Rio, 20 ans après : le vert n’est plus au programme

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Il y a vingt ans, le sommet environnemental historique qui se tenait à Rio de Janeiro débouchait sur des traités révolutionnaires et autorisait les espoirs les plus fous : on allait s’occuper des problèmes urgents. Mais alors que les organisateurs préparent la conférence Rio+20 qui aura lieu en juin, on a peu de raisons d’attendre quelque action substantielle que ce soit.

Ce n’est pas difficile d’être cynique. En 1992, plus d’une centaine de dirigeants internationaux, dont George H. W. Bush, se rendaient au Sommet de la Terre à Rio de Janeiro. Il s’agissait d’un méga-événement de deux semaines qui a focalisé une attention colossale et qui aura été marqué par la signature de deux traités révolutionnaires sur le changement climatique et la biodiversité, et par de nobles déclarations sur la création d’un monde futur vert et équitable.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que les deux décennies qui ont suivi n’ont pas été à la hauteur des promesses. George W. Bush a pris soin de rompre le traité sur le climat signé par son père en refusant de faire ratifier le protocole de Kyoto. Les émissions ont grimpé en flèche, le pillage des ressources s’est intensifié, la nature continue de céder du terrain, le monde est devenu moins équitable et le changement climatique n’est plus une lointaine perspective, c’est une terrible réalité. Si la bombe population est peut-être en train d’être désamorcée, la bombe consommation, elle, est bien partie pour nous détruire, tous autant que nous sommes.

Les aspirations du Sommet de Rio de 1992 ont été placées entre les mains d’un nouvel organisme : la Commission du développement durable (CDD). Vous n’en avez sans doute jamais entendu parler, et ce n’est pas bon signe puisque cette commission est chargée de préparer un nouvel événement, Rio+20, qui nous est vendu comme la prochaine étape qui va permettre de laisser une planète convenable aux générations futures.

Rio+20 se tiendra dans la mégapole brésilienne en juin et on peut difficilement prétendre que nos dirigeants ’y consacrent pas corps et âme. La conférence durera trois petits jours (du 20 au 22 juin), alors qu’elle en avait duré 14 vingt ans plus tôt. Le président Obama ne s’y rendra pas. Les organisateurs redoutent tellement qu’aucun leader d’envergure ne vienne que lorsqu’ils ont appris il y a quelques mois que la conférence tombait au moment où la Grande-Bretagne et son ancien empire allaient célébrer le jubilé de diamant de la reine Elizabeth, ils l’ont repoussée d’une semaine.

Cela ne changera sans doute pas grand-chose. Même le Premier Ministre britannique David Cameron a refusé d’apprécier le geste et de laisser entendre qu’il serait présent.

Il faut reconnaître qu’il a peut-être bien raison. Le « texte d’avant-projet » (j’adore le langage de l’ONU !) rédigé par la CDD fin janvier indique que les dirigeants n’auront rien à signer d’important qui ne figurait pas déjà dans la déclaration de Rio il y a 20 ans. Il n’y aura pas de nouveau traité. Des vœux pieux, ça oui, mais pas de plan d’action.

C’est très bien de réclamer une « économie verte », bien évidemment. Mais comme le fait remarquer la Green Economy Coalition, un groupement d’ONG, d’instituts de recherche, d’organismes des Nations unies, d’entreprises et de syndicats, le texte n’aborde pas les questions fondamentales liées à sa réalisation. « Comment va-t-on faire démarrer le financement d’une économie verte et équitable ? » a demandé la coalition dans un communiqué diffusé le mois dernier. « Comment garantir des bénéfices aux plus pauvres ?… De quelle manière une économie verte va-t-elle améliorer la gestion de notre environnement naturel ? »

De nombreux hommes politiques occidentaux ont sans doute le sentiment que la crise économique actuelle signifie que 2012 n’est pas une bonne année pour se préoccuper de questions environnementales. Mais on rétorquera à cela que si nous sommes dans le pétrin, c’est entre autres à cause de l’utilisation rapace que nous faisons des ressources naturelles de la planète depuis 20 ans, qui a entre autres fait monter en flèche le prix des denrées de base, et que la seule solution à long terme est l’« économie verte ».

La vérité, c’est que nous faisons marche arrière depuis 20 ans. La montée en puissance des grands pays en développement comme la Chine et le Brésil a souvent pour effet de faire régresser l’ordre du jour de la communauté internationale en matière de développement durable. Ces États vont en effet jusqu’à considérer les timides recommandations internationales relatives aux normes sociales et environnementales de leurs projets de développement, telles que celles qui ont été formulées par le Banque mondiale, comme une atteinte à leur souveraineté nationale et un frein à leur développement économique, et non comme une source d’amélioration et de soutien.

Résultat, souligne Andy White, coordinateur de l’Initiative des Droits et Ressources, établie à Washington, « il n’y a rien dans l’avant-projet de Rio+20 qui mentionne ne serait-ce que les droits des populations pauvres sur leurs terres et leurs forêts, alors que nous savons qu’elles prennent bien mieux soin de la nature que les États ou les entreprises privées ».

On ne pourra pas se contenter de bricoler autour d’un quelconque statu quo. Ce qu’il nous faut, c’est une nouvelle gouvernance environnementale adaptée à une planète surpeuplée et à bout de souffle. Il faut donc relancer l’ordre du jour du sommet Rio+20.

Les scientifiques environnementaux du monde entier font tout ce qu’ils peuvent. Ils savent mieux que quiconque à quel point les mécanismes régulateurs de la biosphère se sont détériorés depuis 1992 et connaissent les dangers imminents d’une catastrophe écologique et climatique incontrôlable.

Le Conseil international des unions scientifiques (CIUS), qui représente les organismes scientifiques de 140 pays, dont la National Academy of Sciences des États-Unis, prépare une réunion en mars à Londres pour faire pression sur les responsables politiques afin qu’ils se motivent pour Rio. L’événement, baptisé Planet Under Pressure, compte parmi les réunions officielles de préparation à Rio et les participants n’ont pas l’intention de se censurer.

Le point de départ pour les chercheurs, estime le CIUS, est que « la forte augmentation des catastrophes naturelles, des problèmes de sécurité alimentaire et d’approvisionnement en eau et de la perte de biodiversité ne constituent qu’une des nombreuses preuves que l’humanité est peut-être en train de dépasser les limites planétaires et s’approche dangereusement de certains points de basculement ».

Lors de la conférence de mars, les chercheurs expliqueront par exemple comment ils mettent au point des systèmes d’alerte précoce pour repérer ces points de basculement qui s’approchent. Si on avait mis ce genre de systèmes en place il y a 40 ans, ils nous auraient sans doute avertis de la formation soudaine d’un trou dans la couche d’ozone au-dessus de l’Antarctique. Il y a 10 ans, ils auraient peut-être prévu la fonte d’une partie de la calotte glaciaire arctique. Et parmi ce qui nous attend pourraient figurer la dangereuse extension des « zones mortes » des océans, gorgées d’azote, ou les émissions incontrôlées de méthane dues à la fonte du permafrost.

Mais les scientifiques ne veulent pas se contenter de prédire des catastrophes, ils veulent également les empêcher. À cette fin, ils vont insister sur le fait qu’il faut faire sortir les responsables politiques de leur petit confort. Les nouvelles priorités vont nécessiter de nouvelles institutions et de nouveaux acteurs. Frank Biermann, de l’Université libre d’Amsterdam, qui dirige l’Earth System Governance Project du CIUS, déclarera lors de la conférence que la politique des petits pas ne peut plus suffire et que « nous devons réorienter et restructurer nos institutions nationales et internationales ».

Et d’ajouter que nous avons besoin « d’une fenêtre constitutionnelle… semblable au changement en profondeur qui, après 1945, a conduit à la création de l’ONU et d’autres organisations internationales » comme la Banque mondiale. Il nous faut à tout le moins quelque chose qui ressemblerait à un conseil de sécurité environnemental des Nations unies qui soit suffisamment musclé pour exiger des grands pollueurs, des délinquants de l’environnement et des pilleurs de ressources qu’ils rendent des comptes et fassent en sorte que nous nous éloignions de ces points de basculement.

C’est à travers des modifications du cycle de l’eau que le changement climatique va se faire le plus durement sentir pour la plupart des habitants de la planète : les zones humides vont devenir plus humides encore et les zones sèches, plus sèches. C’est pourquoi, s’ils doivent formuler une recommandation en particulier, les scientifiques souhaitent que Rio+20 s’engage à mettre en place un système nouveau de gouvernance de l’eau à l’échelle mondiale qui serait chargé de la protection des cours d’eau internationaux pour les utilisateurs en aval et de la préservation des nappes phréatiques pour les générations futures.

Fort heureusement, les scientifiques – une fois n’est pas coutume – ont adopté une approche démocratique selon laquelle l’environnement doit pouvoir fonctionner pour tout un chacun. Selon le CIUS, cette nouvelle gouvernance environnementale devrait faire en sorte que les hommes soient davantage résilients pour pouvoir survivre à ce qui risque d’arriver, et en particulier les plus pauvres qu’il faut protéger du changement climatique, des pénuries alimentaires, des catastrophes naturelles et des États défaillants. Cela signifie mettre au point des cultures qui soient plus tolérantes à la sécheresse, aider les communautés pauvres à exploiter avec parcimonie les ressources forestières et d’autres écosystèmes dans le but de satisfaire leurs seuls besoins journaliers et faire en sorte que les communautés soient mieux protégées contre les inondations et autres catastrophes naturelles.

D’autres chercheurs indépendants estiment eux aussi que Rio+20 doit donner corps aux vagues promesses de son prédécesseur en matière de développement durable. Alex Evans, membre du Center on International Cooperation de l’Université de New York et cofondateur du globaldashboard.org, estime que Rio+20 doit relever trois grands défis. Le premier consiste à rendre la croissance plus verte, surtout dans les économies émergentes, « non pas parce qu’elles endossent la plus grande responsabilité, mais parce que ce sont elles qui sont les plus susceptibles de devenir les laboratoires du futur ».

Concernant le deuxième défi, il s’agit de mettre en place une plus grande équité dans un monde où les tensions se font plus fortes en matière d’accès à l’énergie, à la terre et à l’eau et à l’« espace carbone » qui diminue dans l’atmosphère, si nous voulons lutter efficacement contre le changement climatique. Quant au troisième, il nécessite d’accroître la résilience aux chocs inévitables, qu’ils soient dus au dépassement du seuil de certains écosystèmes ou aux dysfonctionnements du marché, car les ressources, alimentaires et autres, vont se raréfier.

Evans le reconnaît, pareil programme est difficilement réalisable par les dirigeants internationaux à eux tout seuls. Mais il n’a pas non plus à l’être. Il faut demander leur avis aux sept milliards d’habitants de la planète, c’est-à-dire à nous. Evans propose de mettre le Web à contribution pour lancer dès à présent un « processus mondial d’externalisation » qui s’étalerait sur les 100 jours qu’il reste jusqu’au sommet. Avec comme point de départ la conférence des scientifiques, ces 100 jours seraient l’occasion de réécrire l’ordre du jour apathique des responsables politiques et de choisir les représentants des peuples qui se rendront à la conférence au nom des vrais habitants de la planète.

Ce sommet a véritablement besoin d’un élan externe, car à l’heure actuelle, ni l’ordre du jour de Rio+20 ni le texte d’avant-projet ne montrent que les responsables politiques sont prêts à aller au-delà des belles paroles teintées de vert que nous avons entendues de la bouche de leur prédécesseurs il y a 20 ans, dans la même ville. Ce n’était déjà pas suffisant à l’époque, ça l’est encore moins aujourd’hui.

Rio, 20 ans après : le vert n’est plus au programme

par Fred Pearce

reproduit depuis Yale360

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