Le risque environnemental pour la dette souveraine

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Jusqu’à l’explosion de la crise financière mondiale il y a quatre ans, les obligations souveraines ont toujours été considérées comme des placements fiables et quasiment dénués de risque. Depuis, elles semblent bien moins sûres. De nombreux observateurs au sein et en dehors du secteur financier commencent à remettre en question les modèles sur lesquels se basent les agences de notation, les sociétés d’investissement et bien d’autres pour tarifer les risques attachés à ces titres.

Dans le même temps, il semble de plus en plus évident qu’il est nécessaire à toute réforme des modèles de risque de prendre en compte les implications environnementales ainsi que la rareté des ressources naturelles. En effet, un récent rapport d’investissement a souligné que le processus de baisse des prix observé au cours du XXe siècle concernant 33 matières premières importantes – parmi lesquelles l’aluminium, l’huile de palme et le blé – avait été totalement contrebalancé par une multiplication par trois des prix de ces matières premières lors de la décennie entamée en 2002.

Il est probable que l’augmentation du nombre de pénuries de matières premières conduise à un changement de paradigme, porteur de conséquences potentiellement profondes pour les économies du monde entier – et ainsi en matière de risque lié à la dette souveraine. En effet, de nombreux pays subissent d’ores et déjà une hausse des tarifs d’importation de ressources biologiques. Les marchés financiers ne peuvent plus désormais ignorer combien les écosystèmes, ainsi que les produits et services qu’ils fournissent à hauteur de plusieurs milliers de milliards de dollars – allant de l’approvisionnement en eau au stockage du carbone et du bois, en passant par les terres fertiles nécessaires à la production de cultures – sous-tendent la performance économique.

Par ailleurs, nous vivons dans un monde dans lequel la surexploitation des ressources naturelles, le caractère peu viable de la consommation et la nature de nombreux écosystèmes sont devenus incompatibles avec l’accélération de la croissance démographique, dans la mesure où la population humaine, qui compte aujourd’hui sept milliards d’individus, s’élèvera à plus de neuf milliards en 2050.

Un certain nombre d’études, menées par exemple dans le cadre du Millennium Ecosystem Assessment et de The Economics of Ecosystems and Biodiversity (TEEB), réalisées pour le compte du G-8, ont enrichi notre compréhension de la valeur économique, écologique et sociale des biens et services fournis par les écosystèmes, et ont suggéré de meilleures méthodes quant à leur tarification. Pourtant, ce nouveau courant de pensée est encore loin d’influencer de manière significative le comportement des investisseurs en obligations et des agences de notation.

Certains pourraient penser que les marchés obligataires seraient protégés contre les effets du changement climatique, de la dégradation des écosystèmes, et de la pénurie d’eau. Compte tenu d’une dette souveraine de plus de 40 000 milliards $ présente sur les marchés mondiaux à chaque instant, il s’agit d’un jeu extrêmement risqué.

Afin de combler l’écart entre réalité et perception, l’Initiative Financière du Programme des Nations Unies pour l’Environnement (UNEP FI) et le réseau Global Footprint Network (GFN), aux côtés de plusieurs investisseurs institutionnels, gestionnaires en investissement et prestataires d’information, ont lancé le projet E-RISC, une analyse du risque environnemental sur les crédits souverains (Environmental Risk in Sovereign Credit).

Ce projet sera au cœur d’un rassemblement d’investisseurs à Londres le 19 novembre, fournissant un premier aperçu de la manière dont les critères environnementaux peuvent être pris en compte dans les modèles de risque souverain, et ainsi dans les notations de crédit attribuées aux obligations souveraines.

Le projet E-RISC se penche sur la situation de plusieurs pays – dont le Brésil, la France, l’Inde, la Turquie et le Japon – en démontrant en quoi les importateurs et les exportateurs de ressources naturelles, telles que le bois, le poisson et les cultures, s’exposent à la volatilité croissante qui accompagne la raréfaction de plus en plus prononcée des ressources mondiales. En effet, le rapport E-RISC estime qu’une variation de 10% des prix des matières premières est susceptible de conduire à une modification de la balance commerciale d’une État à hauteur de plus de 0,5% du PIB.

En parallèle, les conséquences économiques de la dégradation de l’environnement pourraient bien être sévères. Le rapport estime qu’une simple diminution de 10% de la capacité productive des terres et des étendues d’eau douce pourrait entraîner une réduction de la balance commerciale équivalente à plus de 4% du PIB.

De toute évidence, les risques environnementaux sont susceptibles d’être suffisamment importants pour affecter les économies des États dans une mesure qui pourrait altérer leur volonté ou leur capacité à rembourser leur dette souveraine. De plus, ces risques varient considérablement selon les pays, y compris dans les pays dont les notations de crédit actuelles identifient des niveaux de risque souverain similaires.

Ceci suggère combien les conclusions et les méthodologies appliquées dans le projet E-RISC apportent une valeur ajoutée aux analyses traditionnelles du risque souverain, en fournissant des informations sur des paramètres pertinents mais pour autant aujourd’hui passés à la trappe. Les agences de notation, les investisseurs institutionnels et les gestionnaires d’actifs y sont encouragés à considérer la manière dont de tels facteurs peuvent être incorporés à leurs propres modèles de risque.

Le temps est venu de faire preuve d’une meilleure compréhension du lien entre le risque attaché à l’environnement et aux ressources naturelles et le risque de crédit souverain. C’est seulement alors que les investisseurs, les agences de notation et les gouvernements seront en mesure d’établir des projets à moyen et long terme, forts des connaissances nécessaires pour garantir une croissance économique et une stabilité à long terme.

Le risque environnemental pour la dette souveraine

par Achim Steiner et Susan Burns

© Project Syndicate

Traduit de l’anglais par Martin Morel

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