Soudures de l’EPR de Flamanville : « une erreur qui coûte cher »

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EPR soudures Flamanville

L’EPR en construction à Flamanville le 16 novembre 2016
© AFP/Archives CHARLY TRIBALLEAU

Lors de son audition annuelle devant les parlementaires français, l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) a regretté jeudi plusieurs erreurs d’EDF dans les anomalies concernant les soudures de l’EPR de Flamanville, laissant entendre que la centrale de nouvelle génération ne fonctionnerait pas avant le printemps 2020, comme l’espère encore EDF.

Il devait être le fleuron du nucléaire français et sa construction durer un peu moins de cinq ans : l’EPR de Flamanville, dont le chantier a débuté dans la Manche en 2007, risque pourtant bien de voir une nouvelle fois repoussée sa mise en service. Difficile à croire, mais c’est une malheureuse erreur de communication qui est à l’origine de cet énorme fiasco.

« C’est une erreur qui coûte cher », a concédé le président de l’ASN, Bernard Doroszczuk. En juillet 2015, EDF, qui est détenu à près de 84% par l’Etat, découvre des anomalies dans plusieurs soudures de l’EPR, notamment dans huit soudures essentielles, situées dans le circuit secondaire principal, qui relie le générateur de vapeur et la turbine qui produit l’électricité.

Pour construire son EPR, EDF avait deux options : soit il choisissait pour ses soudures un niveau d’excellence – c’est ce qu’on appelle « l’exception de rupture », où on postule que les soudures ne peuvent pas rompre –, soit il choisissait un niveau de qualité standard, qui l’obligeait, parallèlement, à réaliser des études complémentaires et proposer des parades en cas de rupture.

Finalement, EDF opte pour l’exception de rupture. Mais en 2015, l’électricien découvre que les huit fameuses soudures ne présentent pas le niveau d’excellence promis. Et pour cause, a expliqué jeudi M. Doroszczuk aux élus membres de l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques (OPECST), l’exigence de ce haut niveau de qualité « n’a pas été transmise par EDF » au fabricant. Première anomalie. La deuxième anomalie, c’est qu’EDF n’a averti l’ASN que… deux ans plus tard, en 2017. Un délai qui ne manque pas de laisser songeuse l’ASN, interrogée par GoodPlanet Info en marge de l’audition : « Pourquoi en juillet 2015, ils n’ont pas arrêté le chantier ? Pourquoi n’ont-ils pas dit : on est en écart, qu’est-ce qu‘on fait, est-ce qu’on les répare ? » A l’époque, précise Bernard Doroszczuk, « c’était plus facile. Imaginez, c’était il y a quatre ans ! »

Cette question, l’ASN l’a déjà posée à EDF dans un courrier l’an dernier, sans avoir reçu de réponse à ce jour. Elle devrait la reposer le 29 mai, lors d’une audition à huis clos avec le géant français de l’électricité. Là, EDF devrait soumettre sa décision à l’ASN. Deux options sont sur la table, a détaillé M. Doroszczuk devant la commission : « Soit EDF répare, soit EDF sort de l’exclusion de rupture. » Cette seconde alternative permettrait de conserver les soudures en l’état, mais elle serait, tout comme la réparation, coûteuse et chronophage car elle obligerait EDF à produire des scenarii de rupture et à mettre en place les parades en cas d’incident.

Jusqu’ici, EDF a soutenu qu’elle pourrait maintenir les soudures en l’état, en prouvant avec des essais qu’elles ne posaient pas de problème de sûreté. Une possibilité rejetée il y a un mois par un groupe d’experts de l’ASN. Sa nouvelle proposition, le 29 mai, est donc très attendue. Une fois reçue ce document, l’ASN prendra position en juin, a annoncé son président jeudi. Mais quelle que soit la solution proposée par EDF, la réponse de l’ASN « ne sera pas un blanc-seing », a prévenu le responsable. « Il y aura encore des échanges » durant de longs mois. Si par exemple, EDF accepte la réparation, « il faudra qu’on contrôle les réparations, puis qu’on les valide… »

Si la France a échoué à fabriquer des soudures conformes, quid des expériences à l’étranger, a interrogé le président de l’OPECST, Bernard Longuet, en présence du mathématicien et député LREM, Cédric Villani. Les autorités françaises seraient-elles plus strictes en terme d’exigences de sûreté ?  « Ce n’est pas un excès » français, « il y a le même niveau d’exigence sur tous les EPR », a répondu l’ASN. Et ce niveau d’exigence a bel et bien été « atteint sur les EPR chinois et finlandais ». « Ce niveau est tout à fait atteignable » en France, a-t-il précisé, d’ailleurs, « on a su le faire en France sans difficultés il y a encore 20 ans sur la centrale de Civaux ». Le problème qui se pose, selon M. Doroszczuk, c’est que depuis, la France ne construit plus de centrale et perd progressivement son tissu industriel et l’expertise de sa filière nucléaire. Là où la Chine, elle, « construit cinq à sept réacteurs par an, ce qui lui permet d’entretenir une compétence industrielle ». Selon l’ASN, « il y a un besoin de ressaisissement au niveau de la culture de sûreté et de la formation au niveau du suivi de construction », sous peine d’un « affaiblissement du tissu de PME » qui n’ont souvent que 10 à 20 % de leur activité dans le nucléaire, affaiblissement qui « pourrait rendre difficile les opérations de maintenance qui sont devant nous ».

L’EPR est un réacteur à eau pressurisé, fruit d’une collaboration franco-allemande qui a débuté en 1992. Six ans après la catastrophe de Tchernobyl, le but était notamment de concevoir des réacteurs plus sûrs. Selon EDF, ce réacteur dit de « 3e génération » devrait par ailleurs produire 22 % de plus d’électricité qu’un réacteur traditionnel, à partir de la même quantité de combustible nucléaire.

Le premier EPR au monde, Taishan 1, a été mis en service en Chine l’an dernier. A ce jour, quatre autres réacteurs sont en construction : en France donc à Flamanville, en Finlande, au Royaume-Uni et en Chine où un deuxième réacteur, Taishan 2, doit voir le jour.

La construction de l’EPR de Flamanville n’en finit pas d’accumuler les problèmes : le chantier, débuté en 2007, devait en effet s’achever en 2012. Quant à son coût, il a plus que triplé, passant de 3,3 milliards d’euros initialement à 10,9 milliards d’euros.

Le décret d’autorisation de création de l’EPR de Flamanville adopté en 2007 laissait dix ans à EDF pour mettre en service sa centrale. En 2017, le retard pris dans la construction avait poussé le gouvernement à étendre de trois ans ce délai, soit jusqu’en avril 2020. Si à cette date – comme cela devient de plus en plus probable – l’EPR ne fonctionne toujours pas, EDF devra demander une nouvelle dérogation.

Ce nouveau retard risque de compliquer par ailleurs la prise de décision du gouvernement, qui veut disposer d’ici 2021 des informations et des expériences nécessaires – le fonctionnement effectif de Flamanville en fait partie– pour se décider à construire éventuellement de nouveaux EPR en France.

Dorothée MOISAN
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