C’est maintenant au tour de la tragédie des espèces communes

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L’Inde doit absolument ôter ses œillères et admettre que la chasse et le piégeage à grande échelle d’espèces qui ne sont pas dans le collimateur des protecteurs de la nature sont largement passés sous silence.

Le mois dernier, une vidéo tournée dans le Nagaland a fait le tour du Net. On y voyait des villageois manipuler des filets autour des rives d’un réservoir. Pris dans ces rets, de petits oiseaux s’égosillaient : il s’agissait de faucons venus de Sibérie. Les faucons de l’Amour, des oiseaux de proie insectivores, s’arrêtent en effet chaque année au bord du réservoir de Doyang, dans l’État du Nagaland, au cours de la migration qui les mène de Sibérie jusque dans le sud de l’Afrique. Ils y restent quelques jours le temps de reconstituer leurs réserves de graisse en vue du périple transocéanique qui les attend pour rejoindre le continent africain. On estime que cette année, 100 000 faucons de l’Amour ont été piégés et tués par les villageois dans le but de commercialiser leur chair. Ce commerce ainsi que la chasse du faucon de l’Amour semblent en hausse : un certain nombre d’animaux tués sont en effet transportés par camion pour être vendus loin de l’endroit où ils ont été piégés, tandis que d’autres sont tout simplement abandonnés sur place, les prises étant trop importantes.

Chaque année, lors de forums internationaux, l’Inde ne manque pas de souligner sa culture de la tolérance, notamment à l’occasion de sommets consacrés à la protection des espèces sauvages. Ce genre de platitudes étant la norme, elles n’ont rien de surprenant. Mais elles ont également un avantage : ce sont en effet ces mêmes principes philosophiques qui ont conduit le pays à rendre totalement illégale la chasse d’animaux sauvages sur son territoire. L’Inde refuse également toute politique d’« exploitation soutenable des animaux sauvages », contrairement à d’autres pays ayant une tradition de consommation de viande. Ces derniers fixent des quotas de chasse et contrôlent (en théorie) la consommation de gibier sauvage/viande de brousse. Mais cela ne nous empêche pas de fermer les yeux sur un grave problème qui nous touche de près : la chasse et le piégeage à grande échelle, et notamment lorsqu’ils touchent des espèces qui ne sont pas dans le collimateur des protecteurs de la nature. Nos responsables politiques ne sont pas loin de penser que le pays de la « tolérance » ne chasse pas ses propres animaux, et c’est bien le problème.

Absence de distinction

Le terme de « chasse » revêt plusieurs connotations. L’activité consistant à traquer une victime désignée, l’attente de la proie et la puissance dégagée par le chasseur-prédateur occupent une place centrale et valorisée dans de nombreuses civilisations. Les empereurs moghols chassaient pour afficher leur faste et leur puissance et les Britanniques chassaient le tigre mangeur d’hommes ou d’autres animaux dangereux en Inde et ailleurs au cours de cérémonies savamment orchestrées destinées à montrer leur emprise et leur pouvoir. En tant que pays indépendant arborant une brillante législation environnementale, nous avons décrété qu’il s’agissait là de pratiques d’un autre âge.

On prétend souvent que le piégeage est différent de la chasse. Le fait de piéger des animaux à l’aide de filets ou de collets témoigne d’un certain opportunisme qui s’accompagne presque à coup sûr de la « prise accessoire » (un terme utilisé avant tout pour la pêche) d’espèces non ciblées. Selon la façon dont on considère la question, le piégeage qui s’accompagne de l’intention de manger tout ce qui aura été attrapé constitue une source de viande de brousse et le piégeage associé à la volonté de braconner une espèce en particulier entraîne inévitablement la capture d’espèces non voulues ; c’est notamment le cas des daims piégés par les collets destinés aux tigres. Nous braquons les projecteurs sur le braconnage d’espèces emblématiques (tigres, léopards, lions, léopards des neiges, éléphants) dont le piégeage alimente un commerce lucratif qui bénéficie de financements importants. En revanche, spectateurs aussi bien que décideurs semblent avoir perdu de vue les espèces communes qui, sans distinction, sont piégées et tuées de part et d’autre de l’Inde.

En 2010, des enquêteurs de TRAFFIC India, réseau de surveillance du braconnage, ont découvert que le capucin, un petit passereau plein de couleurs au chant mélodieux, se vendait pour la somme dérisoire de 150 roupies (2 euros) les 100 individus. Cela revient à moins de 2 roupies (0,02 euro) par individu, or cet oiseau est endémique de l’Inde, il est menacé, et il vit dans un habitat de plus en plus fragmenté. Le capucin, qui fait son nid dans les buissons et les arbustes, voit son habitat disparaître partout dans le pays, à l’instar du moineau domestique. Or il s’agit de son seul habitat naturel. Le fait qu’il soit vendu pour une somme dérisoire et considéré comme « répandu » est révélateur de la facilité avec laquelle il est attrapé. Des enquêtes du même genre montrent que ce sont des oiseaux qui n’ont pas besoin d’être exposés que l’on trouve de plus en plus sur les marchés. Ils sont dissimulés, enfermés à moitié morts dans des cages, puis vendus pour une bouchée de pain. Ils sont donc d’autant plus difficiles à repérer. Cela signifie en outre qu’un nombre ahurissant d’oiseaux de petite taille alimentent ce marché et que toutes les espèces prises au piège font l’affaire. On compte jusqu’à 450 espèces dans ce commerce illégal, les oiseaux étant, de toutes les espèces chassées, les principales victimes de ce trafic. Les francolins, échassiers, pilets, souchets et bécasseaux sont autant d’oiseaux, encore présents en grand nombre, qui disparaissent pourtant de cette façon.

Un pic en hiver

Ce commerce connaît un pic en hiver avec la hausse de la consommation de viande. Cela coïncide avec la saison des migrations et, dans le cas du faucon de l’Amour, le phénomène se traduit par une campagne de piégeage calibrée et géographiquement ciblée. À la fin des années 60, l’écologiste Garrett Hardin avait inventé l’expression « tragédie des biens communs ». Il faisait référence au fait que les hommes, consommateurs de ressources, avaient tendance à surexploiter certains « biens communs » tels que les prairies, alors même qu’ils étaient conscients qu’en se comportant ainsi, ils diminuaient la quantité de ressources disponibles pour l’ensemble de la communauté. L’expression est surtout utilisée à l’heure actuelle pour souligner la surexploitation, intense et ininterrompue, des ressources halieutiques.

Concernant ce qui arrive à nos oiseaux et l’ampleur du problème, j’irais plus loin en parlant de « tragédie des espèces communes ». Peu d’espèces sont encore répandues, de nos jours, mais bien souvent, elles sont négligées, délaissées ou considérées comme non charismatiques du simple fait qu’elles sont présentes en grand nombre.

L’effet Allee anthropogénique est une théorie selon laquelle lorsqu’une ressource se raréfie du fait de l’action humaine (braconnage ou piégeage), les tentatives d’extraction de cette ressource augmentent (hausse du piégeage) malgré sa raréfaction. Cela explique pourquoi les produits extrêmement rares coûtent toujours plus cher, la demande étant très élevée. Cela explique en outre pourquoi leur coût élevé (l’intérêt pour ces produits naissant de leur rareté) entraîne une intensification de leur exploitation. C’est ainsi que le désir des hommes a poursuivi sa triste trajectoire, depuis l’or jusqu’au trafic illégal de produits naturels comme l’ivoire, les diamants roses ou les perles naturelles. Toutes ces ressources se sont raréfiées et sont devenues d’autant plus précieuses qu’elles sont peu communes.

La tragédie de ces espèces communes tient au fait qu’avec leur faible valeur économique au sein de ce commerce illégal, elles échappent aux radars de surveillance. Et elles y échappent d’autant plus que, l’effet Allee anthropogénique ne s’étant pas encore manifesté, elles ne sont pas considérées comme suffisamment rares pour qu’on s’en préoccupe.

Les espèces communes ne le restent pas à tout jamais. J’en veux pour preuve le moineau domestique et le vautour fauve, qui disparaissent tous deux sur l’ensemble de leur habitat en Inde, ainsi que le pigeon voyageur, aujourd’hui éteint, qui sillonnait autrefois le ciel américain. Cette année, ils seront 100 000 faucons de l’Amour en moins à atteindre leur destination dans le sud de l’Afrique. Nous sommes arrivés à un stade où il n’est plus temps de débattre de la hiérarchie de la protection des espèces. Nous devons faire en sorte que les espèces communes le restent.

C’est maintenant au tour de la tragédie desespèces communes

par Neha Sinha

Texte courtoisie de l’auteur – reproduit à partir de

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