Economie d’énergie: efficacité, sobriété, modernité

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Midtown et l’Empire State Building de nuit, Manhattan, New York, Etats Unis (40°45’ N - 73°59’ O). © Yann Arthus Bertrand/Altitude


Midtown et l’Empire State Building de nuit, Manhattan, New York, Etats Unis (40°45’ N – 73°59’ O). © Yann Arthus Bertrand/Altitude

En 2010, la France a consommé 1 900 térawatt-heures (TWh) d’énergie, soit l’équivalent de la consommation moyenne annuelle de 80 milliards de réfrigérateurs classés A+. À l’heure actuelle, il est impossible de répondre à une telle demande uniquement avec les énergies renouvelables et il y a peu de chances que cela soit possible dans un avenir proche. La problématique est la même à l’échelle mondiale : si nous voulons que, d’ici quelques années, les sources renouvelables assurent une part importante de notre alimentation en énergie, il est impératif de réduire cette consommation d’énergie. Près de quarante ans après le premier choc pétrolier de 1973 et « la chasse au gaspi » – la campagne alors lancée par le gouvernement pour inciter les Français à limiter leurs dépenses d’énergie –, l’heure est à nouveau à l’économie en ce domaine. Celle-ci est d’autant plus nécessaire que les ressources énergétiques s’épuisent et que les prix de l’énergie ne cessent d’augmenter. En 2010, la facture énergétique de la France s’élevait en effet à 46,2 milliards d’euros, soit 2,4 % du PIB national, tandis que chaque ménage avait consacré en moyenne 2 900 € à l’énergie (électricité plus carburant).

Le concept de néga Watt

L’énergie la moins chère est celle que l’on ne consomme pas. Inventée en 1989 par l’Américain Amory Lovins, fondateur du Rocky Mountain Institute (centre de recherche sur l’énergie), la notion de « négaWatt » désigne la quantité d’énergie pouvant être économisée en exploitant ce que l’on nomme des « gisements » d’économie d’énergie. Ces gisements concernent principalement le bâtiment, les transports et l’industrie. En France, la notion a été reprise par l’association négaWatt. Fondée en 2001, celle-ci rassemble des experts du domaine de l’énergie et élabore des scénarios permettant d’exploiter au mieux tous les gisements de négaWatts que compte notre pays. En 2011, l’association a ainsi présenté son troisième scénario qui envisage d’économiser, d’ici 2050, plus de 600 TWh dans le secteur du bâtiment, 400 TWh dans les transports et plus de 200 TWh dans l’industrie. Pour y parvenir, le scénario négaWatt s’appuie sur deux leviers : l’efficacité énergétique et la sobriété énergétique.

L’efficacité énergétique

Consommer le moins d’énergie possible tout en produisant des biens et des services équivalents, tel est le premier défi que nous avons à relever. Nous ne partons pas de zéro, bien au contraire. D’abord parce que dans de nombreux secteurs, d’importants progrès ont déjà été réalisés : les voitures consomment moins de carburant qu’il y a trente ans, les réfrigérateurs moins d’énergie qu’il y a dix ans, etc. Entre 1981 et 2010, l’intensité énergétique mondiale – c’està- dire la quantité d’énergie utilisée pour produire un point de PIB – a ainsi baissé de 20 %. Ensuite, parce que plusieurs États ont déjà pris des engagements sur le long terme : la Chine s’est par exemple fixé comme objectif de réduire l’intensité carbone de son économie de 40 à 45 % entre 2005 et 2020, tandis que l’Union européenne s’est engagée en 2008 à améliorer de 20 % son efficacité énergétique d’ici 2020.

Accentuer les efforts

Malgré ces engagements, si les gouvernements ne placent pas l’efficacité énergétique au coeur de leur politique, les objectifs fixés ne seront pas atteints. La Commission européenne a ainsi adopté début 2011 un nouveau Plan d’action pour l’efficacité énergétique, estimant qu’au vu des évolutions récentes, l’UE n’atteindrait qu’une réduction de 10 % d’ici 2020. Deux secteurs focalisent toutes les attentions : le bâtiment et les transports.

Le bâtiment, le plus gros gisement

Le secteur du bâtiment représente 40 % de la consommation énergétique au sein de l’Union européenne. C’est le secteur prioritaire en matière d’économie d’énergie, tant les gains potentiels sont importants. Bâtiment basse consommation (BBC), Haute qualité environnementale (HQE) : aujourd’hui, on sait en effet construire des habitats économes, qui consomment parfois dix à vingt fois moins d’énergie qu’un immeuble construit dans les années 1960, à une époque où l’énergie était bon marché et où il fallait, alors que l’environnement était une moindre préoccupation, répondre à l’urgence de la crise du logement. Désormais, il existe même des bâtiments qui produisent plus d’énergie qu’ils n’en consomment ! La marge de progression est énorme : tandis que la moyenne française est de l’ordre de 400 kWh/ m2/an, les bâtiments dont le permis de construire sera déposé après le 1er janvier 2013 devront avoir une consommation d’énergie primaire inférieure à 50 kWh/m2/an. Toutefois, la construction neuve en France ne représente que 1 % du parc immobilier chaque année. L’enjeu se situe donc aussi dans la rénovation du bâti ancien. Afin de l’inciter, des aides financières comme l’éco-prêt à taux zéro, le crédit d’impôt développement durable ou l’éco-prêt logement social existent déjà en France. Cependant, la révolution énergétique dont a besoin le secteur du bâtiment tarde à venir, notamment à cause de la crise économique et parce que les architectes, artisans ou ouvriers formés à l’écoconstruction et à l’écorénovation sont encore trop rares dans notre pays. Pourtant, les exemples de rénovation thermique qui ont réussi ne manquent pas. En 2009, l’Empire State Building à New York a ainsi été entièrement rénové : ses 6 500 fenêtres ont été remplacées afin de réduire la dissipation de chaleur en hiver et doubler l’efficacité thermique en été. Amortis en trois ans, les travaux devraient permettre de diminuer de 38 % la consommation d’énergie finale de l’immeuble. Une diminution qui correspond précisément à l’objectif fixé par le Grenelle de l’environnement pour l’ensemble du parc immobilier français.

Repenser les transports

Les transports représentent quant à eux 26 % de la consommation énergétique en Europe et 32 % en France, et ils sont dépendants à plus de 90 % du pétrole. L’amélioration de l’efficacité énergétique des transports vise à sortir de cette dépendance tout en atténuant l’impact du secteur sur l’environnement (les transports sont responsables de 23 % des émissions mondiales de CO2). Différents moyens existent : améliorer les moteurs, rendre les pneumatiques et les équipements plus performants, développer de nouveaux carburants, etc. L’Union européenne a, par exemple, fixé un seuil de 95 g/km d’émissions de CO2 pour les voitures neuves à compter de 2020, prévoyant des sanctions financières pour les constructeurs automobiles ne respectant pas cet objectif. En France, les émissions de CO2 des véhicules neufs sont déjà passées de 156 à 130 g/km entre 2001 et 2010. À côté des améliorations techniques, l’intermodalité est une piste pour réduire la consommation d’énergie du secteur des transports. Elle consiste à employer plusieurs modes de transport au cours d’un même trajet en privilégiant les moins polluants. Chacun la pratique sans parfois s’en rendre compte, par exemple lorsque, pour se rendre de son domicile à son lieu de travail, on prend le vélo puis le train, enfin le bus. Concernant le transport de marchandises en revanche, le « toutroutier » est encore bien ancré dans les habitudes, même si, ces dernières années, le transport combiné rail-route ou fluvialroute s’est développé. Une intermodalité pleinement efficace implique cependant une bonne connexion des différents modes de transport entre eux et donc des infrastructures adaptées. Dans l’Union européenne, les investissements nécessaires sont estimés à plusieurs centaines de milliards d’euros entre 2010 et 2030.

Sobriété

Investir dans l’efficacité énergétique est inutile si l’énergie économisée est dépensée ailleurs. Trop souvent, nous avons tendance à profiter des économies réalisées sur un poste de dépenses pour consommer autre chose. Il faut donc aussi réfléchir à éviter le superflu, à restreindre ce qui est inutile. La sobriété énergétique consiste à : réparer un objet au lieu de le changer s’il est cassé ; éviter de laisser des appareils en veille – en France, cela représente sur une année l’équivalent de la consommation d’électricité des villes de Lyon et Nice réunies ; débrancher les chargeurs de téléphone ou d’ordinateur portable lorsque ces appareils ne sont pas en charge…

Aujourd’hui, la sobriété passe par des changements de comportement à tous les niveaux de la société : particuliers, entreprises, collectivités. Mais si chacun peut apporter sa pierre à l’édifice, les décisions politiques doivent accompagner ces changements. Fin 2011, le gouvernement a ainsi présenté une série de 127 mesures, allant de l’extinction des enseignes lumineuses commerciales entre 1 h et 6 h du matin à partir de juillet 2012 à l’amélioration des aides financières aux particuliers et aux entreprises, en particulier les PME. Nous avons la chance de pouvoir réfléchir à ces changements pour les mener à bien à notre rythme. Au Japon, alors que quarante-six réacteurs nucléaires sur les cinquante-quatre que compte le pays étaient à l’arrêt fin 2011, la catastrophe de Fukushima a imposé une évolution brusque : les restaurants et les bureaux ont baissé voire coupé la climatisation, les enseignes lumineuses ont été éteintes la nuit, les industries et les trains ont changé leurs horaires pour limiter leur consommation aux heures de pointe. Même si cette évolution a été mise en oeuvre dans des conditions dramatiques, par nécessité plutôt que par choix, l’exemple japonais montre qu’une société moderne peut transformer ses pratiques et diminuer drastiquement sa consommation d’énergie.

L’urgence de la transition énergétique

Il faut espérer qu’aucune catastrophe nucléaire ne viendra bientôt imposer à la France ou à aucun autre pays de telles décisions. Mais l’augmentation des prix de l’énergie pourrait progressivement inciter à s’orienter dans une direction similaire. Entre 2005 et 2010, les prix du fioul ont augmenté de 22 %, ceux du gaz de 26 % et EDF a récemment annoncé une augmentation du prix de l’électricité de 25 % d’ici 2015. Il y a encore dix ans, parcourir 20 kilomètres matin et soir pour se rendre à son travail semblait « normal ». Aujourd’hui, l’augmentation du prix de l’essence fait de ces 40 kilomètres quotidiens une dépense non négligeable. Le passage d’une société dépendante du pétrole et des énergies fossiles à une société plus verte, plus sobre, plus efficace énergétiquement, bref, plus durable, ce n’est pas qu’une lubie d’« écolos ». Il s’agit aussi d’une décision rationnelle, a fortiori en ces temps de crise économique.

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