L’ours polaire est un animal géopolitique

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ours polaire

Un ours polaire © Dorothée Martin

Rémy Marion, spécialiste des ours polaire et Farid Benhammou, géographe spécialiste des grands prédateurs, expliquent que cette espèce est au centre d’un vaste jeu géopolitique. Nous publions ici un extrait de leur dernier ouvrage Géopolitique de l’ours polaire.

« La géographie, ça sert, d’abord, à faire la guerre » selon Yves Lacoste[1], le père du renouveau de la géopolitique en France. La géopolitique est l’étude des rivalités de pouvoirs sur et à propos des territoires entre des groupes, acteurs et/ou des individus. Les questions d’environnement, par essence conflictuelles et territoriales, se prêtant bien à ce type d’analyse, une géopolitique a pu être développée autour de cet aspect.

L’ours polaire implique des enjeux pour sa survie, sa protection et sa gestion à différentes échelles. Il relève d’une géopolitique locale (ou interne) et d’une géopolitique internationale (externe).

Une géopolitique locale : le point de départ écologique fait que l’ours polaire partage des territoires avec des sociétés humaines autochtones et non autochtones ; avec les populations locales non autochtones, comme à Churchill au Canada, se posent des questions de cohabitation et de sécurité publique. Avec les Inuit, qui connaissent une autonomie politique croissante par endroits, la relation, plus ancienne et complexe, s’inscrit dans un cadre identitaire et de subsistance.

Le statut de protection de l’espèce émane des échelles nationales puis internationales, niveau d’analyse classique de la géopolitique. Des tensions fortes voient alors le jour, opposant partisans de l’exploitation de l’Arctique et de l’ours polaire, et les protecteurs du plantigrade. Il en est de même des grands enjeux internationaux de l’Arctique dans lequel l’ours polaire se trouve impliqué : contrôle territorial, ressources pétrolières et minières, passages stratégiques et routes commerciales, changements climatiques. Cet animal « géopolitique » se retrouve alors ballotté entre les rôles de victime, de façade ou d’étendard.

La géopolitique appliquée à un prédateur… pas comme les autres

En quoi la géopolitique peut-elle être pertinente pour étudier une espèce emblématique ?

Les grands animaux, notamment les grands prédateurs, drainent une charge symbolique, culturelle et politique, d’où une cristallisation particulière de l’attention des sociétés et des dirigeants au plus haut niveau. Quiconque s’intéresse aux grands prédateurs ressent intuitivement qu’on ne peut les réduire à leur simple dimension écologique, même si celle-ci est fondamentale.

Les grands prédateurs interpellent les sociétés humaines de longue date. Pourchassés, voire éliminés par l’homme, ils peuvent être un frein à la maîtrise totale d’un territoire et une entrave à son statut de « prédateur suprême à la surface de la planète », comme dirait Xavier de Planhol, un géographe de la vieille école[2]. Les tensions humains-animaux, en particulier celles relatives à l’ours, au loup ou au requin, peuvent s’inscrire dans une approche géopolitique. Elles renouvellent l’étude des questions environnementales conflictuelles. L’éléphant, bien que grand herbivore, destructeur de plantations, peut s’inscrire dans la même logique.

L’étude de l’ours polaire a des points communs avec les « stars » de la prédation, mais possède des spécificités. L’une d’elle est qu’il ne suscite pas d’opposition directe et orientée contre lui.

Comme les autres espèces mentionnées ci-dessus, l’ours polaire peut être perçu comme un analyseur. Les animaux ne sont pas des prétextes à une étude qui serait déconnectée de leur biologie, de leur écologie et de leur conservation. Le problème d’environnement que cela représente est ce point de départ. Ils sont néanmoins des médiateurs intéressants car ils permettent d’analyser les relations des sociétés – à différentes échelles de territoires – avec une nature qui a évolué par elle-même et par ce que les hommes y ont fait ou n’y font plus[3]. Les prédateurs sont donc des prismes pertinents pour l’étude des évolutions écologiques et socio-économiques des territoires où ils sont présents. Ces « animaux géopolitiques » incarnent ainsi une modification du paysage dans divers registres : le paysage biophysique, le paysage socioculturel et le paysage politique. L’idée de paysage implique aussi un point de vue et une subjectivité dont il est difficile de se défaire. Des animaux qui sont des quintessences du sauvage nous renseignent sur le fonctionnement de nos sociétés au niveau tant local que global. C’est le cas pour l’ours polaire où la dimension internationale est au premier plan.

L’ours polaire interpelle. Comme tous les grands prédateurs, sa charge culturelle et symbolique est forte. Les contes, légendes, mythes et histoires locales de tout type sont des évidences pour le loup, un peu moins pour l’ours brun qui en a généré néanmoins tout autant à qui sait les chercher. Dans la culture inuit, l’ours polaire occupe une place comparable à celle de l’ours brun dans les cultures européennes préchrétiennes ou amérindiennes. Pour les Inuit, animistes avant l’arrivée des Occidentaux, l’ours polaire est l’incarnation d’un esprit important loué pour sa force et son rôle majeur, non seulement dans la mythologie, mais aussi dans leur perception du monde.

Couv-GéopolitiqueOursPolaire-f10dec2015NOTES

[1] Lacoste Y., La Géographie, ça sert, d’abord, à faire la guerre, Maspero, 1976 (réédition, La Découverte, 2014).

[2] Planhol X. de, Le Paysage animal. L’homme et la grande faune : une zoographie historique, Fayard, 2004.

[3] Par exemple modifier l’usage du milieu en cessant d’entretenir des prairies de fauche, arrêter la coupe locale du bois ou bien l’exploiter de manière plus intensive, arrêter de chasser telle ou telle espèce animale, ou en renforcer certaines.

 Extrait de Géopolitique de l’ours polaire, de Rémy Marion et Farid Benhammou, aux éditions Hesses, 188 pages, 20 euros.

Farid Benhammou  est un des spécialistes des relations et de la cohabitation entre l’homme et les grands prédateurs d’Europe (ours, loup, lynx). Agrégé de géographie en 2000, il devient docteur en géographie de l’environnement en 2007 avec une thèse à Agro Paris Tech sur lel oup.  Dans ses travaux, il applique une approche géopolitique à des questions environnementales, notamment celles impliquant la grande faune.

Rémy Marion

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Rémy Marion

Rémy Marion est documentariste, il s’est fait une spécialité dans l’observation des ours polaires qu’il filme depuis des années.

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