Naomi Oreskes : « Si vous tenez à la démocratie et la liberté d’expression, ne dénigrez pas le changement climatique »

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Naomi Oreskes est une spécialiste américaine de l’Histoire des Sciences. En 2013, elle co-écrit avec Erik Conway  un livre d’anticipation pour alerter sur les effets du changement climatique. Ce livre est publié en France en 2014 sous le titre L’Effondrement de la Civilisation occidentale aux éditions Les Liens qui Libèrent. Cet ouvrage se trouve à la croisée du livre d’Histoire et du livre de science-fiction. Manuel d’Histoire du futur, il revient sur les causes de la disparition de la civilisation occidentale provoquée par le changement climatique entre 1988 et… 2093. Naomi Orsekes répond à nos questions sur ce projet et sur la difficulté des scientifiques à communique sur le changement climatique.

Naomi Oreskes - Photo DR

Naomi Oreskes – Photo DR

Pourquoi avoir choisi la science-fiction pour parler du changement climatique ?
Avec Erik Conway qui est historien à la NASA , nous avons choisi la voie de l’histoire et de la fiction pour aborder le changement climatique et ses effets car il s’agit d’une question compliquée dont les implications ne sont pas toujours évidentes pour le grand public. Notre objectif avec l’Effondrement de la civilisation occidentale est de parler de ce qui est en jeu, pas seulement pour les ours polaires et la biodiversité, mais pour la société humaine dans son ensemble. Or, les résultats des études sont trop compliqués. Les scientifiques ne communiquent pas assez pour expliquer pourquoi le changement climatique compte.

Sur quels éléments vous êtes-vous basé ?
Nous sommes partis des données du Giec (Groupe d’experts Intergouvernemental sur l’évolution du climat) et de leurs scénarios. Nous avons repris leurs projections les plus pessimistes. Or, ces scénarios sont en train de passer du possible au probable. Ce que nous observons, comme la fonte des glaces, va au-delà des prévisions du Giec. L’hypothèse d’un réchauffement au-delà des 6 degrés n’est plus à exclure. Pour ne citer que cet éxemple, les modèles du Giec négligent ou du moins ne prennent pas assez en compte le méthane contenu dans le permafrost. Mais, bien sûr, nous espérons que ce scénario du pire ne se réalisera pas et c’est pour l’éviter que j’ai écrit ce livre.

Dans votre livre, les scientifiques ne parviennent pas à alerter l’opinion et les décideurs sur la catastrophe climatique en cours. Pensez-vous que les scientifiques ont échoué à avertir l’opinion sur les dangers du changement climatique ?
Oui, mais ce n’est pas vraiment de leur faute. La plupart des scientifiques sont formés à faire de la science : recueillir des données et les analyser. Mais ils ne prennent pas la peine de les expliquer. De nombreux scientifiques pensent que c’est le job des journalistes. Et c’est pourquoi existe ce fossé entre les chercheurs qui font de la science et l’opinion publique.

Ce fossé est-il récent ?
Ce fossé a toujours existé, mais il s’est creusé ces dernières années. Avant, il était fréquent que les scientifiques écrivent des livres pour s’adresser au public, susciter des débats et prendre des positions citoyennes. Après la Seconde guerre mondiale, de nombreux physiciens sont ainsi intervenus en faveur du contrôle des armes atomiques. Ils ont publiquement pris position. De nos jours, les chercheurs sont plus spécialisés. Le domaine scientifique est devenu plus compétitif et ils ont moins de temps pour s’adresser au public. De plus, ils n’ont pas forcément autant de culture générale ou philosophique que leurs prédécesseurs. Les scientifiques modernes se sentent moins à l’aise pour prendre la parole. De plus, concernant l’arme atomique, l’opinion a pu constater ses ravages, alors que le changement climatique reste un sujet lointain et distant.

Pensez-vous que la fiction puisse aider le public à comprendre ces enjeux ?
Bien sûr que oui. Le jour d’Après, par exemple, a bien marché. Pourtant, de nombreux scientifiques ont critiqué ce film en raison de son manque de réalisme. Pourtant, il s’agit de capturer l’imagination puis d’amener une réflexion. Peu importe si les détails sont réalistes, si la fiction permet de discuter ce qui peut se passer avec le changement climatique. Dans les années 1970, les films de science-fiction, comme Godzilla ou Docteur Follamour, ont permis de le faire pour les armes nucléaires. C’était des films terribles mais grandioses.

Votre livre se montre plutôt pessimiste et décrit la chute de l’Occident et l’émergence de la Chine, comme seule nation capable de faire face aux enjeux climatiques. Est-ce le signe d’un échec de la démocratie ?
Tout l’enjeu pour les démocraties est là : faire face aux défis à long-terme. En comparaison, le gouvernement autoritaire de la Chine est plus capable de voir à long-terme. Et il ne s’embarrasse pas de sa population, car s’il faut déplacer 2 millions de personnes, la Chine le fera – ce n’est pas un scénario insensé au regard de l’Histoire. Mettre l’accent sur la Chine dans le livre nous permet aussi de rappeler à tous : si vous tenez à la démocratie et la liberté d’expression, ne dénigrez pas le changement climatique et cherchez des solutions. Car si vous ne le faites pas, le scénario envisagé dans le livre, celui d’un retour à des régimes autoritaires, pourrait bien survenir.

L’intervention de Naomi Oreskes à TED sur le rôle des scientifiques

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