En mer contre la « non-assistance à espèce en danger »

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sea shepherd position thon rouge baleine

Lamya Essemlali, présidente de Sea Shpherd France – © GoodPlanet

Sea Shepherd, l’association de lutte contre la chasse à la baleine fondée par Paul Watson est au cœur de l’actualité. D’une part, suite à l’attaque de son dernier navire l’Ady Gil, coulé par des baleiniers japonais en Antarctique début janvier 2010. D’autre part, l’association prépare sa première campagne en Méditerranée pour arrêter la pêche du thon rouge. La présidente de Sea Shepherd France qui a été crée en 2006, Lamya Essemlali, en explique les enjeux.

Que représente pour vous vous la perte de l’Ady Gil?

Mis à part une perte financière, il s’agit surtout d’une perte stratégique. Nous comptions sur la rapidité de l’Ady Gil pour intercepter les navires baleiniers japonais. Son efficacité nous aurait permis de limiter encore plus leur pêche. D’ailleurs, c’est certainement pour cette raison qu’ils l’ont sciemment détruit manquant de peu de tuer l’équipage. L’éperonnage de l’Ady Gil par le Shonan Maru 2 a toutefois mis sous la lumière des projecteurs notre combat.

S’agit-il d’une escalade dans le conflit ?

Complètement. Lorsque j’ai participé à ma première campagne en 2005, la violence n’y était pas la même. Depuis peu, ils affrètent un navire harponneur uniquement pour nous contrer : le Shonan Maru 2. Ce dernier a pu suivre à la trace notre flotte grâce à des reconnaissances aériennes. Désormais, ils emploient des canons à eau, des DALP (Dispositifs Acoustiques à Longue Portée), y compris contre notre hélicoptère. D’année en année, nous leur coûtons de plus en plus cher. Nos actions les empêchent de renter dans leurs frais : pour cela ils doivent tuer 700 baleines. Depuis 3 ans, ils n’ont pas atteint leur quota.

Pourquoi alors poursuivent-ils cette chasse ?

Pour ma part, je pense qu’’ils continuent par fierté. Leur fierté nationale est en jeu. Il s’agit pour eux de montrer qu’ils ne cèdent pas face à une forme de domination étrangère. Ne pas se plier à cette forme de « néo-impérialisme » qui viendrait de l’étranger, de la communauté internationale. Céder sur la baleine sera la porte ouverte à des concessions ultérieures sur le thon rouge. Mais cette fierté nationale a un coût, c’est pour ça que nous voulons couler économiquement la flotte baleinière japonaise.

Comment compte réagir l’association suite à ce naufrage ?

Pour le moment, on se concentre sur la campagne actuelle. On verra après. En attendant, notre réaction est en suspens. Je crois que Sea Shepherd Pays-Bas va déposer plainte pour piraterie. Je ne sais même pas si Paul Watson s’est prononcé sur la question.

Que répondez vous aux personnes qui jugent vos méthodes dangereuses et irresponsables ?

D’abord par rapport à l’éperonage de l’Ady Gil, qu’ils se rendent compte en visionnant les images que ce sont les baleiniers qui ont foncé sur nous. En Antarctique, au vu des moyens déployés et des méthodes utilisées, on peut dire que c’est une véritable guerre pour la survie des baleines. En 32 ans et 10 navires baleiniers coulés, s’il n’y a jamais eu de blessés, c’est bien parce que nos actions sont réfléchies. Justement nous prenons toutes les précautions pour ne pas mettre en danger les braconniers. On détruit leur matériel illégal, on les empêche d’agir, mais nous ne nuisons pas à leur intégrité physique. Eux, pour faire face à nos actions, sont dans la surenchère de la violence avec leurs canons à eau, leurs armes soniques et leurs tactiques qui consistent à nous foncer dessus. La violence est de leur côté : ils massacrent les cétacés. Témoigner ne suffit pas, on refuse le « laissez-faire » dans la pêche. On ne peut pas passer sous silence « la non-assistance aux espèces en danger ».

Sea Shepherd va lancer une campagne en Méditerranée contre la pêche du thon rouge. Quel regard portez-vous sur la situation actuelle du thon rouge ?

Soyons réalistes, la situation est très inquiétante. Les décisions politiques ne sont pas à la mesure des enjeux et ne sont pas appliquées. Rien que pour 2007, 60 000 tonnes de thon rouges ont été pêchées. Alors que les scientifiques préconisaient de limiter les prises à 15 000 tonnes et que l’ICCAT (Commission internationale pour la conservation des thonidés de l’Atlantique), qui est l’organisme en charge des quotas, avait autorisé les captures de 28 000 tonnes. Aucune sanction n’a été prise. Avec cette vision économique à court terme et la volonté de ne pas se mettre à dos le puissant lobby des pêcheurs, le thon rouge risque de suivre la voie de la morue de Terre-Neuve.

La situation sera-t-elle aussi tendue qu’en Antarctique ?

La campagne s’annonce très virulente pour de multiples facteurs surtout culturels, auxquels s’ajoutent les enjeux économiques et parce que les pêcheurs se comportent en maîtres possesseurs des mers. La situation sera tendue, parce que c’est l’ultime tentative pour sauver le thon rouge et aussi à cause de l’impunité générale dont jouissent depuis longtemps les pêcheurs là-bas. Les 700 bateaux de pêche au thon recensés par l’ONU n’apprécieront pas de nous voir arriver. Surtout que si on attend une décision politique, elle viendra trop tard. Par exemple, la France la retarde depuis des mois. Notre action vise avant tout à s’attaquer à la pêche illégale, que ça soit pour les baleines ou pour le thon. Quand rien ne bouge, on passe à l’intervention directe. Notre particularité et notre force c’est d’être des « radicaux ». On a bien conscience que notre mode d’action peut effrayer.

Enfin, de nombreuses personnes voudraient savoir comment vous rejoindre et vous aider?

Nous avons de plus en plus de demandes pour les campagnes en mer. L’association française est passée en une année de 70 membres à plus de 1000. Sans aller en mer, vous pouvez aider à nous faire connaître, à relayer nos actions. Adhérer permet aussi de nous financer, sans les dons de nos adhérents, jamais nous n’aurions pu avoir notre flotte.

Quelles sont les qualités requises pour embarquer ?

La passion, l’esprit d’équipe et la capacité à travailler durement sont les qualités principales que regarde Paul Watson pour choisir ses équipages. Des connaissances maritimes ne sont pas requises, elles sont les bienvenues, même si seuls 10% de nos équipages sont composés de marin professionnels. Quelle expérience humaine forte. Pour ma part, j’en ai besoin pour me ressourcer, pour sentir la réalité concrète du terrain. Une telle aventure humaine et écologique me donne encore plus de motivation pour aider l’asso une fois à terre.

Propos recueillis par Julien Leprovost

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