Philippe Bouchet
Professeur, Philippe Bouchet est chargé de mission "Grandes expéditions" au Museum d'histoire naturelle. Ce spécialiste des mollusques, examine un échantillon dans un laboraboratoire de l'Institut de Recherche pour le Développement (IRD), le 20 juin 2011 à Nouméa. A la tête d'une trentaine d'expéditions, il a découvert plus de 500 espèces différentes.
© AFP PHOTO / MARC LE CHELARD
Nous découvrons tous les jours de nouvelles espèces marines
15/11/2012 3:02 pm
Philippe Bouchet du Muséum d'Histoire Naturelle revient sur la riche biodiversité des océans et ce qui la menace. Il a conduit la plus grande expédition sur la biodiversité en 2006 : Santo.
Vous avez mené l’expédition Santo, en 2006, qui est considérée comme la plus grande expédition scientifique sur la biodiversité jamais menée. Quelle a en été les conclusions ?
Avec 150 scientifiques sur le terrain sur une période de 5 mois, l'expédition Santo 2006 au Vanuatu, dans le sud-ouest du Pacifique, a effectivement été d'une grande ampleur, qui a permis des résultats en rapport. On parle souvent des récifs coralliens comme des principaux réservoirs d'espèces marines, et effectivement les chiffres sont extraordinaires. A Santo, mais aussi aux Philippines, d'ailleurs, il y a plus d'espèces sur quelques kilomètres carrés que dans toute la Méditerranée – voire même que dans toutes les mers d'Europe. Et puis ce genre d'expédition permet de mesurer l'étendue de notre ignorance sur les mers tropicales : à Santo nous avons découvert littéralement des centaines d'espèces nouvelles.
Est-ce la plus importante de vos missions ?
Il n’y a pas vraiment de mission dont je sois plus fier qu’une autre même si Santo a été un tournant dans la façon dont le grand public perçoit ce genre d'expédition. Mais si c’est la plus connue ce n’est sans doute pas pour moi la plus extraordinaire. Je garde toujours en tête une mission en 2004 aux îles Salomon sur un petit navire de recherche qui s’appelle l’Alis. Aucune infrastructure, des îles encore entièrement couvertes de forêts, nous avons eu ces jours-là une vraie sensation de frontière, de bout du monde.
Comment montez-vous ce type de mission ?
Il y a quelques années, monter des grandes missions océanographiques était autrement plus facile. Aujourd’hui c’est un risque financier énorme. On ne surfe pas sur une vague facile et il faut se démener pour trouver des moyens. L’un des leviers pour mener à bien ces missions c’est d’utiliser des moyens non conventionnels. Ainsi, je préfère affréter de vieux crevettiers commerciaux et embarquer des amateurs de haut niveau et un capitaine de pêche que je connais plutôt que de me battre pour avoir du temps sur de gros bateaux océanographiques institutionnels. Cela me permet d’aller fouiner dans des endroits où aucun navire de recherche ne va. Grâce à ces méthodes, j’arrive à monter en moyenne une grosse mission par an alors que la plupart de mes collègues à travers le monde n’arrivent – au mieux - à en monter que quelques-unes au cours de leur carrière.
Combien y a-t-il d’espèces dans les océans ?
Actuellement, il y a probablement 230 000 espèces décrites dans nos océans. Je dis probablement car depuis 2008, la communauté scientifique essaye de centraliser dans une base de données ces descriptions, faites par des scientifiques de nombreux pays, et recensées dans des ouvrages ou des articles stockés dans des bibliothèques aux quatre coins du monde. Au moment du lancement de cette base de données nous pensions atteindre 240 000 espèces mais en réalité aujourd’hui on piétine autour des 213 000, à cause des doublons, des erreurs, etc. Aujourd’hui, il se décrit environ 2000 nouvelles espèces marines chaque année, un chiffre en nette augmentation par rapport au rythme des découvertes il y a 20 ans. Il ne s’est jamais décrit autant d’espèces que maintenant.
Il n’est donc pas rare de décrire de nouvelles espèces ?
Nous en découvrons tous les jours ! Malheureusement le grand public n’est bien souvent informé que des découvertes spectaculaires, celles qui concernent des mammifères ou des animaux d’apparence étrange. Mais la plupart de nos découvertes concernent la biodiversité « ordinaire ». Cependant, il y a des groupes taxonomiques que nous connaissons mieux que d’autres. Les poissons, par exemple, font partie des groupes les plus connus. On estime qu’il y en a environ 17000 espèces connues dans les océans et qu’il en reste environ 5000 supplémentaires à découvrir. A côté de cela, il existe des groupes, les nématodes libres par exemple, pour lesquels nous n’avons pas la moindre idée du nombre total d’espèces. Un même chercheur, à 10 ans d’intervalle, a d’abord estimé ce chiffre à 100 millions d’espèces puis l’a révisé à moins de 1 million d’espèces ! C’est une fourchette qui reflète notre ignorance.
Et pourtant, il est estimé que 80 % de la biodiversité reste à découvrir. D’où provient un tel pourcentage ?
Cette estimation est basée sur un algorithme que les chercheurs ont utilisé pour le monde terrestre et la forêt tropicale en particulier. Connaissant le nombre d’espèces d’insectes spécifiques d’une espèce d’arbre et en le multipliant par le nombre d’espèces d’arbres on arrive à obtenir une estimation de diversité des insectes de la forêt. Cependant ce facteur multiplicatif n’existe pas dans les océans. Dans un article je me suis donc « amusé » à faire de telles estimations en utilisant des crabes car c’est un groupe relativement bien connu dans le monde. Dans les mers d'Europe, la diversité dans son ensemble est bien caractérisée donc il est possible de connaitre la proportion entre le nombre d’espèces de crabes et le nombre total d’espèces. Si on estime que ce ratio est le même dans l’ensemble des mers du globe alors nous arrivons au chiffre d’1,5 millions d’espèces au total. Mais d’autres auteurs proposent des estimations différentes et rien que l’année dernière deux chiffres ont été publiés : 300 000 et 2,2 millions d’espèces. Là encore la fourchette est très large.
Pourquoi chercher à décrire toutes les espèces ?
Il y a plusieurs raisons à cela. D’abord, lorsqu’une espèce n’a pas de nom, il est impossible de communiquer ou échanger entre scientifiques des données sur ses propriétés ou ses attributs. Plus largement, ce qui n’a pas de nom ne peut pas être désigné dans des textes réglementaires ; par exemple, dans le cas des pêches, on ne peut réglementer les stocks d'une espèce qui n'aurait pas de nom. Enfin, et c’est peut-être le plus humain, il y a la curiosité. C’est dans notre nature de décrire le monde qui nous entoure et de donner des noms aux choses.
Vous dites que de plus en plus d’espèces sont découvertes et pourtant on parle d’érosion de la biodiversité ?
L’érosion ou les menaces qui pèsent sur la biodiversité ne signifient pas nécessairement baisse du nombre d’espèces et donc extinction d’espèces. Il y a ce qu’il s’appelle des extractions locales, c’est-à -dire que localement une espèce va disparaitre et ceci essentiellement via la surexploitation ou la destruction d'un habitat. Mais on ne peut pas parler d’extinction tout court car dans le milieu marin les aires de répartition sont très vastes et il y a ailleurs des populations "de rechange". C’est d’ailleurs cette propriété à se disperser qui protège les espèces marines de l’extinction massive. A l’inverse, en eau douce, les aires de répartitions sont plus petites et une centaine d’espèces de poissons sont éteintes contre une seule en milieu marin (et encore, la cause supposée de cette dernière est liée au passage en eau douce durant une partie du cycle de vie de l’espèce concernée). Pour autant, cela ne veut pas dire que tout est rose dans les océans, loin de là . Cela signifie seulement que le nombre d’espèces recensées comme éteintes n’est pas un bon moyen de diagnostiquer l’état de santé des océans.
Vous distinguez donc extinction et baisse des stocks ?
En général, extinction commerciale et extinction tout court sont confondues par le grand public, voire par certains scientifiques mal informés. Surexploitée, une espèce peut voir son stock dramatiquement chuter au point d’être tellement rare dans les filets qu’elle sera considérée comme "commercialement éteinte". Mais dans les faits, l’espèce en tant que telle n’est pas biologiquement éteinte. Pour autant, je ne suis pas optimiste car aujourd’hui tous les voyants de la biodiversité sont au rouge. Le problème des menaces qui pèsent aujourd’hui sur la biodiversité marine réside dans la difficulté à isoler des causes et à définir et mettre en place des leviers d’action efficaces, à l’instar de ce qui a pu être fait pour la couche d’ozone par exemple.
Les aires marines protégées font partie de ces leviers efficaces ?
Bien sûr, et toutes les initiatives qui vont dans le sens de la protection de la diversité sont bonnes à prendre. Ce qui m’inquiète, c’est que pour l’instant il est relativement aisé de mettre en place des aires marines protégées dans des endroits où cela n’embête personne. Une fois que l’on aura protégé ces régions, arriverons nous à créer de telles aires protégées dans des endroits qui dérangent, où les enjeux économiques sont plus forts, mais aussi où les enjeux de conservation sont les plus élevés ? Il faut aussi clairement interdire le chalutage profond et les pratiques de surpêche qui sont aujourd’hui les principaux instruments de destruction de la biodiversité de nos océans.
L’avenir des océans ?
Les océans ont, aujourd’hui comme hier, fait face à ce qu’il est courant d’appeler les 4 cavaliers de l’apocalypse : morcellement et disparition des habitats, espèces invasives, prélèvements excessifs et enchainements d’extinctions. J’ai peur que des nouvelles préoccupations comme l’acidification nous fassent oublier ces cavaliers qui sont à mon sens bien plus dangereux. Pour moi la biodiversité a depuis longtemps un cancer, et lui rajouter un mal de gorge ne change rien à l'impact du cancer. Alors, bien sûr, le mal de gorge peut dégénérer en pneumonie, mais je pense que la biodiversité mourra des cavaliers de l’apocalypse. Qui parle aujourd’hui des prélèvements massifs d’hippocampes pour l’aquariophilie ou la médecine chinoise ? Personne. La pointe d’optimisme qu’il me reste, c’est que nous avons encore aujourd’hui une vision « primordiale » de l’océan, c’est-à -dire que nous rêvons tous de préserver un océan libre et sauvage peuplé par de gros animaux. Cette vision, nous l’avons perdu pour le monde terrestre. Qui rêve encore d’une Europe sauvage recouverte de forêts et de clairières peuplées de bisons ? Malheureusement, nous sommes en train de perdre notre océan libre, ou nous l’avons même peut-être déjà perdu. Or, aucun mécanisme ne permet réellement de revenir en arrière.
C’est pour cela que vous archivez cette diversité dans vos collections du Muséum ? Pour en garder le souvenir ?
Je pense que les collections et les archives ont un rôle capital dans le devoir de mémoire que nous avons vis-à -vis de la diversité qui nous entoure. Mais la plupart du temps les musées sont des structures rigides qui sont obsédées par le manque de place ! Où va-t-on mettre tout ça ? Ce travail de mémoire est nécessaire et pourtant de plus en plus difficile à faire. Je ne pense pas que les institutions ont pris la mesure de l’intérêt de ces banques de données alors que pourtant la biodiversité est clairement en danger. Si j’ai eu une satisfaction énorme à observer la biodiversité contemporaine, je sais que quelqu’un qui l’aurait vu il y a 50 ans me dirait : tu n’as rien vu ! Le passage d’un océan comme on le souhaite à un océan qu’on ne veut pas, c’est maintenant.
Propos recueillis par Cédric Javanaud
Nous découvrons tous les jours de nouvelles espèces marines
Ce texte est extrait du livre de la Fondation GoodPlanet : "L'Homme et la mer".
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