A la rencontre des travailleurs des déchets

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A la rencontre des travailleurs des déchets

Stéphane Le Lay est sociologue. Ses premiers travaux portent sur la précarisation des classes populaires, et suite à une rencontre, il décide d’orienter ses recherches vers les éboueurs et la pénibilité du travail. Durant quelques mois, il exerce ce métier à la ville de Paris. Il a co-dirigé avec Delphine Corteel l’ouvrage collectif « Les travailleurs des déchets ».

Qui sont les travailleurs des déchets ?

Ce sont avant tout des personnes issues des milieux populaires, c’est-à-dire essentiellement des ouvriers et des employés, dont beaucoup sont d’origines étrangères (Afrique, Maghreb). Concrètement, cela signifie que ce sont des personnes qui ne disposent pas de capitaux économique et culturel importants. Par exemple, le salaire de départ comme éboueur à la mairie de Paris tourne autour de 1200 euros par mois, et une étude a montré que leur pouvoir d’achat avait baissé depuis les années 1980.

Sur ces travailleurs, très peu de données existent. Le développement de la sous-traitance de nombreuses activités complique le recensement. Pour la ville de Paris, le service du nettoiement employait en 2005 aux alentours de 6 500 personnes, dont 5 000 éboueurs.

Il est possible de distinguer différentes catégories de travailleurs des déchets. Il y a bien évidemment les éboueurs, c’est ceux que je connais le mieux pour les avoir étudiés à Paris et, à cette occasion, endossé le métier durant 3 mois. Les situations varient aussi énormément selon le contexte entre les entreprises privées (certaines ont des pratiques aux marges de la légalité) ou les collectivités. Mais aussi selon le poste occupé : par exemple à Paris, on fait la benne, le balai ou encore le lavage, mais il existe des ateliers spécialisés où les gars peuvent faire uniquement le ramassage des ordures, comme dans certaines villes de province.

Après, parmi les autres catégories des travailleurs des déchets, on trouve les personnes en charge du nettoyage industriel (des machines, des bureaux ou des usines), les égoutiers et ceux qui travaillent dans les usines de retraitement des eaux. Il y a également les ouvriers qui travaillent à la chaîne dans les usines de recyclage ou ceux travaillant dans les incinérateurs. Sans oublier ceux qui traitent des déchets médicaux dans les hôpitaux. Ces métiers très difficiles attirent plus ou moins selon le contexte économique. Malgré leur dureté, ils peuvent offrir une certaine garantie de stabilité et de sécurité.

En quoi leur travail est-il pénible ?

Le travail est éprouvant tant sur le plan physique que moral. Il comporte de nombreux risques. Pour preuve, le turnover s’avère très important. Frédéric Michel rapporte dans une étude sur une PME en moyenne un blessé grave voire un mort par an. On travaille en « flux tendu », cela conduit à une dégradation des conditions de travail, avec une précarisation du travail et de l’emploi (au niveau de la protection sociale comme sanitaire du travailleur).

Dans une grosse structure comme à la mairie de Paris, les conditions de travail n’ont rien à voir, mais le métier reste difficile. Il y a des dangers : la chute, les blessures. Les risques de collision.

La pénibilité du travail est d’abord physique. On est dehors, exposé aux aléas climatiques, au bruit, à la pollution et aux odeurs. Surtout, on porte de lourdes charges, jusqu’à une dizaine de tonnes par tournées dans certaines villes. On se cogne. Lorsque j’y étais, j’ai vu des gars expérimentés se faire un claquage, avoir mal au dos. Il y a le contact avec la matière, il faut faire face au dégoût. On est en contact avec les liquides, il subsiste le risque biologique.

Et, il y a de vraies peurs, notamment celle de la coupure, ou, plus rare, celle de la piqûre par une seringue infectée. Le cas a statistiquement peu de chances de se produire, mais on n’en parle pas. Un jour à l’atelier, c’est par hasard que j’ai appris qu’un collègue avait été piqué : il n’avait rien dit tant que ses résultats n’étaient pas revenus négatifs.

Et la pénibilité ne s’arrête pas une fois qu’on a fini la tournée : on sait bien que le travail a des répercussions importantes sur la vie privée. À titre d’exemple, un de mes collègues m’a raconté qu’il avait dû arrêter à regret le football, à cause de la fatigue. Le métier influe fortement sur la manière de nouer les relations sociales (faut-il dire ou non ce que l’on fait ?).

À cela s’ajoutent les perturbations d’ordres psychiques et affectives, la façon dont on fait face à sa colère, à la fatigue, à la peur, à la honte ou encore au dégoût. Collectivement sont mises en place des stratégies de défense, et il faut éviter de montrer ses faiblesses, alors mutuellement, on se supporte sans le dire.

Comment ce travail est-il perçu par les autres ? La société ?

À l’école de la propreté, on nous dit qu’après les pompiers, nous sommes la deuxième profession préférée des Parisiens. Dans la rue, ce n’est pas flagrant. C’est assez bizarre. Vous êtes invisibles, vous faites partie du décor, et en même temps vous êtes tout le temps sous le regard des autres.

Le regard des usagers oscille entre au mieux l’indifférence, et au pire le mépris. C’est très difficile à supporter. En plus, il faut manipuler ce que les gens mettent au rebut. Chez soi, on est peu gêné par ses propres déchets, mais dès qu’ils passent dans l’espace public, ils se transforment, ils sont perçus comme une nuisance. Ils deviennent repoussants, et à les toucher on porte symboliquement cette dimension repoussante auprès du public.

Le mépris peut entraîner de l’agressivité. Les éboueurs y répondent de différentes manières parfois avec humour, parfois sans. Par exemple, une personne bloquée au volant de sa voiture dans une rue à sens unique qui klaxonnera le camion-benne avec une remarque désobligeante du style « allez, plus vite, je travaille, moi » verra sans doute l’éboueur ralentir son rythme pour l’énerver encore plus.

Pour moi, le pire, ça a été d’être au balai. Le rapport aux usagers est le plus difficile, tu ramasses les déjections canines, les mégots ou encore les cellophanes, alors que parfois tu es juste à côté d’une poubelle ! Et si par malheur tu fais mal quelque chose, tu te prends une réflexion. Ensuite, les gens n’hésitent pas à te déranger comme si ton travail ne comptait pas. D’un côté, c’est gratifiant lorsqu’on te demande un renseignement ; de l’autre, t’interrompre sans égards dans ton travail peut être vécu comme un manque de respect.

Les personnes en charge de la propreté font un travail indispensable au bon fonctionnement de la société. Cependant, ils restent en bas de l’échelle sociale. Il suffit de voir qu’en cas de grève ou d’absence de travail de leur part de leur part, c’est la panique. D’une façon générale, il y a un problème de valorisation des métiers en bas de l’échelle sociale, ils font le « sale boulot » mais il n’y a pas de reconnaissance de tout ce qu’il faut déployer comme énergie et inventivité pour réaliser ce travail.

A la lecture de votre ouvrage, on s’aperçoit que le recyclage était plus présent dans des sociétés moins avancés industriellement ou moins riches, pourquoi ?

Par exemple, la biffe, le fait de récupérer pour son usage personnel des déchets réutilisables, se pratique encore bien qu’interdite. Sans doute pour des raisons d’hygiène, mais aussi probablement pour des motifs économiques. Les éboueurs la pratiquent pourtant. Elle permet de se faire à l’idée de manipuler les déchets, de mettre les mains dedans. De plus, elle joue aussi un rôle social important au niveau individuel et collectif. Récupérer un canapé, un lecteur de DVD ou une télévision, permet d’équiper les ateliers, de faire des cadeaux à ses proches, voire tout simplement d’arrondir ses fins de mois.

Sur le recyclage, le système capitaliste n’a pas forcément intérêt à la circulation des biens d’occasion. Il faut vendre du neuf, toujours plus. On peut aussi se poser la question du rapport au temps. Nous sommes dans des sociétés où tout est basé sur l’immédiateté, la rationalisation. Peut-être qu’il faudrait revenir sur un temps plus lent et changer notre regard sur ce que nous consommons, ce que mettons au rebut, pour apprendre à revaloriser les déchets.

L’industrialisation du processus de collecte des déchets ne va pas forcément de pair avec un meilleur traitement des ordures. Par exemple, une part importante des déchets finit brûlée dans les incinérateurs. Bénédicte Florin montre qu’au Caire dans les années 2000, la « modernisation » ne s’est pas déroulée sans heurts. La mairie a voulu confier la collecte des ordures ménagères à des grandes entreprises sur le modèle occidental, alors que jusqu’alors cette activité revenait aux zabbâlin, un groupe social à majorité chrétienne qui parvenait grâce à ses cochons à retraiter jusqu’à 80 % des déchets organiques ! Beaucoup d’entreprises étrangères ont finalement dû sous-traiter la collecte des déchets aux zabbâlin et désormais ils finissent dans des décharges à ciel ouvert à une centaine de kilomètres dans le désert. Je ne suis pas sûr que ça soit mieux : on a déstabilisé tout un groupe social, et ce qui n’est pas simple dans le contexte actuel, en partie sur des considérations religieuses.

A l’heure où on parle d’une économie verte, du besoin de recyclage, la question des travailleurs des déchets semble d’autant plus importante, pensez-vous qu’il existe des pistes pour revaloriser ces emplois ? les rendre plus attractifs ?

Les déchets sont le reflet de ceux qui les produisent, de la manière dont ils sont produits et de la consommation. Ils en disent beaucoup, dans une perspective écologique sur la manière dont on conçoit la Terre. Il n’y a pas de respect ni pour les éboueurs, ni pour la nature. C’est sans doute dû au système capitaliste qui pousse à la surconsommation.

Le développement durable et le recyclage ne peuvent pas marcher tant qu’on partira de la consommation. Il faut partir de la production, des choix des entreprises. Parallèlement, il faut se rendre compte que consommer, certes c’est bien, mais ça a un coût. Il faut donc faire des arbitrages financiers différents. Par exemple, ce qu’on pourrait économiser sur les emballages, on pourrait l’investir sur l’amélioration des conditions de travail des salariés et leur permettre d’évoluer dans leurs carrières.

Ensuite, en ce qui concerne la revalorisation des métiers des déchets, quoi qu’on fasse, ils resteront pénibles. Il faut donc réfléchir en termes de trajectoire pour les rendre plus attractifs. Surtout être éboueur de 20 à 60 ans, c’est très difficile. Pourquoi ne pas imaginer des évolutions dans la carrière vers la formation ou l’expertise sur les déchets ? Après tout, ils travaillent toute l’année à leur contact. Ils auraient sans doute beaucoup à apprendre aux personnes qui conçoivent l’élimination des déchets et les méthodes de travail.

Propos recueillis par Julien Leprovost

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