Les transferts de populations animales : mythes et réalités

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Le transfert de population animale, parfois recommandé pour sauver une espèce ou une population, n’est pas une panacée. C’est la conclusion d’une récente étude menée par Irène Pérez de l’Université d’Etat de l’Arizona. Pour nous, elle revient sur la notion de transfert, son mécanisme et ses bénéfices.

Pouvez-vous nous expliquer le concept de transfert à l’aide de quelques exemples ? Dans quel(s) cas y a-t-on recours ?

Le transfert est le déplacement d’un espèce d’un endroit à un autre pour venir en aide à une population menacée. On peut citer les exemples du condor de Californie aux États-Unis, du lynx d’Espagne dans la péninsule ibérique, de l’oryx blanc à Oman ou du tamarin soyeux au Brésil. En France, les transferts constituent également une pratique fréquente : il a notamment été procédé à la réintroduction du vautour moine et du vautour fauve. Mais ce ne sont là que quelques exemples parmi les milliers de programmes qui sont développés à travers le monde.

Quels sont les avantages de cette méthode, notamment par rapport aux autres méthodes de conservation ? S’agit-il d’une solution fréquemment utilisée ?

Le transfert est un outil important pour réduire le risque d’extinction d’une espèce menacée. C’est un outil adapté lorsqu’une espèce ou une population est en danger du fait de ses faibles effectifs. En pareil cas, il permet de faire remonter le nombre d’individus d’une population donnée. En revanche, lorsqu’une espèce ou une population est en déclin suite à des impacts humains directs ou indirects (perte d’habitat ou exploitation des terres, par exemple), il peut s’avérer préférable de résoudre le problème ou de l’atténuer par des actions de conservation in situ (en créant des aires protégées, par exemple). Dans l’étude que j’ai menée avec des collègues de l’Arizona State University et plusieurs institutions espagnoles, nous avons recensé 174 programmes de transfert de vertébrés terrestres rien que pour l’Espagne !

Vous avez analysé un grand nombre de publications relatives à des transferts à travers le monde et vous en concluez que cette solution n’est pas la panacée. Pouvez-vous expliquer pourquoi ?

Le transfert est de plus en plus considéré comme LA solution pour la conservation des espèces, mais, comme je l’ai dit plus haut, il ne peut s’appliquer qu’à des situations bien précises. Or dans notre étude, nous avons constaté que la plupart des programmes de transfert mis en place en Espagne et dans le reste du monde ne se justifient pas sur le plan de la conservation ou ne sont pas correctement conçus, si bien qu’on ne peut être sûr qu’ils fonctionnent ou n’engendrent pas de conséquences néfastes. Bien souvent, les programmes de transfert sont motivés par des préoccupations esthétiques ou sociopolitiques ou sont considérés comme des « solutions simples » à des problèmes de conservation complexes. Nous avons identifié le problème : il n’existe pas de directives claires déterminant la nécessité de tels programmes. Pour remédier à cela, nous apportons notre soutien à un système permettant d’évaluer la pertinence des programmes de transfert qui sont proposés. Grâce à lui, nous pouvons juger non seulement de la nécessité d’un programme donné, mais aussi de sa conception technique et logistique ainsi que des risques qui y sont associés.

Cela signifie-t-il que le transfert n’est pas la solution pour la conservation de la vie sauvage ?

Non, l’intérêt des transferts dans la conservation de la vie sauvage ne fait pas de doute. Mais cette solution n’est pas applicable à toutes les espèces ou populations menacées. Le système que nous avons conçu nous aide à déterminer si une espèce doit être transférée et, si oui, de quelle façon.

Que faut-il selon vous pour que les programmes de transfert fonctionnent ?

Plusieurs facteurs doivent être pris en considération pour augmenter les chances de réussite des programmes. Ainsi, le choix du site de repeuplement, le nombre des individus et la composition du groupe qui doit être relâché, ainsi que la méthodologie employée sont des aspects importants qu’il faut prendre en compte. Cependant, avant de traiter ces aspects, il faut évaluer si le programme de transfert est nécessaire (l’espèce ou la population est-elle menacée ? Les facteurs de menace ont-ils été supprimés ou sont-ils sous contrôle ? Le transfert est-il l’outil le plus à même d’atténuer les conflits en matière de conservation ?) et mesurer les risques éventuels qui pourraient l’accompagner (les risques pour l’espèce ciblée, les autres espèces ou l’écosystème sont-ils acceptables ? Les répercussions possibles du transfert sont-elles compatibles avec les populations humaines locales ?).

Les zoos jouent un rôle dans la conservation in situ et ex situ et certains ont pour objectif de réintroduire les animaux dans leur milieu naturel. Les zoos et les autres organismes de conservation ont-ils un rôle-clé à jouer dans la réussite des programmes de transfert ?

Absolument ! Je pense que notre système d’évaluation de la pertinence des programmes de transfert pourrait tout particulièrement intéresser des organismes comme les zoos qui s’impliquent dans la conservation in situ et ex situ. C’est à eux qu’il revient de prendre ou non la difficile décision du transfert d’une espèce pour sa conservation. L’utilisation de ce système par les instances dirigeantes réduirait le nombre de programmes de transfert inappropriés et permettrait une exploitation plus efficace des maigres ressources allouées à la conservation de la vie sauvage.

Propos recueillis par Roxanne Crossley

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