Intolérable cruauté

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Une fois encore, l’association L214 révèle au grand jour des images choquantes des conditions de mise à mort des animaux dans les abattoirs français. Il faut d’abord remercier le travail  de ces associations qui sortent régulièrement de l’ombre ces témoignages. Ces vidéos posent à chaque fois les mêmes  questions.  Elles rappellent aussi ce que les abattoirs sont. Cette vidéo est la dernière d’une longue série, et il y en aura vraisemblablement d’autres à l’avenir.

Montrer la face cachée de la production de viande ne suffit plus. La réaction habituelle des autorités de fermer temporairement l’établissement, de mener une enquête pour déterminer des responsabilités et éventuellement prendre des mesures  ne constitue plus une réponse adaptée. Cette réponse n’est que ponctuelle. Aujourd’hui, il faut un contrôle permanent des abattoirs que seules la mise en place de caméras et le libre-accès au site permettent. Ces conditions sont le meilleur moyen de rendre la filière transparente et de la conduire à changer en profondeur. Sans cela, abritée derrière la culture du secret, la viande restera une industrie exposée à tous les soupçons. Nous ne parlons pas ici de cesser de manger des produits carnés, c’est un choix individuel qui dépend de la conscience de chacun. Nous savons tous que la consommation de viande implique de tuer les animaux. Nous détournons les yeux sur ce fait, nous l’occultons. C’est un mal nécessaire. Nous ne l’acceptons pourtant pas ou plutôt nous n’acceptons pas les conditions dans lesquelles cette activité s’effectue.

Les consommateurs de viande doivent pouvoir en manger sans honte et se dire que le produit qu’ils consomment provient d’une filière responsable et respectueuse de la dignité et des souffrances.

Alors que l’ensemble du secteur agricole traverse une crise économique et sociale sans précédent, et doit se réinventer, la filière de la viande est confrontée, en plus, à une crise morale. La mauvaise image de l’abattage nuit  à celles et ceux qui ont auparavant passé des années à faire vivre, surveiller, voir grandir et veiller à la santé de leurs bêtes. Cette situation injuste dévalorise le travail des paysans à qui nous demandons des efforts sur la traçabilité des produits et leur qualité. La culture du secret des abattoirs dessert donc toute une filière. Ces lieux fermés aux journalistes, aux caméras et aux associations sont devenus des lieux de la honte. Nous cachons ce dont nous ne sommes collectivement pas fiers. Loin des regards, tous les jours ils accomplissent leur macabre activité.

La viande est devenue un produit  de masse. Les animaux, des êtres vivants, se sont transformés en unités de production dont chaque élément a un usage et une valeur. Les chaînes d’abattage fonctionnent comme des usines où chaque tâche est séparée et où l’infernale machine avance inexorablement.  Le travailleur, dont le métier est dangereux et pénible, manipule des couteaux, des instruments électriques et fait face à des carcasses de plusieurs dizaines de kilogrammes. Il doit accomplir sa besogne en suivant la cadence imposée par les machines. Pour eux et pour les animaux, où sont passés la dignité et le respect du vivant ?

Aujourd’hui, les contrôles sanitaires et vétérinaires existent, mais ils n’ont pas pour objet de surveiller ce qui se passe dans l’enceinte des abattoirs en ce qui concerne le bien-être animal. La prochaine évolution doit, même si cela parait difficile à imaginer, miser sur la transparence, l’accessibilité et le contrôle au quotidien des abattoirs. Cela peut passer par des caméras, une ouverture aux services de l’Etat et aux ONG. Le travail des journalistes et des ONG a déjà permis dans d’autres secteurs de changer les pratiques. Cela peut aussi s’envisager par de la concertation entre les différents acteurs de la filière pour améliorer progressivement les conditions de travail du personnel et d’abattage des animaux. Mais, comme citoyens, nous sommes tous concernés.  Et si plutôt que de ressasser les mêmes images de cruauté, nous nous mettions à réfléchir ensemble à la création d’une filière vertueuse de la viande ?

Il faut du temps pour changer les habitudes. Et cela s’est d’abord fait en mettant fin à l’opacité.  Sans ce premier pas, les citoyens et les acteurs de la filière ne pourront pas faire évoluer les choses. Il faut sortir de la culture du secret pour discuter sereinement.

Le site de L214

Yann Arthus-Bertrand
Yann Arthus-Bertrand

Yann Arthus-Bertrand est photographe, cinéaste, et écologiste. Il s’est toujours passionné pour le monde animal et les espaces naturels. En 1991, il fonde Altitude, première agence de photographie aérienne dans le monde, qui regroupe des photographes de différents pays, et, dans son travail personnel, il se tourne vers des séries de longue haleine, s’interrogeant sur le lien de l’homme avec la nature sauvage ou domestiquée : La Terre vue du ciel, Bestiaux, Chevaux, 365 Jours pour réfléchir à notre Terre… Il fonde en 2005 GoodPlanet.org, une association devenue aujourd’hui fondation reconnue d’utilité publique, qui vise à « mettre l’écologie au coeur des consciences » et édite ce site internet. Il a réalisé le film HOME, sorti en 2009, il a été vu par plus de 600 millions de personnes dans le monde. En 2011, il coréalise avec Michael Pitiot le film PLANET OCEAN qui a été présenté en avant-première en juin 2012 à Rio+20, lors du sommet mondial de l’Environnement des Nations Unies.  En 2015, son film HUMAN est projeté en avant première simultanément à la Mostra de Venise et à l’Assemblée Générale des Nations-Unies en présence de Ban Ki-Moon. A travers ses multiples témoignages remplis d’amour, de bonheur, mais aussi de haine et de violence, HUMAN nous confronte à l’Autre et nous renvoie à notre propre vie. Ce long métrage témoigne plus que jamais de la volonté de Yann d’éveiller une conscience collective et responsable dans l’optique de sensibilisation du plus grand nombre.  Cette même année, et à l’occasion de la Cop21, Yann présente un autre film, TERRA, qui relate la formidable épopée du vivant.  Yann Arthus-Bertrand s’est désormais lancé dans un nouveau défi, la réalisation de WOMAN.

Photo Erwan Sourget

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