Gaz de schiste : De l’eau dans le gaz – ou plutôt l’inverse

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Josh Fox, le réalisateur de GasLand. © AFP PHOTO/Emmanuel Dunand

La fondation GoodPlanet publie le 9 octobre 2014 un livre sur les enjeux du gaz de schiste » « Gaz de schiste : le vrai du faux » (aux Éditions Delachaux et Niestlé). En voici un extrait, sur la polémique lancée par le documentaire Gasland de Josh Fox (voir la bande-annonce)  tourné en Pennsylvanie et qui montre des robinets prendre feu .

Quel est le coût environnemental de cette révolution des gaz de schistes ? L’image emblématique des risques environnementaux liés aux gaz du schiste est extraite du documentaire Gasland (voir la bande-annonce)  précédemment évoqué. Dans ce film américain, sorti en 2010, un habitant du Colorado, près d’un forage, approche un briquet d’un robinet d’eau dans sa maison, l’ouvre, et tout s’enflamme. Le réalisateur (Josh Fox) répète l’opération : il n’y a pas de doute, l’eau contient du gaz. Les forages contamineraient donc l’eau que boivent les gens !

Gaslad, une vérité qui dérange

Et pourtant… ce n’est qu’à moitié vrai. Ces images très impressionnantes ont déclenché une grande indignation. Mais elles ont également suscité des critiques sévères, car, en fait, elles déforment la réalité. Et la discussion, vive, qui a suivi, illustre la complexité du débat.

Le film, qui raconte l’enquête à la première personne d’un jeune réalisateur sur les risques et dangers associés aux gaz de schiste a servi de « lanceur d’alerte » et de signal de mobilisation pour les opposants aux gaz de schiste. Le film a reçu, entre autres récompenses, le prix spécial du jury du festival de Sundance – une référence. Ses images ont durablement marqué les esprits. « Problèmes d’eau, de santé, risques d’explosion dans les maison, destruction de la terre, méfiance vis-à-vis des experts, sentiment d’avoir été abusé, sentiment d’impuissance, animaux malades ou morts, difficultés à obtenir des informations sur les forages, sentiment qu’on cherche à étouffer l’affaire. En d’autres mots, l’impossibilité de mener une vie normale », dénonce Josh Fox dans Gasland. Il dresse un panorama inquiétant des risques associés. Qu’en est-il vraiment ?

 La pollution par le méthane

Commençons donc par ce robinet qui s’enflamme. C’est bien du méthane qui s’en échappe. Mais le problème, c’est que sa présence dans l’eau n’est pas nécessairement liée à la fracturation hydraulique. L’idée du réalisateur est que du méthane extrait des forages arrive, d’une manière ou d’une autre, dans les nappes phréatiques puis dans les robinets des particuliers. Mais les preuves manquent. En particulier, la Commission du pétrole et du gaz de l’État du Colorado (COGCC), directement mise en cause dans le film – et globalement favorable aux foreurs, il faut bien dire – a répondu aux allégations de Gasland. Selon le COGCC, dans tous les cas sauf un, l’origine de la pollution des eaux par le méthane est autre…

C’est un phénomène difficile à comprendre en France car l’alimentation en eau est considérée comme un service public, et parce qu’elle est généralement assurée par les collectivités ou, du moins, sous leur contrôle. Aux États-Unis, au contraire, il est courant de forer soi-même son puits, sur son terrain, et de s’y alimenter. En Pennsylvanie uniquement, il y aurait ainsi un million de puits privés, et la qualité de leur eau n’est pas toujours contrôlée. En France, moins de 4 000 puits privés ont été recensés, et leur usage ne concerne que des zones rurales marginales. Ces puits sont vulnérables. C’est donc ce qui se serait produit dans une partie des cas de Gasland : l’eau peut être contaminée naturellement par la putréfaction d’éléments organiques dans la nappe phréatique – ce qui produit du méthane. Ce phénomène est observé depuis les années 1970 – bien avant la découverte des gaz de schiste, donc.

Ce méthane est dit biogénique, par opposition au méthane thermogénique, qui se crée sous l’effet de la chaleur et de la profondeur, et qui est le gaz récupéré dans les gisements. Pour les chimistes, ces deux gaz sont facilement distinguables l’un de l’autre. Et dans deux cas sur trois dans le film, il s’agit de gaz biogénique et non de gaz échappé de fracturation. Le problème est bien réel. Mais il est beaucoup plus complexe que le laisse croire Josh Fox.

Le réalisateur a répondu sur son site à la COGCC : peut-être le méthane est-il bien biogénique, explique-t-il en substance, mais il est arrivé dans le puits à cause des forages. Il cite comme hypothèse que ces forages, en puisant de l’eau alentour, auraient modifié les gisements d’eau. Mais ce n’est pas le cas, réplique la COGCC : ces forages utilisent une eau fournie par un tout autre réseau. Peut-être, mais ces gaz biogéniques sont apparus après les forages, réplique le jeune réalisateur… En fait, non, selon la COGCC. En tout cas pas dans les cas cités dans le Colorado. Bref, il faut se méfier des apparences.

La prise de conscience d’un risque

Pour autant, dans l’un des trois cas, les accusations de Josh fox sont tout à fait justifiées. La COGCC le reconnaît d’ailleurs. Elle indique qu’un settlement, c’est-à-dire un accord financier (un paiement) a été versé par l’opérateur de gaz au couple concerné. Un cas, c’est toujours un cas de trop. Et s’il y en a un, il peut y en avoir d’autres. Quelle importance réelle a le phénomène ? Combien d’autres puits sont contaminés ? Plusieurs études ont essayé de répondre à cette question. Mais aucune n’y est parvenue de manière définitive. À l’heure actuelle, il n’existe pas de données fiables pour les États-Unis. Reste que l’université de Duke a publié une étude inquiétante, bien que très partielle : sur 141 puits étudiés dans l’état de Pennsylvanie, la concentration de méthane était six fois plus importante dans les puits et les robinets situés à moins de un kilomètre d’un site où la fracturation hydraulique avait été pratiquée. Cette concentration atteignait en moyenne 19,2 mg par litre pour les réserves d’eau proches des puits actifs de gaz de schiste, alors que les autorités estiment qu’à partir de 10 mg par litre ces taux sont dangereux. La question est donc majeure, même si son ampleur reste incertaine. Et Josh Fox avait raison, malgré ses quelques raccourcis, d’alerter les citoyens.

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