Du 11 avril au 10 mai, la place parisienne de la Concorde se transformera en un lieu dédié au vivre ensemble. Il sera possible de venir gratuitement voir l’exposition « France, un album de famille » du photographe et président de la Fondation GoodPlanet Yann Arthus-Bertrand avec des légendes écrites par le démographe Hervé le Bras. Ce projet inédit va au-delà de la simple exposition : les visiteurs pourront également se faire prendre en photo dans un studio conçu par l’architecte Renzo Piano. Un pavillon accueillera pendant un mois de nombreux événements comme des démonstrations de métiers, des concerts, des projections-débats, des performances artistiques et bien plus encore. Dans cet entretien, Yann Arthus-Bertrand, nous présente l’événement Vivre Ensemble sur la Place de la Concorde organisé avec la Fondation GoodPlanet, ainsi que son projet photographique France, un album de famille. Il explique pourquoi plus que jamais le vivre ensemble est crucial.
Comment avez-vous imaginé cette exposition hors nome sur la Place de la Concorde ?
Après le succès de l’exposition « France, un album de famille » à l’Hôtel de Ville durant l’automne 2025, la mairie de Paris a proposé de nous prêter la Place de la Concorde pendant un mois. Nous avons trouvé la proposition formidable. Nous avons alors imaginé, avec mon équipe et la Fondation GoodPlanet, un espace de rencontres, crée pour le vivre ensemble.
À la Concorde, il y aura une exposition des photographies du livre « France, un album de famille », que j’ai co-écrit avec le démographe Hervé le Bras. Il y aura aussi un merveilleux studio photographique que nous a dessiné l’architecte Renzo Piano, où toutes les personnes qui en auront envie pourront venir se faire photographier en famille, seules, avec leurs collègues … À côté, avec la Fondation Good Planet, nous avons organisé un espace de rencontres et de débats sur le vivre ensemble.
Que représente le projet Vivre Ensemble qui se tient place de la Concorde pour vous ?
Nous voulons surtout mettre en avant la diversité des métiers français. Il y aura beaucoup de gens qui vont venir pour parler de leurs professions. François Hollande viendra pour expliquer comment on devient président de la République, Anne Hidalgo se confrontera avec le maire d’une petite ville. Christophe André viendra donner une conférence sur la paix. La Place de la Concorde sera durant un mois un lieu de réflexion sur le vivre ensemble ouvert à toutes et tous.
Cette exposition représente aussi une opportunité de célébrer le bicentenaire de la photographie. À cette occasion, je travaille sur une bâche commémorative des débuts de la photographie. Felux Nadar, un des précurseurs de la photographie au XIXe siècle, avait aussi travaillé sur une bâche comme celle qui sera montrée. De plus, pouvoir créer un studio Place de la Concorde est une manière incroyable de célébrer cet anniversaire.
Et comment qualifieriez-vous l’esprit de ce que vous voulez transmettre à travers votre nouveau livre « France, un album de famille », co-écrit avec le démographe Hervé le Bras et sa déclinaison en exposition ?
Lors de l’exposition à l’Hôtel de Ville en 2025, j’étais étonné de voir l’émotion incroyable qu’il y avait chez des gens qui posaient pour des photos classiques. Il s’est produit une espèce de magie incroyable, que l’on aimerait retrouver Place de la Concorde.
« …nous cherchons à expliquer ce qu’est la France aujourd’hui à travers ses habitants. »
Et comme à la mairie, l’idée ne sera pas seulement de montrer des photos, mais surtout d’expliquer les métiers, les classes sociales, les familles d’aujourd’hui. En associant les légendes d’Hervé le Bras avec mes photographies, nous cherchons à expliquer ce qu’est la France aujourd’hui à travers ses habitants.
Souvent, dans la société d’aujourd’hui, les métiers manuels sont associés à un échec scolaire. Mais ce n’est pas parce que on n’a pas de bac +5 que l’on ne peut pas s’épanouir. Choisir un métier veut dire choisir sa vie, et il faut donc choisir un métier qu’on aime faire, qui peut nous apprendre des choses et créer du lien avec les autres. Après il y a beaucoup de gens qui n’ont pas trouvé le métier qui les passionne, qui leur correspond. Mais si on en a une, il faut alors essayer de suivre sa passion.
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Nous avons photographié 35 000 personnes. Et, je peux vous assurer que toutes ont été sympathiques, gentilles, ouvertes et assez humbles. En fin de compte, c’est le contraire de ce qu’on voit sur les chaînes d’info et à l’Assemblée nationale. Peut-être qu’on a eu beaucoup de chance, ou que les gens qui viennent se faire photographier ont envie de montrer le meilleur d’eux-mêmes. Mais il est vrai que la France que j’ai photographiée est une France à l’air heureuse et souriante.
Comment avez-vous conçu le projet de « France, un album de famille » ?
Le projet sur les Français a commencé dans les années 1990 pour le journal l’Express, qui à l’époque m’avait demandé de photographier des Français, du président Mitterrand à un SDF. Et, avec mon assistante Françoise Jacquot qui travaille depuis 30 ans avec moi, nous avions beaucoup aimé effectuer ce travail.
Il y a trois ans, j’ai eu envie de recommencer. Nous avons alors voyagé à travers la France, et photographié les Français dans 80 studios photos. J’ai toujours eu tendance, dans mon travail, à m’embarquer dans des projets qui me dépassent un peu. Imaginer photographier toute la Terre vue du ciel, c’est quand même un projet de mégalomane. Bon, finalement, nous avons photographié entre 120 et 130 pays, pour créer une espèce de catalogue de paysages. Et quand je décide de photographier des chevaux, je ne prends pas une photo de cheval, mais de tous les chevaux du monde.
« J’aurais cependant bien aimé photographier chacun des 70 millions de Français. »
Nous essayons de faire la même chose avec les Français. Même si ce ne sera jamais exhaustif, j’ai photographié 35 000 personnes. J’aurais cependant bien aimé photographier chacun des 70 millions de Français.
Vous êtes justement connu pour votre travail en tant que photographe de paysages, notamment grâce à votre travail sur « la Terre vue du ciel ». Pourquoi avez-vous décidé de vous rapprocher des personnes qui l’habitent ?
Un jour, dans les années 1980, je suis tombé en panne d’hélicoptère dans un tout petit village africain d’agriculteurs de subsistance. Ce sont des gens qui ne vendent rien, qui travaillent la terre au quotidien pour nourrir leurs familles. Ils ne peuvent pas tomber malades, parce qu’ils doivent travailler tous les jours. Des gens qui ont beaucoup d’enfants pour avoir des bras pour travailler. J’ai passé trois jours avec eux et ça a été extraordinaire car leur façon de vivre était très loin de la mienne.
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Lors de cette expérience, j’ai compris qu’il manquait la parole des personnes dans mon travail sur les paysages. Et donc, quand j’ai fini le projet de la Terre vue du ciel, j’ai vraiment voulu aller écouter les gens. C’est à ce moment-là que j’ai lancé le projet 6 milliards d’Autres. J’avais aussi l’impression d’avoir fait le plein des beaux endroits. Pendant des années, mon métier a été de photographier les plus beaux endroits du monde. Je ne les ai pas tous vus, loin de là.
« Les photos que nous faisons sont disponibles pour les personnes qui se font photographier : nous leur donnons des images, et dans la vie, plus on donne, plus on reçoit. Et j’ai reçu énormément. »
Et j’ai l’impression que chaque fois que je photographie des personnes, cela me nourrit énormément, davantage que d’immortaliser des paysages. C’est un échange humain. Photographier les familles, surtout, offre toujours des moments forts, parce que en tant que photographe, je sais que la photo est importante. Les gens vont se séparer, mourir, mais ces photos resteront sur leurs cheminées. C’est cette espèce de témoignage que nous leur offrons. Pour moi, c’est cette dimension qui est la plus importante. Les photos que nous faisons sont disponibles pour les personnes qui se font photographier : nous leur donnons des images, et dans la vie, plus on donne, plus on reçoit. Et j’ai reçu énormément. Ce travail me nourrit beaucoup. Et je suis ravi de pouvoir réaliser ce projet à la Concorde. Y-a-t-il plus bel endroit pour l’exposer gratuitement ?
Vous êtes connu pour votre engagement écologique. Quel est le lien entre l’écologie et cette exposition ? Pourquoi est-il important de rappeler les valeurs du vivre ensemble et de l’engagement ?
Je suis écolo depuis que j’ai 20 ans. Je me rends compte qu’un incroyable fossé s’est construit entre quand j’étais jeune et aujourd’hui. Quand j’avais 20 ans, je voulais sauver les éléphants, les pandas, les tigres. Aujourd’hui, je veux sauver mes petits-enfants. Ce n’est pas la même chose.
« J’ai donc l’impression que de parler d’amour, de bienveillance, du vivre ensemble est presque plus important que de parler d’écologie. »
On ne réalise pas assez l’étendue des connaissances qu’on a acquis sur le poids de l’être humain sur la planète. Quand je suis né, on était 2 milliards et demi ; aujourd’hui, on est presque 9 milliards. C’est un chiffre fou, d’autant plus que notre façon de vivre est en train d’épuiser la terre. On le sait tous, les chiffres le rappellent sans cesse. Pourtant, cette situation semble ne pas nous importer. Il y a bien eu une période où tout le monde voulait parler d’écologie, mais aujourd’hui on a l’impression que tout ce qu’on fait ne sert à rien. Je suis un peu sidéré par l’indifférence de tout le monde, en général, et pas seulement des politiques. Les politiques sont le miroir de la société.
J’ai donc l’impression que de parler d’amour, de bienveillance, du vivre ensemble est presque plus important que de parler d’écologie. Dans le même temps, être écolo, c’est aimer la vie tout simplement. Il s’agit bien sûr d’aimer les animaux, mais aussi d’aimer les gens. Les écologistes d’aujourd’hui ont un peu oublié cette évidence.
Vous avez rencontré plus de 35 000 Français. Qu’avez-vous pu constater de leur engagement écologique ?
Au cours de ce projet, je n’ai pas parlé d’écologie. J’ai voulu recevoir les gens avec la main tendue et le cœur ouvert, même si je n’étais pas forcément d’accord avec eux. Je pense que c’est comme ça qu’il faut vivre. C’est beaucoup plus fascinant de convaincre les gens doucement, parce que les gens comprennent, ou du moins ils vont comprendre, la gravité de la situation.
Propos recueillis par Sofia Dal Bianco
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