Benjamin Blavier, co-président d’Article 1 : « accompagner des jeunes de milieux populaires pour s’émanciper grâce à l’école »

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L’association Article 1 a pour ambition de lutter contre les inégalités sociales dans l’enseignement en aidant des jeunes de milieux populaires à entreprendre des études supérieures afin qu’ils réussissent leur insertion professionnelle. Aujourd’hui, avec ses bénévoles, dont 3000 mentors, elle suive 12 000 jeunes. Benjamin Blavier, le co-fondateur et co-président d’Article 1, revient avec nous sur le travail d’Article 1et sur les enjeux de l’égalité des chances en France. Une vidéo de 3 minutes pour tout comprendre et une longue interview écrite pour approfondir.

Qu’est-ce qu’Article 1 ?

L’association Article 1 accompagne des jeunes venants de milieux populaires dans leurs études pour faire en sorte qu’ils puissent s’émanciper grâce à l’école et qu’ils puissent avoir accès à un métier choisi et non pas un métier subi. Notre travail consiste à mobiliser des bénévoles qui, à côté de l’école, vont suivre ces jeunes pour qu’ils aient une orientation qui corresponde à leurs goûts et qu’ils puissent s’insérer dans le métier de leurs rêves.

Par quels moyens agissez-vous en faveur de l’éducation et contre les préjugés ?

Nous créons des rencontres pour changer le regard de ces jeunes et aussi le regard que la société porte sur eux. Les histoires de gens qui ont réussi scolairement sont souvent marquées par une rencontre avec un prof, un ami, un proche de la famille qui les a inspirés. Nous suscitons des rencontres entre les jeunes des milieux populaires et des gens qui vont leur donner confiance. Ils apportent un regard, une présence, une aide. Et, ça peut être absolument décisif. Nous essayons d’avoir des jeunes qui sont des exemples de réussite pour changer les stéréotypes et donner confiance à d’autres jeunes de milieux défavorisés.

Une des originalités d’Article 1 est que l’association est née de la fusion de deux associations, Passeport Avenir et Frateli. Comment le rapprochement s’est-il passé ?

Sans se connaître, les deux associations ont travaillé en parallèle pendant treize ans. Nous étions sur les mêmes zones avec les mêmes publics. Nous avions les mêmes financeurs et les mêmes moyens d’action : le mentorat. Avec Boris Walbaum, le fondateur de Frateli, nous nous sommes dits qu’il fallait se rassembler pour changer d’échelle. Nous ne souhaitions pas être seulement une association qui fait de belles histoires. Nous voulons changer massivement la donne. Nous ambitionnons de suivre, chaque année, 100 000 jeunes issus de milieux populaires dans leur orientation et leur insertion professionnelle. Lorsque nous y parviendrons, nous pourrons dire que nous sommes une association qui permet à tous les jeunes d’envisager leur destin avec les mêmes chances quels que soient leur lieu de naissance et leurs origines.

Pourquoi ce nom en référence à l’article 1 de la Déclaration des droits de l’homme sur l’égalité entre les êtres humains ?

Car il reste du travail à accomplir sur l’égalité des droits et des chances. La France est un des pays où les diplômes des parents conditionnent le plus le parcours des enfants. Or, même si l’école porte en elle l’idée de l’égalité des chances, c’est loin d’être le cas dans les faits. Il faut aider l’école pour qu’elle réussisse sa mission d’ascenseur social et s’interroger sur les modes de sélection. Les enseignants ne peuvent pas résoudre les problèmes de logement, de discrimination, de transport ou de confiance que subissent certains jeunes en difficulté.

Concrètement, comment faites-vous ?

Nous allons au contact des jeunes de milieux défavorisés dès le lycée afin de les informer des possibilités d’études existantes. En effet, les jeunes de milieux défavorisés ont tendance à se censurer dans leurs choix d’études. À résultats équivalents au BAC, les jeunes de milieux défavorisés ont 38 % de propension en moins à envisager des études longues et ambitieuses.

 Et comment fonctionne le mentorat destiné aux étudiants après leur BAC ?

 Nous mettons en place le suivi d’un étudiant de l’enseignement supérieur par un mentor qui le conseille et lui ouvre son réseau. Nous proposons des ateliers pour développer leurs compétences comme la prise de parole, la présentation… Le mentor aide le jeune à mûrir son projet, à préparer les entretiens, à faire son CV et lui explique le déroulement des études supérieurs.  

Et concernant l’insertion dans la vie professionnelle ?

Nous travaillons actuellement sur ce que nous appelons la prochaine frontière de l’égalité des chances. Les entreprises nous disent que le diplôme seul ne suffit plus car leurs besoins ont changé avec l’essor de l’informatique et du numérique. Elles recherchent davantage de personnalités, de personnes créatives avec des compétences transversales et qui apprennent vite. Les jeunes de milieux populaires peuvent développer ces compétences en allant s’engager avec des associations, avec des petits boulots, le sport. Beaucoup ne savent pas valoriser ces acquis précieux. Un jeune qui fait de la boxe a le sens de la discipline, le respect de l’adversaire, il est résilient et sait encaisser. Nous les aidons à traduire leurs expériences en compétences qu’ils pourront présenter à un recruteur en plus de leur diplôme.

Quel est le profil des jeunes accompagnés par Article 1 ?

Les personnes qui ont besoin de nous viennent de milieux défavorisés ou populaires. Il n’y a cependant pas d’homogénéité dans les profils en raison de la variété des situations : des jeunes issus de l’immigration ou non qui vivent dans des quartiers difficiles, ou dans des bassins désindustrialisés, ou encore des jeunes en zone rurale très isolée. Ils manquent d’informations sur l’enseignement supérieur, et ses débouchés, de réseau pour trouver un stage ou un emploi et de confiance parce qu’ils n’ont pas d’exemples de réussites autour d’eux.

Quels sont les résultats de votre action ?

Depuis une dizaine d’années, sur les étudiants que nous suivons en tutorat à partir de BAC+2, 90 % décrochent un diplôme BAC+5. De plus, au bout de 6 mois, 98 % trouvent un emploi. Ils surmontent les obstacles liés à leurs origines et, constat surprenant, ils ont en moyenne des rémunérations plus élevées que d’autres étudiants issus de milieux plus favorisés.

Plus généralement, 80 % d’une tranche d’âge au bac. Et après ? Est-ce que la massification de l’accès aux études supérieures a un impact pour les jeunes de milieux populaires ?

Les résultats ne sont pas bons pour les jeunes de milieux populaires. La massification ne s’est pas opérée de manière équitable. Ils échouent massivement sur les premières années de fac. Par manque d’informations, ils sont peu orientés vers les filières plus sélectives qui conduisent à l’emploi. De plus en plus de jeunes ont certes un BAC+3, mais de moins en moins de jeunes de milieux populaires accèdent aux diplômes des très grandes écoles.

Pourtant, certaines grandes écoles ont ouvert de nouvelles voies d’admission pour diversifier leur recrutement. Cela a-t-il eu des résultats ?

Les intentions sont bonnes, mais il reste encore peu de boursiers dans ces établissements. Il faut dire que mettre en place des politiques d’ouverture sociale coûte cher. La question des moyens se pose. Qui doit payer ? Est-ce l’État, l’école, les parents ou des mécènes privés ? Accueillir quelques jeunes en difficultés et sans le sou reste possible, mais s’ils représentent de 30 à 40 % des effectifs ? Plus les écoles s’ouvrent socialement, plus elles ont un problème de modèle économique.

Propos recueillis par Julien Leprovost

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