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Six mois après sa disparition, l’héritage de Jane Goodall


Le Dr. Jane Goodall avec le chimpanzé Freud au Parc National de Gombe, en Tanzanie. © Michael Neugebauer

Le Dr. Jane Goodall a été une figure fondamentale de l’écologie. Ses études sur les chimpanzés ont contribué à revoir le rapport entre êtres humains et autres animaux. Primatologue, éthologue, anthropologue et activiste, elle a dédié sa vie à la protection des animaux et de l’environnement.

Jane Goodall est connue surtout pour ses études sur les primates, qu’elle a commencées à Gombe, en Tanzanie, à la fin des années 1950. Elle a notamment découvert que les chimpanzés savent utiliser des outils, et qu’ils ont des cultures différentes, ouvrant ainsi la voie à une conception différente des animaux non humains.

Pour préserver la forêt de Gombe, et s’assurer que son travail de recherche continue, elle fonde en 1977 l’Institut qui porte son nom. L’Institut est présent dans plus de 25 pays dans le monde, et agit sur la conservation de l’environnement et sur la sensibilisation de la jeunesse aux enjeux environnementaux. Depuis son lancement en 1991, le programme d’actions locales Roots and Shoots a sensibilisé près de 15 millions de jeunes. Comme l’a expliqué Jane Goodall elle-même, le nom du programme, qui se traduit par “racines et tiges”, est symbolique : chaque jeune qui y participe est comme “une tige si petite, à l’apparence si fragile, mais qui cache en elle une magie et une force vitale incroyables”. Pour faire face au changement climatique, l’Institut Jane Goodall s’engage donc à sensibiliser le plus de jeunes possibles à l’action et à l’espoir dans le futur.

Merlin Van Lawick, Galitt Kenan et Federico Bogdanowicz à Paris le 31 mars 2026 © Marylou Mauricio

Six mois après sa disparition, son message reste vivant grâce à toutes les personnes qui ont été touchées par sa voix, mais surtout grâce au travail de son Institut. Nous avons rencontré la directrice du Jane Goodall Institute France Galitt Kenan, le primatologue et directeur du Jane Goodall Institute Espagne Federico Bogdanowicz, et le petit-fils de Jane Goodall, Merlin Van Lawick, aujourd’hui ambassadeur de l’Institut et activiste pour l’environnement en Tanzanie. Tous les trois étaient très proches de Jane Goodall et continuent aujourd’hui à transmettre son message que seul l’espoir peut sauver la planète et ses habitants.

Pourquoi commencer par les jeunes pour imaginer le changement ?

Merlin Van Lawick : Quand on est jeune et qu’on apprend quelque chose, ça reste avec nous pour la vie. Les jeunes sont toujours très à l’écoute car ils sont en train de se former. Et si on peut contribuer à responsabiliser sur le respect de la planète, il faut commencer par les jeunes. Si on peut enseigner, dès un jeune âge, à reconnaître les valeurs qui comptent dans tout le bruit du monde, on forme des citoyens plus responsables.

Federico Bogdanowicz : Une des motivations de l’espoir de Jane était la détermination des jeunes avec qui elle travaillait. Les jeunes ont un certain courage, un espoir qui leur permet de penser que certaines idées sont réalisables. Ils peuvent nous inspirer quand nous, les adultes, avons envie de jeter l’éponge. Grâce à leurs questionnements et à leur inspiration, ils nous apprennent beaucoup. Les jeunes ne sont pas juste le futur, ils sont aussi le présent. Ils créent du changement même en ce moment, et on peut le voir partout dans le monde.

« [Les jeunes] peuvent nous inspirer quand nous, les adultes, avons envie de jeter l’éponge »

Galitt Kenan : Ce qui est unique du programme Roots and Shoots, c’est d’abord son approche holistique, qui sensibilise les jeunes au respect non seulement des animaux et de l’environnement, mais aussi des humains. Mais ce programme, surtout, permet aux jeunes de se responsabiliser. Ce sont eux qui imaginent des solutions, qui décident quelles actions prendre. Ça les rend fiers et ça leur donne envie de continuer. Quand Yann Arthus-Bertrand dit qu’”agir rend heureux”, ça me fait penser à une phrase de Jane : “l’espoir est dans l’action”. On ne peut pas vivre avec le niveau d’éco-anxiété qu’on a aujourd’hui sans penser à donner de l’espoir pour le futur. Roots and Shoots permet de créer cet espoir ensemble.

Quel est l’héritage de Jane Goodall, aujourd’hui, sur les rapports entre animaux humains et non-humains ?

Merlin van Lawick : Je pense qu’il est d’abord important de savoir comment elle a imaginé ce rapport avec les animaux. Elle parlait d’un type de relation qu’elle avait appris elle-même, alors que ses professeurs d’éthologie la critiquaient. Mais son vrai professeur, dans ce sens, a été son chien d’enfance Rusty. Rusty lui avait montré, dès son plus jeune âge, que ces grands professeurs d’Oxford ne savaient pas de quoi ils parlaient. Elle avait un rapport très spécial avec Rusty, et c’est là qu’elle a compris que les animaux ne sont pas des objets. Ils ont des émotions, des pensées, ils sont conscients. Et Jane a été une des premières personnes à voir le lien si fort qu’il y a entre l’humanité et le monde animal. Au début de ses études sur les chimpanzés, ses professeurs lui disaient d’attribuer un numéro aux chimpanzés qu’elle étudiait. Mais elle a voulu leur donner des noms. Elle a ouvert la porte à une révolution dans le monde scientifique : on voit aujourd’hui beaucoup d’études sur l’intelligence animale, sur le ressenti animal. Elle a été pionnière d’un changement radical.

« Jane a été une des premières personnes à voir le lien si fort qu’il y a entre l’humanité et le monde animal »

Federico Bogdanowicz : Le travail pionnier de Jane dans la recherche sur les chimpanzés se poursuit jusqu’à ce jour, 66 ans plus tard, avec de plus en plus de chercheurs à Gombe (en Tanzanie). La recherche se poursuit également dans d’autres parties de l’Afrique avec l’Institut Jane Goodall et d’autres organisations.
Comme Jane l’a découvert, les chimpanzés utilisent des outils et forment des cultures différentes à travers le continent africain. Nous cherchons donc à protéger non seulement la population de chimpanzés en général, mais aussi la diversité culturelle des chimpanzés, de la Tanzanie au Sénégal. Aujourd’hui, les quatre sous-espèces de chimpanzés sont menacées, et les chimpanzés d’Afrique de l’Ouest sont très à risque d’extinction. Si on ajoute toutes les populations de grands singes, c’est à dire les chimpanzés, les bonobos, les gorilles, les orangs-outans, et le singe le plus arrogant, Homo sapiens, nous avons réalisé que nous, les humains, constituons 99,99% des grands singes avec nos 8 milliards de personnes sur cette planète. C’est un chiffre en croissance, mais on continue dans l’utilisation non durable des ressources naturelles au détriment d’autres espèces.

Comment continuez-vous à transmettre son message d’espoir dans le futur ?

Merlin van Lawick : Il y a deux analogies que Jane utilisait tout le temps. D’abord, elle disait toujours de penser à l’espoir en s’imaginant dans un tunnel noir. À la fin du tunnel, il y a une lumière. Et pour rejoindre cette lumière, on ne peut pas juste s’asseoir et espérer qu’elle va venir vers nous. Il faut avancer, la suivre, et faire face aux obstacles qui nous empêchent de la rejoindre.
Ce qu’elle voulait dire, c’est qu’on ne peut pas juste s’asseoir et attendre que les choses se résolvent par elles-mêmes. Il faut agir pour les valeurs auxquelles on croit. C’est une valeur fondamentale de l’Institut Jane Goodall, qui est complétée par la croyance que les individus peuvent changer le monde. Ça semble invraisemblable qu’une seule personne puisse changer le cours des événements du monde. Mais si on y pense, on se rend compte de combien de personnes autour de nous agissent pour la planète : il y a beaucoup de jeunes qui se battent pour des choses qui leur tiennent à cœur, qui disent non à l’oppression, qui exigent du changement. Cela me donne de l’espoir.

« Il y a beaucoup de raisons d’avoir de l’espoir. Il y a tellement de volonté dans le monde. Il reste encore tant de beauté pour laquelle cela vaut la peine de se battre »

D’un autre côté, on voit aussi que même aider une seule personne est en soi un acte très important. Si vous aidez quelqu’un, vous prodiguez un conseil à un ami, vous aidez un animal dans la rue, vous ne changerez peut-être pas le monde, mais vous aurez changé le monde pour cette personne.
Donc, peu importe la taille de votre action ou de vos contributions, je pense qu’il y a beaucoup de raisons d’avoir de l’espoir. Il y a tellement de volonté dans le monde. Il reste encore tant de beauté pour laquelle cela vaut la peine de se battre. Ce n’est pas que le destin. Le plus grand danger pour l’avenir, c’est l’apathie. C’est ce que Jane disait toujours. Et le contraire de l’apathie, c’est l’espoir.

Et comment constatez-vous que les jeunes se sentent aujourd’hui ?

Galitt Kenan : La meilleure façon de combattre l’apathie et l’éco anxiété est justement de permettre aux jeunes de commencer à agir. A partir du moment où on commence à faire le premier pas, on est pris dans un engrenage positif. L’action elle-même apporte de l’espoir, surtout quand on voit ses résultats.
Il y a 4 étapes dans le programme Roots and Shoots, (s’engager, observer, agir, célébrer) et dedans il y en a un qui est célébrer. Ce n’est pas quelque chose qu’on fait souvent dans ce type de programme, mais c’est très important pour soi-même, pour être fier, et aussi pour donner envie d’agir aux autres.

« Nous, on veut apporter un message qui est fondamentalement positif : il y a une fenêtre de temps qui existe pour sauver la planète Elle est petite, mais elle existe. Et si on s’y met tous maintenant, on peut le faire, ensemble »

On vit dans un monde tellement polarisé, ou la violence est devenue quotidienne, par les mots, par les actions, elle est présente partout, de façon latente ou pas. Et donc on veut proposer un programme positif, digne, – qui n’est pas dans le déni, on s’entend bien. Pour pouvoir agir, aimer, protéger, il faut connaître : et pour connaître il faut savoir que oui, on fait face à la crise climatique, à la chute de la biodiversité, à des crises de géostratégie sociale. Mais alors quoi ? On va rester face à ça, et ne rien faire ? De façon apathique ? Ce n’est pas possible. Si chacun fait sa part, essaye d’agir à son niveau, qu’il soit un individu, une association, une entreprise, une ONG, une institution, un état, un gouvernement : on a besoin de tout le monde pour travailler ensemble. Beaucoup de jeunes qui entrent dans le programme Roots and Shoots remarquent une diminution de leur éco-anxiété. Et cela est possible parce qu’agir par soi-même et voir les résultats de ses propres actions donne beaucoup d’espoir. Surtout quand on voit qu’il y a un autre 1,7 millions de jeunes qui font la même chose.
Il existe tant d’ONG merveilleuses de protection de l’environnement, que j’adore, mais qui ont une façon différente d’aborder le changement. Nous, on veut apporter un message qui est fondamentalement positif : il y a une fenêtre de temps qui existe pour sauver la planète. Elle est petite, mais elle existe. Et si on s’y met tous maintenant, on peut le faire, ensemble.

Federico Bogdanowicz : Je pense que les personnes qui agissent pour l’environnement, avec un ton positif ou négatif, ont des valeurs en commun. Le pire est de ne rien faire, de faire semblant que la crise climatique n’existe pas. Et ce n’est pas seulement une question d’information, parce qu’aujourd’hui, on est constamment entourés d’informations. Il faut un engagement émotionnel pour redéfinir nos priorités.
Roots and Shoots s’engage dans cet effort. C’est une façon de s’engager dans un combat qui n’est pas gagné. Nous ne promettons rien. Jane aussi était inquiète parfois, mais elle gardait toujours sa force et disait que nous devions continuer. Il vaut la peine de se battre pour ce changement, même si nous perdons. Et c’est aussi important dans cette culture du plaisir et de satisfaction rapide, de pouvoir se sacrifier pour quelque chose de plus grand que nous-mêmes.

Comment Jane Goodall continue-t-elle de vous inspirer, même après sa disparition?

Merlin van Lawick : Je ne veux pas sembler superstitieux, mais je la cherche toujours dans mes rêves, et parfois je la vois. J’ai toujours une connexion très forte avec elle, je sens sa présence. Elle est toujours ici, avec nous.

Federico Bogdanowicz : Elle est toujours dans nos cœurs, dans nos pensées. On sent aussi sa présence dans toutes les personnes qui viennent nous voir et nous disent qu’elles connaissent le travail de Jane, qu’elles l’ont rencontrée, et qu’elle a changée leurs vies. Jane reste avec nous aussi à travers toutes les personnes qu’elle a inspirées, au Jane Goodall Institute mais aussi dans le monde entier. Je pense à elle comme un merveilleux arbre sacré qui a dû tomber un jour, comme tous les êtres vivants, et qui a laissé un vide dans la forêt. Nous pleurons tous ce vide, mais une fois les larmes séchées, on voit toutes les germes qu’elle a planté autour du monde, qu’elle a cultivé. Et elle nous a laissé un réseau de personnes qui prennent soin de l’environnement, comme un réseau de champignons dans la forêt. C’est un cadeau incroyable, qui fait qu’elle reste avec nous même en n’étant plus là, ou en étant ici d’une manière différente. Donc merci, Jane.

Galitt Kenan : Pour moi ce sont surtout des valeurs qu’elle nous a laissées. Son héritage nous donne la force de créer et maintenir un réseau incroyable, tout en étant alignés avec ces valeurs, grâce à toutes ses connaissances. Et de continuer à faire grandir ce réseau, de le rendre encore plus grand, en imaginant qu’elle serait fière de ce qu’on fait.

Merlin van Lawick : Oui, et en se demandant toujours : que ferait Jane ?

Propos recueillis et traduits de l’anglais par Sofia Dal Bianco

Pour aller plus loin : 

Trafic d’espèces sauvages : une crise mondiale exigeant une réponse collective, une tribune écrite par l’Institut Jane Goodall France et publiée sur le GoodPlanet Mag’.

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