Le continent de plastique

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L’océanologue Charles Moore a découvert en plein coeur du Pacifique le 7e continent : celui du plastique. Dans cet interview, il revient sur le problème de l’accumulation des déchets plastiques dans les océans.

Lorsque vous fondez Algalita en 1994, sa première mission ne concerne pas la pollution plastique?

Lorsque j’ai fondé l’institut de recherche marine Algalita, sa première mission ne concernait pas du tout le plastique dans les océans mais la préservation des forêts de kelp. Ce sont des écosystèmes constitués de très grandes algues, grandes de dizaines de mètres, en particulier de l’espèce Macrocystis, qui forment un peu l’équivalent des forêts tropicales terrestres. Elles fournissent de l’oxygène et abritent ou nourrissent de nombreuses espèces. Ces forêts peuplent des zones côtières tempérées et sont donc soumises aux impacts de la pollution en provenance des terres. Initialement, Algalita visait à préserver ces écosystèmes en essayant d’améliorer la qualité de l’eau, surtout le long de la côte californienne.

Puis vous avez découvert la pollution marine ?

J’ai découvert le fameux continent de plastique en 1997. A partir de cette date j’ai commencé, avec Algalita, mes recherches sur cette pollution. Nous y sommes retournés en 1999 avec plus de moyens et plus d’équipements. L’ampleur du phénomène était au-delà de ce que nous imaginions et depuis ce jour Algalita a définitivement changé de mission pour se consacrer à la lutte contre la pollution des océans par les plastiques. La pollution au plastique, ce ne sont pas que des déchets visibles ce sont aussi de micro particules de plastiques pour la plupart invisibles à l’œil nu. Elle est partout dans l’océan, à toutes les latitudes, de l’océan Arctique à l’Antarctique.

Qu’est-ce que c’est exactement que ce continent de plastique?

C’est une zone où les déchets plastiques, débris de toutes tailles et micro particules s’accumulent sous l’effet des courants. La plus célèbre zone d’accumulation, et celle que nous étudions le plus est celle située au nord du Pacifique. Sous l’action des courants, les déchets environnant sont dirigés vers le centre de cette gyre ou vortex. La partie la plus concentrée de cette plaque de plastique mesure 10 000 km².

Pourquoi n’y a-t-il pas d’image de ce contient de plastique ?

La surface de l’océan n’est pas régulière à cause des vagues et reflète la lumière. Par conséquent, lorsque vous essayez de prendre une photo vous ne voyez que des reflets et non pas ce qui se trouve juste sous la surface. Sans images il est difficile d’estimer la quantité de plastique et la surface de ce continent. Mais pour se faire une idée, lorsque nous naviguons dans cette zone nous rencontrons environ une dizaine de déchets par minute. Les scientifiques estiment qu’il y aurait dans la colonne d’eau 25 fois plus de déchets que ce que l’on peut observer en surface. Ceci signifie que le fond de nos océan contient de grandes quantités de plastique. Cela, aucune photo ou image satellite ne pourra nous le montrer.

D’où vient ce plastique ?

Comme la très grande majorité des polluants marins, les déchets qui se trouvent prisonniers de la gyre proviennent des terres. Dans ce cas principalement des côtes est du continent asiatique, le Japon notamment et de la côte ouest américaine.

Pour ce qui est de la haute mer, le plastique provient pour 50 % des activités de pêche et pour 50 % des terres. En revanche, pour ce qui concerne les zones côtières, la part terrestre atteint 80 % voire même 90 % dans certaines régions. Mais quoi qu’il en soit, le plastique est toujours produit à terre, dans des usines qui produisent qui forment donc la source primaire. L’année dernière, nous avons publié une étude concernant les deux principales fleuves qui drainent la ville de Los Angeles et se jettent à la mer. En 3 jours, nous avons estimé le nombre de déchets plastique qui finiront dans les océans à 2,3 milliards d’unités soit 30000 tonnes de déchets !

Que devient ce plastique ?

Le plastique est partout. Les êtres vivants piègent ou ingèrent les déchets de grandes tailles. Poissons ou oiseaux marins meurent de ne plus pouvoir se nourrir car leurs estomacs sont pleins de ces plastiques. Mais les déchets plastiques se dégradent en plus petites particules -principalement sous l’action de la lumière. Les particules plus fines disséminent et sont si abondantes dans certaines zones qu’elles deviennent de véritables composants de la chaîne alimentaire. Elles contaminent ainsi l’ensemble des animaux qui peuplent les océans.

Lors de nos études dans le Pacifique Nord nous avons trouvé que 35% des poissons pêchés contenait des particules de plastique qu’ils avaient ingérées. Puis ces petits poissons sont à leur tour consommés par de plus gros poissons. C’est une menace sérieuse sur l’écosystème car les industries du design ou du textile produisent des plastiques qui fixent les autres polluants. Ces derniers se concentrent et s’accumulent puis deviennent de véritables poisons pour les organismes en fin de chaîne alimentaire, comme les poissons, les dauphins ou les baleines.

Quels sont les risques pour les êtres humains, consommateurs de ces poissons ?

Nous pensons effectivement qu’il existe un danger pour les consommateurs de produits de la mer que nous sommes mais, pour l’instant, aucune étude scientifique ne le montre vraiment et c’est aujourd’hui une des thématiques sur lesquelles Algalita travaille. En attendant des données précises, faut-il éviter certaines espèces ? Les animaux les plus contaminés sont ceux de grandes tailles qui ont eu le temps d’accumuler de grandes quantités de polluants. Mais si nous consommons de grandes quantités de petits poissons nous risquons nous aussi de devenir des bio accumulateurs. Alors je dirai que le mieux c’est de préférer petit et peu.

Le plastique est partout dans notre quotidien, comment limiter nos rejets ?

Nous avons évidemment besoin de vrais plastiques biodégradables dans l’environnement et en particulier en milieu marin. Mais surtout nous avons besoin de redonner une valeur au plastique, et que l’intégralité du plastique produit soit recyclé. Nous devons être sûr que tout notre plastique est soit conservé, soit réutilisé, et nous assurer qu’il n’est ni brûlé ni jeté dans l’environnement. Car une fois dans les océans, c’est trop tard.

Propos recueillis par Cédric Javanaud

Ce texte est extrait du livre de la Fondation GoodPlanet : « L’Homme et la mer ».

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