L’eau virtuelle démasque un problème bien réel

Publié le : Last updated:

Temps de lecture : 4 minutes  

eau virtuelle Arthus Bertrand chute d'eau Iguazu

La mondialisation économique a un impact considérable sur la ressource en eau et sur les conditions de son utilisation. L’augmentation des prélèvements d’eau s’accompagne d’une délocalisation d’une partie de sa consommation, au même titre qu’il y a délocalisation de certaines entreprises : l’eau n’est plus, ou n’est plus seulement, une ressource de proximité. L’eau virtuelle désigne ainsi les volumes indirects d’eau nécessaires à la production des biens et des services importés ou exportés par un pays donné.

La quantification de la consommation d’eau d’un pays est généralement limitée à ce que l’on pourrait qualifier de consommation directe ou apparente et représente l’ensemble des prélèvements opérés au sein du pays étudié afin de satisfaire les divers besoins, généralement répartis en domestiques et urbains, agricoles, industriels, énergétiques. Cette approche ne permet cependant ni de comprendre ni d’évaluer l’impact de ce pays sur la ressource en eau. En effet, il importe probablement des biens et services qui seront consommés par ses habitants de même qu’il exporte d’autres biens et services qui seront consommés par les habitants d’autres pays. À ces biens et services est associée une certaine quantité d’eau, consommée lors de leur production. Une petite partie de cette eau a pu être incorporée dans le produit fabriqué, mais l’essentiel en a généralement été évapotranspiré ou rejeté dans le pays producteur avec une qualité altérée.

Ce pays consomme donc de l’eau dans chacun des pays dont il importe des biens et services et chacun des pays vers lesquels il en exporte consomme de l’eau dans ce pays. C’est ce que l’on désigne par l’expression de transferts (ou de flux) d’eau virtuelle et que l’on associe à la notion d’empreinte aquatique définie par Hoekstra et Hung. (1) L’eau virtuelle correspond aux flux indirects d’eau nécessaires à la production des biens et des services importés ou exportés par un pays donné. Son empreinte aquatique peut être estimée en considérant les prélèvements nationaux d’eau, auxquels sont additionnés les flux d’eau virtuelle entrant dans le pays, et soustraits les flux d’eau virtuelle sortant du pays.

À l’échelle mondiale, les flux d’eau virtuelle liés aux échanges de biens et de services s’élèvent à 1 625 km3/an (270 m3/habitant/an), alors que l’empreinte aquatique totale est estimée à 7 450 km3/an (1 240 m3/habitant/an). Les différences d’un pays à l’autre sont importantes : l’empreinte totale moyenne des États-Uniens est de 2 480 m3/hab/an dont 470 m3/hab/an d’eau virtuelle importée, contre 980 m3/hab/an pour les Indiens dont 16 m3/hab/an d’eau virtuelle importée. (2)

Actuellement, les principaux transferts d’eau virtuelle s’effectuent des Etats-Unis vers l’Amérique centrale, l’Europe de l’ouest, l’Afrique du nord et l’Asie centrale et du sud ; de l’Amérique du sud vers l’Europe de l’Ouest, de l’Océanie vers l’Asie centrale et du sud, et sont associés, pour l’essentiel, à des produits d’origine agricole, qui représentent 695 km3/an soit 43 % des flux d’eau virtuelle. Ces flux connaissent une tendance à l’augmentation liée à la mondialisation des échanges économiques, à la transformation des modes de vie et en particulier des pratiques alimentaires : il faut en moyenne 14 000 m3 d’eau pour produire une tonne de viande de bœuf, tandis qu’une tonne de riz en consomme environ 1 400 m3 et une tonne de blé 1 200 m3.

Plusieurs enjeux sous-tendent l’analyse de l’eau virtuelle. D’une part, on peut penser que l’exportation d’eau virtuelle de pays riches en eau vers ceux qui souffrent de déficit hydrique est une forme de rééquilibrage mondial de la disponibilité de la ressource. De plus, les échanges d’eau virtuelle entre les pays peuvent se traduire par des économies d’eau quand les pays exportateurs sont caractérisés par des climats plus favorables à la production agricole que les pays importateurs. À l’échelle mondiale, ces économies d’eau sont estimées à 352 km3/an. (3) Cependant, ceci traduit non seulement la dépendance de certains pays à l’égard d’autres mais s’accompagne aussi du transport à longue distance des produits, donc d’un coût énergétique important et de répercussions sur les émissions de gaz à effet de serre.

D’autre part, la logique des échanges économiques n’est pas forcément celle de la meilleure gestion de la ressource. En d’autres termes, l’eau virtuelle est dans certains cas l’expression de la main mise des pays importateurs sur la ressource de pays producteurs pauvres en eau qui les fournissent, ressource dont sont alors privés les habitants. Ceci pose la question de la solidarité intra-générationnelle que ces échanges mettent à mal. À l’échelle urbaine, l’importance croissante des flux d’eau virtuelle, et plus encore la distance sans cesse plus élevée qu’ils parcourent, montrent la rupture du lien existant entre les agglomérations et leurs arrières pays qui ne les alimentent plus guère.

L’eau virtuelle prend essentiellement en compte les quantités d’eau mises en jeu par les échanges internationaux . Une prise en compte qualitative (Chatzimpiros et Barles, 2008) qui évaluerait la dégradation de la ressource liée à ces échanges montrerait que les enjeux liés à l’eau virtuelle sont plus considérables encore, certains pays épuisant quantitativement et qualitativement leur ressource au profit d’autres.

(fiche du CNRS)

Media Query: