Il faut ramener de la campagne en ville, et non plus de la ville à la campagne.

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Quelles sont les alternatives à l’étalement urbain ? Eric Hamelin est urbaniste et sociologue. Auteur avec Olivier Razemon de La tentation du bitume, il détaille les alternatives à la croissance effrénée de l’espace consommé par les villes.

Quel est l’enjeu écologique de l’étalement urbain

Il y a tout d’abord le problème de l’artificialisation des sols, qui s’opère au détriment des terres agricoles. Elles sont reconverties en terrains constructibles dont la valeur est supérieure. Toutefois, la plupart des espaces naturels sont protégés. Il y donc deux risques majeurs pour l’environnement, liés aux transports, que ce mode de vie implique. Tout d’abord, les routes bitumées fragmentent les écosystèmes, ce qui empêche la circulation des espèces. Ensuite, cela génère d’importantes émissions de gaz à effet de serre et une surconsommation de carburant. En effet, en raison du manque de services de proximité dû à la faible densité, les habitants des zones urbaines étalées sont contraints de posséder plusieurs véhicules par ménage pour se déplacer, se rendre au travail, faire des courses ou simplement visiter leur entourage.

Quelles solutions existent face à l’urbanisation ?

Il ne faut pas confondre étalement urbain et urbanisation. Cette dernière peut se justifier surtout lorsque la population augmente comme c’est le cas en France. L’étalement urbain pose un problème car la croissance urbaine augmente plus vite que la population. Concrètement cela signifie que chaque nouvel habitant consomme plus de surface qu’auparavant. Un nouveau-né consomme ainsi 1400m2. Cet étalement urbain n’est, à terme, ni viable ni efficace.

Pourquoi est-il si difficile de limiter l’étalement urbain ?

La difficulté vient du manque de prise de conscience. Comme sur beaucoup de sujets politiques, il est compliqué de passer du constat et des discours parés de belles intentions à leurs réalisations. Même si des textes et des lois existent comme le Grenelle, la loi SRU (solidarité et renouvellement urbain) qui prévoient de limiter l’usage des espaces et de les densifier, leur mise en application reste difficile. Les villes, les entreprises, les supermarchés, mais aussi les résidents doivent comprendre et accepter ces changements.

Chacun doit prenne conscience des conséquences et des méfaits de l’étalement urbain, ainsi que sa part de responsabilité, qu’il soit habitant du centre-ville ou banlieusard. Car, les uns comme les autres sont bien contents de trouver le parking de l’Ikea située en banlieue lorsqu’ils s’y rendent faire leurs courses.

Enfin, la France souffre d’une trop grande complexité administrative. L’échelle de la commune se révèle dépassée et inadaptée puisque, pour améliorer le cadre de vie, il faut désormais penser en terme de bassin de vie plutôt que de ville. On habite quelque part, on fait ses achats ailleurs et on travaille dans un autre endroit… Le territoire français est trop morcelé politiquement et administrativement. Près de 37 000 communes existent en France, chacune veut tirer vers elle les services et les habitants. Cela empêche de penser l’urbanisme en fonction des habitudes des résidents qui passent sans cesse d’une ville à l’autre. Malgré la mise en place des intercommunalités, seuls 8% d’entre elles disposent de la compétence en matière d’urbanisme. C’est un début mais ce n’est pas suffisant pour travailler réellement sur les territoires.

Que faut-il faire pour densifier la ville ?

Il faut répondre aux besoins des habitants en proposant des alternatives désirables aux pavillons. Cette alternative doit différer de ce qui a été fait ces dernières décennies et qui a été un échec. La ville plus compacte se montre attractive si les services sont accessibles, et s’ils incluent, en particulier, un réseau de transports performants et des commerces. Cela a manqué aux grands ensembles construits dans les années 1960 et 1970, ce qui a conduit à leur échec.

Pour ne pas répéter ces erreurs, il faut refaire de la vraie ville avec de la vie, de l’animation et du brassage. Une ville concentre différentes activités, mais il faut aussi l’aérer avec des parcs et des jardins. Il faut rompre avec la ville du passée dans laquelle les fonctions étaient trop séparées et éloignées dans l’espace pour les regrouper.

Optimiser l’espace reste un enjeu majeur. Les jardins publics plaisent avant tout s’ils répondent aux besoins des usagers, c’est-à-dire qu’ils ne se montrent pas seulement purement décoratifs. Si chacun peut alternativement s’y promener, rencontrer ses proches, pique-niquer ou pratiquer d’autres activités, ils remplissent leur mission. Cette optimisation de l’espace va de pair avec une optimisation du temps de vie. Car en fonction de son âge, chacun n’attend pas la même chose d’un lieu : divertissement, rencontre et jeux pour les jeunes, relation et calme pour les plus anciens. Cela peut se faire au même endroit, à différentes heures de la journée.

Comment modifier l’image de la ville pour la rendre plus attractive ?

Il faut ramener de la campagne en ville, et non pas plus de la ville à la campagne. Les urbanistes doivent imaginer de nouvelles formes urbaines, avec des jardins plus compacts, des terrasses et des jardins suspendus. La ville doit retrouver un caractère désirable, ne plus être répulsive, car une grande partie du succès des lotissements de pavillon provient de la croyance, voire de l’utopie, de croire qu’il est possible d’avoir la ville à la campagne et de bénéficier du confort de l’un comme de l’autre.

Avez-vous des exemples de villes qui y sont parvenues ?

En France, Nantes, Strasbourg et Grenoble sont de bons exemples de villes à la fois denses et agréables, avec un centre piétonnier, un tram ou des voies cyclables et surtout dans lesquelles les fonctions sont bien mélangées. Les quartiers d’emplois sont mélangés avec ceux de logements ou très proches. Il y a aussi une vie étudiante, des espaces verts… Mais le problème de l’échelle subsiste puisque ces agglomérations font partie de zones plus vastes qui ne respectent pas cet objectifs. A une échelle plus importante, car le pays manque de place, les Pays-Bas sont parvenus à créer des villes denses, avec de petites maisons et de petits immeubles, et très agréables grâce à une bonne planification.

Que pensez-vous de la proposition du président de la République Nicolas Sarkozy d’augmenter les droits à construire de 30% ?

Cette mesure, présentée ainsi, se révèle trop uniforme pour fonctionner. Augmenter le coefficient d’occupation des sols ne constitue pas une solution en soi. L’urbanisme s’envisage au cas par cas. Il faut en priorité trouver les terrains à densifier là où il y a déjà des transports en commun, c’est-à-dire des friches urbaines, les alentours des gares ou encore certains terrains en banlieue. Il est possible de gagner en densité en occupant ces terrains. En France, on compte 5000 km2 de parking ; si on s’en servait pour construire des logements, il serait possible de loger 100 millions de personnes à raison de 100 logements par hectare (un hectare est un carré de 100 mètres de côté). Bien qu’elle ait le mérite de susciter le débat, telle qu’elle est présentée, la proposition du président relève de la fausse bonne idée. Il faudrait plutôt donner aux urbanistes les moyens de faire du sur-mesure pour que les villes puissent tout faire à la fois.

Vous concluez votre ouvrage en mettant en avant le fait que le renouveau urbain pourrait venir des personnes âges lassées de la vie en banlieue, qui retourneraient dans les centres. Cela ne risque-t-il pas de poser un problème en terme d’accessibilité des logements ?

Avec l’âge se déplacer devient plus difficile et les gens aspirent à accéder à plus de services de proximité. Or, l’abondance de services, notamment en matière de santé, comme les hôpitaux et les médecins, attire de nouveau les personnes âgées vers les villes, surtout si elles ne peuvent plus conduire. Bien sûr, cela exercera une pression sur les prix de l’immobilier. Mais grâce une meilleure utilisation de l’espace disponible, il serait possible de faire vivre plus de personnes âgées en ville sans pour autant créer une forte pression sur les prix des logements.

Que pensez-vous de l’idée d’ajouter un étage au bâti existant ? Est-ce réellement faisable ?

Cela dépend des cas, dans les zones déjà denses, avec des immeubles, ajouter un étage peut rendre les rues sombres et oppressantes. En plus, il existe des contraintes de patrimoines architecturaux qui rendent compliqué ce genre d’idées. Par contre, dans les zones pavillonnaires, ce sera possible. Plus simplement, il suffirait de subdiviser les parcelles et de construire un second logement là où auparavant il y avait une maison avec un grand jardin. En effet, de nombreux acquéreurs de pavillon se plaignent à la longue de la charge qu’est l’entretien de ce jardin. Ils le vivent plus comme un fardeau que comme un bienfait. Ils seraient ravis d’en céder une partie. Pourquoi ne pas imaginer des incitations à densifier ? Plutôt que d’aller vers un maximum sur le coefficient d’occupation des sols, pourquoi ne pas déjà fixer un seuil minimum d’occupation ?

Justement certains élus Verts de Paris s’opposent à la densification, que leurs dites vous ?

Je les comprends : densifier Paris, ainsi que l’Ile-de-France, n’est pas une priorité. Paris compte environ 20 000 habitants/km2, et si on soustrait les bureaux et les bois de Boulogne et de Vincennes, ce chiffre peut grimper à 60 000. Il reste certes quelques superficies peu utilisées aux abords du périphérique : pourquoi ne pas les employer pour y installer des immeubles qui feraient office de murs anti-bruit. Mais accroître la densité en Ile-de-France est une idée à manier avec précaution. Sous ce prétexte, l’urbanisation en cours menace même à l’heure actuelle les dernières terres agricoles de la région que ce soit à Saclay ou dans la plaine de Roissy.

Enfin, comparativement aux villes d’Amérique et d’Asie, que dire de l’étalement urbain ?

On se rend compte que la ville européenne présente une alternative intéressante aux deux modèles. En effet, aux Etats-Unis, bien que l’étalement urbain soit répandu, il commence à être remis en question en raison du coût de l’énergie. Le pétrole cher risque de mettre fin au rêve américain de la vie dans les suburbs.

En Asie, du fait de l’exode rurale et de l’urbanisation en cours, les villes sont denses. Sans doute trop, puisqu’on risque d’assister, par contrecoup, dans les années à venir, à l’essor de l’étalement urbain poussé par des populations qui voudront quitter ces villes surchargées. Les villes pourraient se disperser et adopter une trajectoire proche de celles des Etats-Unis et d’Europe.

Cependant, en Europe, Berlin avec ses 4 millions d’habitants a démontré que bâtir une ville dense et agréable à vivre se montre possible. La capitale allemande est certes moins dense que la plupart des villes asiatiques, mais le grand parc en son cœur participe au sentiment de bien-être qu’on éprouve lorsqu’on y est. De surcroît, la ville peut se parcourir en transports, à pieds ou bien en vélo, pour se rendre au travail ou faire ses courses.

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