La dégradation du cycle de l’eau associée à la surconsommation de la ressource aboutissent à ce que le monde soit désormais en état durable de « faillite hydrique », selon un rapport de l’ONU publié le 20 janvier 2026. « Ce rapport dit une vérité gênante : de nombreuses régions vivent au-dessus de leurs moyens en ce qui concerne la ressource en eau et de nombreux systèmes hydriques sont déjà en faillite », résume Kaveh Madani, directeur de l’Institut pour l’eau, l’environnement et la santé de l’Université des Nations Unies. Il est l’auteur principal du rapport au titre sans équivoque, Global Water Bankruptcy: Living Beyond Our Hydrological Means in the Post-Crisis Era (Faillite mondiale de l’eau : vivre au-dessus de nos moyens hydrologiques dans une ère de post-crise).
70 % des aquifères en déclin
Selon le rapport, 70 % des grands aquifères mondiaux montrent des signes de déclin sur le long terme tandis que la masse des glaciers a fondu de plus de 30 % depuis les années 1970. Ces 50 dernières années, le monde a aussi perdu 410 millions d’hectares de zones humides.
De nombreuses régions ou pays ponctionnent déjà plus d’eau chaque année que ce que la pluie, l’évapotranspiration des végétaux, la glace es les cours d’eau leur apporte. En conséquence, l’humanité a déjà entamé ses réserves d’eau de long terme que sont les aquifères, les zones humides, les glaciers et les autres réservoirs naturels d’eau. L’eau suit plusieurs cycles.

Le volume d’eau sur Terre demeure constant, cependant son accessibilité et ses qualités évoluent. Mais, l’eau circule (un flux donc sous forme de nuages, de pluie, de cours d’eau…) même si elle peut parfois rester au même endroit (stock, nappes ou glaciers par exemple) pendant des millénaires. Toutefois, les prélèvements ainsi que la dégradation du climat et des écosystèmes altèrent les différents cycles de l’eau. Aux perturbations des cycles s’ajoute la pollution qui altère la qualité de l’eau. On estime ainsi que les 3/4 de la population mondiale habite un pays concerné par le stress hydrique.
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Ainsi, 3 régions du monde ont été identifiés comme des points chauds de la faillite hydrique. Celle-ci reflète la répartition inégales des ressources en eau ainsi que les inégalités économiques. Le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord souffrent d’un manque d’eau, d’une agriculture peu productive. Les pays de la région ont recours à la désalinisation qui nécessite d’importantes quantités d’énergie. En Asie du Sud, l’urbanisation et une agriculture dépendante de l’eau de surface conduisent les ressources en eau souterraine à décliner. Dans l’hémisphère Nord, l’assèchement récurrent du bassin du fleuve Colorado symbolisent la faillite de l’eau, due dans ce cas à la surexploitation de la ressource.

Nouveau concept mis en avant dans le rapport, la faillite hydrique (Water Bankruptcy en anglais) se caractérise par deux dimensions. La première est le fait que les prélèvements d’eau de surface persistent à dépasser sa capacité de renouvèlement. La seconde est que cela provoque une diminution des autres réserves d’eau, comme les nappes phréatiques souterraines ou les glaciers, de façon définitive. De plus, l’accès à l’eau devient de plus en plus couteux. Parler de faillite hydrique vise à faire clairement comprendre que la crise de l’eau et le manque d’eau sont devenus des problèmes pérennes. Ceux-ci impliquent de repenser en profondeur la gouvernance de l’eau au niveau régional et mondial. Pour les auteurs du rapport, les termes de « crise de l’eau » et de « stress hydrique » sont devenus obsolètes puisqu’ils sont censés refléter des situations conjoncturelles. Or, pour eux, la crise de l’eau se révèle dorénavant structurelle à l’échelle mondiale bien qu’elle n’affecte pas de la même manière toutes les régions.
« La faillite hydrique ne se réduit pas à une série de crises locales isolées »
« La faillite hydrique est aussi globale parce que ses conséquences voyagent », explique Kaveh Madani directeur de l’institut pour l’eau, l’environnement et la santé de l’Université des Nations Unies. Il précise : « l’agriculture est responsable d’une vaste majorité des prélèvements en eau douce et le système alimentaire est largement interconnecté par le biais du commerce et des prix des denrées. Ainsi quand le manque d’eau affecte l’agriculture dans une région, les répercussions se font sentir ailleurs en termes de marché, de stabilité politique et de sécurité alimentaire. La faillite hydrique ne se réduit pas à une série de crises locales isolées, elle est bien un phénomène global qui représente un risque. Ce risque partagé au niveau mondial appelle à une nouvelle gestion en effet gérer une crise est différent de gérer une banqueroute ».
« Ce rapport a la force de reconnaître une réalité vécue par de nombreux hydrologues à travers le monde : nous avons basculé dans l’Anthropocène et l’eau se trouve au cœur de ces transformations. Il met en exergue toutes les pressions humaines sur les hydrosystèmes et il nous met en garde sur la soutenabilité de nos sociétés à l’heure du changement climatique » réagit l’hydrologue Charlène Descollonges contactée par email. Elle n’a pas pris à ce rapport. L’hydrologue, qui publie en février le livre Eaux vives Pour une hydrologie régénérative chez Actes Sud, ajoute que « si le rapport a le mérite d’alerter sur la situation globale avec des conflits croissants avec de forts enjeux géopolitiques, s’il a le mérite d’insister sur la nécessité de rééquilibrer nos besoins par rapport au renouvellement naturel des ressources dans un esprit d’équité, je ne souscris pas pleinement à l’analogie du compte en banque. En s’enfermant dans une logique comptable, on risque de mettre le doigt dans un engrenage de financiarisation de l’eau qui non seulement empêche mais aggrave les inégalités sociales comme en Australie et en Californie. La rareté de l’eau n’est pas une opportunité financière. Pour autant, le monde économique doit sérieusement s’en préoccuper car il ne repose plus sur un château d’eau. L’ampleur de notre courage doit être à la hauteur des enjeux. » Elle plaide plutôt donc pour « changer de paradigme en faisant entrer l’eau verte dans notre champ d’attention, en nous attaquant à la source des problèmes pour retrouver des écosystèmes et des humains en bonne santé. L’hydrologie régénérative dont la vision, les principes et les exemples sont décrits dans un manifeste Eaux Vives publié chez Actes Sud (sortie prévue le 4 février), envisage ce nouveau paradigme. Elle permet de basculer dans cette nouvelle ère faite d’incertitudes et de réactions imprévisibles à travers des démarches collectives et ancrées sur les territoires. »
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Pour aller plus loin
Global Water Bankruptcy | United Nations University
Le rapport (en anglais) Global Water Bankruptcy: Living Beyond Our Hydrological Means in the Post-Crisis Era
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