L’écologie est l’ennemie de l’innovation et de l’emploi

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livre_affiche_477-ELOINous publions ici un extrait de Nos Mythologies Économiques d’Éloi Laurent. Dans cet ouvrage publié en février 2016 aux éditions Des liens qui libèrent, Éloi Laurent revient sur un certains nombres d’idées de la pensée économique dominante notamment sur ce qu’il appelle les mythologies écolo-sceptiques. Il rappelle que la régulation de l’État dans les activités économiques n’est pas forcément un frein à l’emploi, à la croissance et au bien-être. Contrairement aux idées reçues, une forte régulation environnementale n’est pas un frein à l’innovation ni à une économie prospère. 

Sans faire preuve de dogmatisme, car il n’y a pas ici plus qu’ailleurs de vérité économique absolue, on peut montrer à partir d’études sérieuses dans leur méthode et robustes dans leurs résultats que les ambitions environnementales, telles que la transition énergétique en France, sont parfaitement compatibles avec l’accélération de l’innovation et la hausse de l’emploi. Le mythe d’une écologie appauvrissante ne résiste pas à l’épreuve des faits.

Commençons par constater que les économies les plus régulées en matière environnementale sont parmi les plus dynamiques du point de vue de l’innovation, notamment la Finlande, la Suède et les Pays-Bas[1]. La raison en est que la contrainte environnementale (car il s’agit bien d’une contrainte, au même titre que l’objectif de justice sociale est une contrainte pour la politique éducative) peut devenir un levier de créativité.

Dans leur ensemble, les études portant sur le lien entre l’intensité de la réglementation environnementale (souvent mesurée par les coûts de mise en conformité) et l’innovation (mesurée notamment par les dépenses de recherche et développement ou le nombre de brevets) concluent à une relation positive entre les deux, tout en soulignant son caractère variable, puisqu’elle dépend notamment de la nature des incitations économiques mises en œuvre[2]. En d’autres termes, dans les faits, la réglementation environnementale paraît stimuler l’innovation. Ce n’est guère surprenant si l’on considère la transition écologique non pas comme un étouffoir entrepreneurial, caricature complaisamment véhiculée en France, mais comme un défi pour l’intelligence, ce qu’elle est en réalité.

Qu’en est-il du lien entre transition écologique et emploi ? On constate d’abord dans le cas français que les éco-activités créent davantage d’emplois que le reste de l’économie : de 2004 à 2010, on n’enregistre pas moins de 20 % de croissance pour les emplois dans les « éco-activités » (gestion des ressources naturelles, etc.), soit 3 % par an contre 0,5 % pour le reste de l’économie (une croissance six fois plus rapide). Dans l’ensemble de l’Union européenne, on note une augmentation de 50 % de ces emplois entre 2000 et 2012, soit une hausse dix fois plus rapide que dans le reste de l’économie des pays membres. Mais l’enjeu de l’économie verte[3] est aussi prospectif : que peut-on attendre de la transition énergétique française en termes de créations d’emplois ?

Deux études récentes permettent de répondre à cette question. L’économiste Philippe Quirion montre que la mise en oeuvre d’un scénario de réduction massive des émissions de gaz à effet de serre et de développement des énergies renouvelables aboutit à la création de près de 240 000 emplois en 2020 et 630 000 en 2030 (comme il se doit, l’étude teste la sensibilité du scénario de transition à différentes hypothèses pour conclure à un effet nettement positif dans tous les cas de figure). Une autre étude, utilisant une méthodologie différente, conclut elle aussi que la transition énergétique présente un très fort potentiel de création d’emplois. L’étude de l’Ademe, réalisée à partir d’un modèle développé en collaboration avec l’OFCE, montre que la transition pourrait engendrer 330 000 nouveaux emplois en 2030 et 825 000 en 2050.

Comment comprendre ces prévisions, qui peuvent paraître exagérément optimistes ? En considérant qu’un processus structurel tel que la transition énergétique induit simultanément des destructions d’emplois dans certains secteurs (comme la production et la distribution de combustibles fossiles) et des créations dans d’autres (notamment les énergies renouvelables et le transport collectif ). C’est en faisant la somme des uns et des autres que l’on aboutit à l’idée d’une transition créatrice nette d’emplois. Pourquoi cette somme est-elle positive ? Essentiellement parce que l’intensité en travail des secteurs favorisés par la transition

vers une économie bas carbone est plus forte que celle des secteurs défavorisés, cette transition améliorant au surplus la balance commerciale (dans la mesure où la France importe massivement ses énergies fossiles, y substituer des énergies renouvelables locales représente un gain économique net en plus d’un recouvrement de souveraineté).

Mais on ne saurait trop souligner l’importance dans le processus de transition énergétique, et plus largement écologique, des politiques publiques, et notamment de l’incitation fiscale : utilisée à bon escient, celle-ci permet de réduire le coût économique de ces lourdes transformations structurelles de nos systèmes de production. Une question essentielle est donc l’instauration via le système fiscal de « vrais prix » qui sont autant de puissants vecteurs pour modifier les comportements économiques.

Les pays nordiques font en la matière figure de référence, car ils ont su instaurer une fiscalité écologique bien avant les autres et l’ont portée au fil des années, notamment au Danemark et en Suède, à des niveaux plus élevés que n’importe où ailleurs dans le monde.

Grâce au basculement vers l’énergie de la fiscalité pesant sur le revenu et le travail, la transition écologique a été, dans les pays nordiques, économiquement et socialement efficace.

L’exemple de la Suède parle de lui-même : de 1996 à 2006, alors que le poids de la fiscalité a diminué de 8 points sur le travail et augmenté de 12 points sur l’énergie, l’intensité énergétique de l’économie a baissé de 30 points, les émissions de gaz à effet de serre se sont réduites de 15 % et le taux de chômage a reculé de 9 % à 6 %. La transition écologique peut et, à vrai dire, doit aussi être une transition sociale.

NOTES
1 Aniel C. Esty et Michael Porter, « National environmental performance : an empirical analysis of policy results and determinants », Environment and Development Economics,

2 Stefan Ambec, Mark A. Cohen, Stewart Elgie et Paul Lanoie, « The Porter Hypothesis at 20 : Can Environmental Regulation Enhance Innovation and Competitiveness ? », Review of Environmental Economics and Policy, première publication en ligne le 4 janvier 2013.

3 Et non pas de la « croissance verte », le but ultime des sociétés humaines n’étant pas d’augmenter la croissance du PIB, qui ne reflète ni le bien-être humain ni ne conduit au développement soutenable.

Nos mythologies économiques par Éloi Laurent
aux Éditions les liens qui libèrent
112 pages, 12 euros

 

Eloi Laurent

Eloi-Maurent

Eloi Laurent est économiste de formation. Il est chercheur mais aussi conseiller scientifique à l’OFCE, centre de recherche en économie de Sciences Po, Éloi Laurent s’intéresse aux questions de bien-être et de soutenabilité environnementale.

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