermarché et d’Euronor (Boulogne-sur-Mer) ont respectivement touché plusieurs millions d’euros pour la construction et la sortie de flotte de navires. Ces montants substantiels sont plus qu’un coup de pouce, ce sont de véritables transferts des secteurs sains de l’économie française vers les secteurs dysfonctionnels comme la pêche industrielle au chalut de fond. Sans la détaxe sur le gasoil, les navires ne pourraient pas même quitter le port. La pêche profonde est une ogresse sous perfusion des aides publiques. In fine, nos impôts servent à augmenter la pression de pêche sur des stocks surexploités et des milieux marins vulnérables.

La pêche profonde n’est-elle pas rentable ?

Non, les flottes françaises de pêche profonde perdent beaucoup d’argent. Les gros groupes industriels qui les possèdent ont une logique de captation des ressources marines et réalisent le profit au niveau de la commercialisation du poisson. Une filiale déficitaire doit même les arranger d’un point de vue comptable et fiscal. C’est sans doute l’élément le plus scandaleux de cette situation : qu’on prélève les richesses des Français pour financer la destruction de la biodiversité profonde et maintenir à flot des entreprises structurellement déficitaires.

Que représentent exactement les poissons profonds dans le commerce ?

Les espèces profondes (lingue bleue, sabre noir, grenadier, etc.) ne représentent que 1,3 % ou 1,4 % de la valeur globale des captures européennes ou françaises. Cela reste très marginal, malgré un coût sur l’environnement et les finances publiques disproportionné. Les espèces profondes ne forment donc pas du tout la base de l’alimentation des Français sauf… celle de nos enfants ! Les poissons profonds comme le hoki ou la saumonette sont en effet servis dans 85 % des cantines scolaires françaises.

Les consommateurs ont-ils les moyens d’agir ?

Oui absolument. Et puisque notre gouvernement fait écho aux pressions des industriels sur les questions de pêche et qu’il ne faut pas compter sur lui pour protéger la biodiversité des océans, c’est à nous de prendre es choses en main. Il faut retenir trois noms : grenadier de roche, lingue bleue et sabre noir, et éviter ces poissons comme la peste. Ensuite, il faut cesser de consommer les espèces inscrites aux listes rouges des ONG, éviter les prédateurs et manger moins de poisson mais manger mieux en achetant « local » à des petits producteurs travaillant avec des méthodes sélectives.

Cette industrie semble solide. C’est un vrai combat ?

Oh que oui ! Et d’autant plus que les grands lobbies industriels sont parfaitement rompus aux techniques de désinformation et de distorsion des données. Ils savent très bien placer, aux endroits stratégiques de l’échiquier politique, des « marchands de doute » chargés d’influencer les décisions. Ce sont les fameuses « blouses blanches » qu’on retrouve dans l’industrie du tabac ou dans le débat sur le changement climatique, qui utilisent le prestige ainsi que la supposée objectivité fondamentale de la science pour cacher le fait qu’ils sont missionnés par les lobbies pour défendre leurs intérêts. Le mensonge industriel est de plus en plus présent dans notre société. Quand je vois Intermarché apposer sur ses poissons profonds un logo « Pêche responsable », qui n’est pas un « label » bien que celui-ci soit une copie conforme du label MSC, je suis révoltée. BLOOM a porté plainte pour publicité mensongère et la publicité a été interdite par le Jury de déontologie publicitaire. Les lobbies ont une puissance et des réseaux dont on ne soupçonne pas l’étendue ; heureusement, il arrive parfois que le personnel politique soit capable de porter une vision à long terme, sans céder aux pressions des groupes d’intérêt. La Commission européenne vient ainsi de proposer l’interdiction en Europe du chalutage profond et des filets maillants, une mesure visionnaire et évidente pour protéger les océans comme les contribuables français et européens.

 

Une interview extraite du livre « L’Homme et la Mer » de la fondation GoodPlanet, publié en octobre 2012.

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