L’apiculteur Henri Clément : « lorsque j’ai débuté, nous enregistrions un taux de mortalité des abeilles inférieur à 5%, aujourd’hui ce taux atteint les 30% »

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Une abeille butine le 8 juin 2018 dans un champ près de Godewaersvelde
© AFP/Archives PHILIPPE HUGUEN

La France consomme environ 40 000 tonnes de miel par an et se place parmi les pays les plus friands de ce nectar en Europe. Pourtant entre la forte disparition des colonies d’abeilles et la concurrence des pays étrangers, l’apiculture française ne vit pas ses plus beaux jours. Rencontre avec Henri Clément, un apiculteur passionné et porte-parole de l’union nationale de l’apiculture française. Il est présent, afin de trouver des solutions durables à ces défis, avec plusieurs spécialistes durant la troisième université des abeilles qui se tient à l’UNESCO le 22 mai.

Vous êtes à la tête de plus de 300 ruches, notamment dans le Gard, l’Hérault ou encore l’Aude, comment se portent vos abeilles ?

Mes abeilles se portent bien, mais ce n’est malheureusement pas le cas de tous les apiculteurs ! En 2018, nous sommes en effet autour de 30 % de perte, ce qui est considérable. Autrement dit, sur un cheptel d’environ 1 million de ruches, nous perdons chaque année en France plus de 300 000 colonies.

Le constat est-il aussi lourd pour cette année 2019 ?

Grâce à l’hiver relativement doux, la situation était finalement meilleure que l’année précédente. En revanche, depuis une quinzaine de jours, nous avons de très fortes remontées du terrain nous indiquant de nombreuses intoxications. Celles-ci sont intervenues subitement et ont décimé des colonies entières en Loire Atlantique, en Rhône-Alpes, ou encore en Bretagne.

Quelles sont les causes de ces intoxications ?

Elles sont dues aux produits phytosanitaires, mais nous ignorons lesquelles précisément. Les services de l’État sont censés examiner cette piste sur le terrain, mais nous n’avons pas l’impression que cette enquête avance réellement. Ils nous ont en effet sous-entendu que cette catastrophe serait due au miellat, une substance excrétée par des insectes qui dégradent les feuilles de la plante-hôte. Or, comme apiculteur, je sais que le miellat ne fait pas de dégâts à cette période de l’année et de surcroît, il n’y en avait pas.
En Rhône-Alpes, des vétérinaires se sont également penchés sur la question. Là encore, le travail ne nous semble pas satisfaisant, puisque aucun prélèvement scientifique n’a été effectué. Ces derniers auraient pourtant pu prouver la présence de pesticides et donc leur responsabilité dans cette intoxication. Malheureusement, les produits phytosanitaires se dégradent rapidement, donc si les prélèvements ne sont pas immédiats, le coupable reste protégé.

Quelles sont aujourd’hui les principales difficultés du métier d’apiculteur ?

La situation s’est fortement dégradée depuis le milieu des années 1990. Lorsque j’ai débuté dans le métier, nous enregistrions un taux de mortalité des abeilles au niveau national inférieur à 5%, aujourd’hui ce taux atteint les 30%. Les reines pouvaient vivre jusqu’à 5 ans, désormais elles ne vivent que 2 ans.

Les causes à cela sont multiples. Nous avons tout d’abord l’usage à répétition de pesticides ainsi que l’évolution de l’agriculture, avec notamment la réduction de la diversité des cultures dans nos campagnes. Viennent ensuite les acariens varroa et les frelons asiatiques. Et pour couronner le tout, les effets du bouleversement climatique. Je possède des ruches du côté de Montpellier, et il nous sera impossible cette année de faire du miel de teint, ni de garrigue. Nous avons dû faire face à trois semaines de vent du nord sans pluie. C’est tout simplement la roulette russe…

Vous avez participé à la manifestation des apiculteurs à Paris en juin 2018. Vous réclamiez à la fois “un plan de soutien exceptionnel” et “la restauration d’un environnement viable pour les abeilles”. Est-ce que vous avez l’impression que le gouvernement vous a entendu ?

On se sent laissé pour compte par le gouvernement. Les apiculteurs et les défenseurs de l’environnement sont aujourd’hui victimes du double langage. Les politiques tiennent d’un côté des discours enjoliveurs, mais en réalité rien ne change. Les décideurs acceptent, bien au contraire, de plus en plus de produits dangereux pour les abeilles et favorisent l’agriculture intensive.

Est-ce que le métier d’apiculteur risque de disparaître ?

J’ai fait le choix il y a maintenant 30 ans de devenir apiculteur et je m’en suis toujours réjoui. Je ne sais pas en revanche si dans les conditions actuelles j’aurais fait le même choix.
Les apiculteurs français font face à une concurrence très rude des pays étrangers. Les réglementations y sont plus laxistes ce qui leur permet de vendre à moindre coût un produit souvent de mauvaise qualité. Mais ce n’est pas tout, puisque les règles du jeu du métier ont également changé. L’enjeu actuel pour les décideurs, dont la Commission européenne, n’est pas la production de miel, mais la pollinisation. Or, nous faisons ce métier pour produire du miel car c’est notre source première de revenu.

Propos recueillis par Myriam Azoul

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