« Les Etats-Unis exportent du méthane, pas du gaz de schiste »

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Une plateforme d'extraction de méthane au Congo (RDC), le 17 avril 2016. © AFP PHOTO / PABLO PORCIUNCULA

Une plateforme d’extraction de méthane au Congo (RDC), le 17 avril 2016. © AFP PHOTO / PABLO PORCIUNCULA

Dès cet été, la France recevra sa première livraison de méthane des Etats-Unis, dont une partie proviendra de l’exploitation des gaz de schiste. En 2011, la France a interdit la fracturation hydraulique, technique permettant d’extraire ces hydrocarbures non conventionnels. Olivier Rech, membre du comité scientifique de la Fondation GoodPlanet, a travaillé pour l’Agence Internationale de l’Energie (AIE) et a été membre du Groupe d’experts sur la transition énergétique pour le ministre de l’Écologie, du Développement durable et de l’Énergie (GIEC). Il nous aide à faire le point sur les différents enjeux liés à l’extraction et à l’exportation de cette ressource.

L’exportation de méthane américain, dont une partie est constituée de « gaz de schiste », constitue-t-elle une nouvelle étape vers une globalisation du marché du gaz ?

Oui, toute apparition d’un acteur supplémentaire, particulièrement exportateur, contribue à internationaliser le marché du gaz. La vraie question est : cette capacité d’exportation est-elle durable ? On peut également se demander quels seront les effets de l’exportation de ces gaz sur le prix domestique aux Etats-Unis, particulièrement dans le cas où la plus grande part des capacités d’exportation annoncées est confirmée ? Je rappelle que la production de gaz de schiste aux Etats-Unis est, depuis des années, sous perfusion de capitaux. Le prix actuel outre-Atlantique ne reflète pas le coût de production mais une surproduction alimentée par des investissements, ce qui fait baisser le coût des gaz consommés. Ces investissements sont favorisés par la politique monétaire.

Quels sont les avantages et désavantages liés à l’import/export de ces gaz ?

L’enjeu est économique : cela dépend donc de qui l’on parle. Du point de vue des pays importateurs, par exemple la France, le fait que des volumes supplémentaires de gaz arrivent sur le marché international est positif. Cela augmente le degré de concurrence entre les fournisseurs et peut donc influencer les prix. L’autre effet positif consiste en une diversification d’approvisionnements et donc une réduction du risque de pénurie.  Du point de vue des pays exportateurs, en l’occurrence ici les Etats-Unis, les conséquences sont diamétralement opposées, puisqu’ils doivent gérer ce degré de concurrence supplémentaire.

Quels seront les effets sur le développement des énergies renouvelables en Europe, ainsi que sur le marché gazier d’origine russe ?

Le prix du gaz en Europe, d’origine Russe ou autre, a fortement baissé, essentiellement du fait de l’indexation sur le prix du pétrole, qui reste dominant. Mais dans l’immédiat, pour un ensemble de raisons, les investissements dans le secteur électrique ne font pas apparaître d’investissements significatifs dans les centrales à gaz. En tenant compte de ce que les volumes de gaz concernés restent négligeables à l’échelle continentale, je n’attends pas de conséquence particulière sur les énergies renouvelables. Les investissements en renouvelables gagnent au contraire en autonomie par rapport aux prix des hydrocarbures.

Suite à l’annonce de l’arrivée du gaz de schiste sur le sol français cet été, Ségolène Royal souhaite « examiner juridiquement la façon d’interdire son importation ». Que penser de cette déclaration ?    

Il faut bien comprendre que les Etats-Unis n’exportent pas du gaz de schiste, ils exportent du méthane dont une partie sera du gaz de schiste. Personne ne peut dire véritablement à quelle proportion correspondra ce type de gaz dans les cargaisons. A ce titre, je ne vois pas comment interdire juridiquement des contrats d’approvisionnements privés en méthane, sous prétexte qu’il y a à l’intérieur de ces cargaisons une certaine proportion de gaz de schiste. De plus, dans le cadre actuel des échanges internationaux, il semble peu probable que notre pays puisse imposer aux Etats-Unis une restriction de leurs exportations de gaz vers la France au motif que leur interprétation du risque environnemental diffère.

De quoi parle-t-on réellement lorsqu’on évoque une importation de gaz de schiste ?

Le terme « importation de gaz de schiste » est impropre. La production de gaz des Etats-Unis provient actuellement pour environ 50 % de ressources conventionnelles et 50 % de « gaz de schiste ». Environ 5 % de la production provient en outre du gaz de houille. Le point commun à ces différents types de ressources est que la matière première est du méthane. L’expression n’est donc pas du tout rigoureuse : en réalité, du méthane est exporté en provenance des Etats-Unis et environ 50 % de ce méthane a pour origine l’exploitation des « schistes ». Il n’y a donc qu’une partie de ce méthane qui provient de l’exploitation des gaz de schistes.

Pour extraire le gaz de schiste, la technique controversée de la fracturation hydraulique est utilisée. A quoi correspond-elle exactement ?

Dans l’exploitation pétrolière et gazière conventionnelle, la roche exploitée est naturellement poreuse et perméable. Cela permet aux fluides liquides et gazeux de circuler à l’intérieur de cette roche. Dans l’immense majorité des cas, modifier la structure de la roche que l’on veut exploiter n’est pas nécessaire. Dans le cas des hydrocarbures non conventionnels, la roche que l’on veut exploiter est beaucoup plus compacte. Si l’on veut rendre possible la circulation des fluides dans cette même roche, il faut alors la casser. Pour ce faire, on injecte un liquide à haute pression, très souvent de l’eau : c’est la fracturation hydraulique.

Quels problèmes pose la fracturation hydraulique en termes d’impacts environnementaux ?

C’est une technique assez brutale : la pression appliquée va littéralement briser la roche. Le problème, c’est qu’on utilise une eau à laquelle des additifs chimiques ont été ajoutés pour maximiser la circulation des fluides et éviter le développement de bactéries. Si ces additifs migrent vers un aquifère voisin, cela pourrait contaminer des ressources en eau à usage alimentaire ou agricole. Par ailleurs, une partie de l’eau utilisée pour la fracturation ressort chargée de métaux lourds, voire de matières radioactives. Si cette eau n’est pas traitée mais stockée, il y a un risque de contamination dans l’environnement immédiat.

En 2014, Arnaud Montebourg recommandait l’expérimentation en France d’une technologie d’exploitation du méthane à base de fluoropropane, comme une alternative à la fracturation hydraulique. Cette méthode est-elle réellement plus écologique ?

Il y aurait théoriquement un avantage par rapport à l’utilisation de l’eau. Le fluoropropane est supposé  ne pas présenter  les mêmes risques de contamination. Ce qui est injecté dans le puits est récupéré, tandis qu’une partie de l’eau injectée reste prisonnière de la roche. Il s’agit donc toujours de fracturation mais la nature du fluide change.  Pour l’instant, cette technique n’est pas du tout en phase de généralisation.

Propos recueillis par Chloé Schlosser

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