Le pétrole fait-il de nous des esclavagistes modernes ?

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L’énergie a remplacé l’esclavage. Il nous fournit des « esclaves énergétiques ». Quel rapport la morale, l’énergie, le travail forcé et le changement climatiques peuvent-ils entretenir ? Qu’est-il possible d’apprendre de l’esclavagisme concernant notre attitude envers les énergies ? Ce sont les questions que pose Jean-François Mouhot dans son essai : Des esclaves énergétiques réflexions sur le changement climatique paru en 2011.

La question de l’esclavage est souvent abordée selon la même perspective, fondée sur le présupposé emprunt de positivisme selon lequel nos civilisations modernes seraient moralement bien supérieures aux sociétés esclavagistes ‘barbares’ du passé. Mais considérons un instant ce présupposé pour ce qu’il est, un simple présupposé, et acceptons d’examiner les surprenantes similarités entre notre comportement actuel touchant les combustibles fossiles et le changement climatique d’une part, et l’attitude des propriétaires d’esclaves d’autre part.

Nos sociétés d’aujourd’hui paraissent très différentes des sociétés esclavagistes. Pourtant, en remplaçant l’institution de l’esclavage et les structures sociales qui allaient avec, par un nouvel ensemble de structures basé sur les énergies fossiles, nos sociétés contemporaines se sont rapprochées, par bien des aspects, de ces mêmes sociétés esclavagistes qui nous paraissent aujourd’hui si barbares (ce phénomène n’est d’ailleurs pas limité aux sociétés occidentales).

Par exemple, du fait que nous avons maintenant connaissance des conséquences du changement climatique dans certaines régions du monde, nous devons reconnaître que les émissions de dioxyde de carbone engendrent des souffrances; non pas, certainement, de façon aussi directe que l’esclavage, mais des souffrances néanmoins bien réelles pour ceux qui les endurent. On peut aussi observer de nombreuses ressemblances entre la façon dont on se procure ou dont on fait usage des combustibles fossiles aujourd’hui, et celle dont on utilisait le travail des esclaves par le passé. Ces liens sont si évidents que de nombreux auteurs désignent maintenant couramment les services qui nous sont fournis par des machines par le terme d’ « esclaves énergétiques »: ainsi John McNeill écrivait récemment que dans les années 1990 le citoyen mondial moyen « utilisait environ 20 ‘esclaves énergétiques’, soit l’équivalent de 20 personnes travaillant 24 heures par jours, 365 jours par an » (2000: 15). Nous comporterions-nous donc maintenant largement comme des propriétaires d’esclaves ?

Une telle assertion paraîtra certainement outrancière à beaucoup. Toutefois, le but de cet essai n’est pas de blâmer ou (évidemment !) d’aliéner des individus ou des groupes spécifiques. C’est bien plutôt l’inverse: à une époque où la société cherche des coupables, responsables des problèmes environnementaux actuels et futurs, je soutiens que si nous en sommes arrivés à la situation actuelle, c’était – essentiellement – en toute bonne foi, avec la conviction que la modernité libérerait le plus grand nombre des travaux pénibles, et sans aucune possibilité d’anticiper les conséquences qu’allait générer notre consommation d’énergies fossiles. En replaçant les choses dans leur contexte, l’histoire nous permet de nous dégager des jugements moraux trop simplistes, et de mieux comprendre les motivations de ceux qui développèrent les moteurs à énergie fossile – nous installant ainsi, involontairement, dans une nouvelle forme de dépendance. Il est vrai que cet essai met aussi en évidence des ressemblances entre le comportement de nos sociétés et celui des sociétés esclavagistes, et de ce fait, condamne moralement notre attitude. Mais il le fait en insistant sur le caractère quasi universel de l’esclavage – ou du néo-esclavage – en tant qu’institution dans les sociétés humaines, faisant ainsi porter le blâme à l’humanité en général, et non pas à des sociétés ou des institutions particulières. Cela ne diminue pas pour autant notre responsabilité morale, mais cela devrait au moins nous empêcher de transformer trop facilement ‘les autres’ en boucs émissaires, autre tendance universelle parmi les hommes (Girard 1987).

Les esclaves d’hier et nos machines actuelles remplissent des rôles économiques et sociaux similaires à l’intérieur des sociétés dans lesquelles ils vivaient hier ou fonctionnent aujourd’hui. Tout comme les sociétés esclavagistes, les pays développés ‘externalisent’ le travail. Dans le premier cas, le travail était fourni par les esclaves; dans le second, il est effectué par des machines. Mais la dépendance est la même. D’autre part, les esclaves libéraient leurs maîtres des corvées quotidiennes, comme le font aujourd’hui pour nous les machines modernes. Elles nous donnent, comme ils la leur donnaient, la disponibilité pour lire, écrire, produire des œuvres d’art, s’informer ou s’engager en politique. Si nous voulions continuer à bénéficier de notre mode de vie actuel sans recourir aux énergies fossiles, il nous faudrait employer plusieurs douzaines de personnes travaillant à temps plein rien que pour nous. Par ailleurs, l’exploitation humaine et les souffrances résultant (directement) de l’esclavage et (indirectement) de l’exploitation excessive des énergies fossiles sont maintenant moralement comparables, quand bien même les processus à l’œuvre sont différents. Nous savons aujourd’hui pertinemment que lorsque nous brûlons du pétrole ou du gaz au-delà de ce que la planète peut absorber nous infligeons de façon indirecte des souffrances à d’autres êtres humains, aujourd’hui et dans l’avenir. De la même façon, les énergies fossiles à bas prix encouragent l’importation de biens, produits dans des pays quasiment ou totalement dépourvus de protection sociale, et, de ce fait, incitent à délocaliser le travail et à perpétuer des conditions proches de l’esclavage.

Esclavage et combustion d’énergies fossiles diffèrent en premier lieu, je l’ai dit, par la façon dont elles créent des dommages. Dans le cas de l’esclavage, l’oppression opère généralement de façon directe. Les esclaves ont un visage, un nom, une personnalité, et leurs maîtres peuvent être immédiatement témoins du résultat. Dans l’économie des hydrocarbures, en revanche, les souffrances engendrées par les émissions de dioxyde de carbone sont indirectes et souvent non perceptibles par ceux qui les causent. Il n’est pas évident de voir le lien éventuel entre une centrale au charbon crachant du CO2 en Europe et un camp de réfugiés en Afrique et, plus compliqué encore, de réaliser les effets que pourra avoir le changement climatique pour les générations futures. La comparaison, donc, fait fi de l’expérience humaine immédiate qui caractérisait l’esclavage. On ne peut observer les conséquences de notre utilisation actuelle des combustibles fossiles de la même façon que les propriétaires d’esclaves pouvaient percevoir les souffrances infligées à leurs esclaves ; la pleine réalisation de ces conséquences est à la fois retardée chronologiquement et repoussée géographiquement (Hulme 2009: 200-201)

Par ailleurs, lorsque j’utilise les termes ‘machines’ ou ‘esclaves énergétiques’ ou encore ‘esclaves virtuels’, je sous-entends des machines fonctionnant aux énergies fossiles, même si je ne le dis pas toujours explicitement. Cela à la fois pour ne pas alourdir le propos, mais aussi parce que l’immense majorité des machines fonctionnent aujourd’hui directement ou indirectement au pétrole, au gaz ou au charbon. Bien entendu, certaines sont alimentées par de l’électricité hydraulique ou nucléaire, qui ne rejettent (quasiment) pas de carbone. L’immense majorité de l’électricité mondiale est toutefois produite dans des centrales fonctionnant au charbon ou au gaz. Selon les estimations les plus récentes, la production d’électricité par des centrales thermiques représentait 66% du total (environ 40% au charbon, 20% au gaz naturel et 5% au fioul lourd), tandis que les centrales hydroélectriques en produisaient 16%, les centrales nucléaires 14%, et les énergies renouvelables (géothermie, énergies solaire, éolienne ou dérivées du bois et des déchets) seulement 2,2% (AER 2006). Il n’est pas possible d’examiner ici l’énergie nucléaire en détail. Celle-ci – en l’absence d’accidents – ne pose pas le même type de problèmes que les énergies fossiles puisqu’elle ne contribue pas directement à l’effet de serre. En revanche, si accident il y a, le degré de dommages et de souffrances que cette énergie peut créer est potentiellement extrêmement élevé. On ne peut faire abstraction non plus du formidable problème moral posé par les quantités énormes de déchets toxiques laissés aux générations futures ou le risque de prolifération des armes nucléaires (Power 2008). Toutefois, puisque l’on ne vit malheureusement pas dans un monde parfait et que les autres formes d’énergie présentent d’autres dangers ou problèmes peut-être plus graves encore ou ne peuvent pas suffire à se substituer assez rapidement aux énergies fossiles, plusieurs voix se sont élevées récemment des rangs des militants écologistes pour défendre l’idée que le nucléaire est un moindre mal – et que son développement devrait même être sérieusement accéléré, à condition que certaines conditions soient respectées et qu’on entreprenne dans le même temps une remise en cause de l’ensemble du fonctionnement de nos pays pour décarboner les sociétés (Jancovici 2011 ; Monbiot 2006).

La comparaison entre l’esclavage et la consommation excessive d’énergies fossiles que je propose dans les pages suivantes n’est en aucun cas une comparaison parfaite. Je n’essaye pas de démontrer que consommation à outrance d’énergie fossile et esclavage sont équivalents, mais bien plutôt qu’ils présentent des similarités frappantes, malgré d’importantes différences. Mais il n’est pas nécessaire qu’une analogie soit parfaite pour qu’elle suscite des discussions et provoque la réflexion.

(…)

Une seconde différence, cruciale, est qu’il n’y a pas de volonté délibérée de causer du mal ou de faire perdre leur dignité à d’autres en brûlant des énergies fossiles. Au contraire, les raisons derrière l’asservissement d’êtres humains n’étaient, et ne sont en aucun cas limitées à des besoins économiques; il n’était pas rare qu’elles incluent un désir de contrôle, de violence sexuelle, voire même parfois, une part de sadisme. Comme Aristote lui-même l’a reconnu, la domination totale sur d’autres comporte de fortes implications psychologiques, qui sont absentes dans la situation où des machines accomplissent le travail des esclaves. Adam Smith écrivit en 1776 que la principale raison à l’esclavage était de « dominer, dégrader, humilier et contrôler – souvent dans le but de renforcer [les] sentiments de fierté et de supériorité des maîtres ».

Comme l’exprime Davis, « la possession d’esclaves est l’exemple le plus extrême non seulement de domination et d’oppression mais aussi de tentative humaine de déshumaniser d’autres hommes ». Les exemples abondent qui montrent cette caractéristique de l’esclavage : « le pouvoir d’humilier, de déshonorer, de réduire en servitude, et même de tuer (…) donnait à [certains propriétaires d’esclaves] non seulement un sentiment de solidarité mais aussi un sens de supériorité et de transcendance – une impression de pouvoir s’élever au dessus des contraintes matérielles de la vie » (Davis 2006: 2; 3; 29). Dans un certain sens, la possession par exemple d’une Porsche ou d’une Land Rover joue aussi un rôle assez semblable puisqu’il permet à celui qui la conduit de montrer sa richesse, sa réussite, et lui donner un sentiment de supériorité et de domination, voire faciliter les conquêtes féminines(sinon, pourquoi dépenser autant d’argent pour de telles voitures !)

Il existe aussi bien sûr d’autres différences : par exemple, le fait qu’en contribuant au changement climatique, nous nous causons aussi du mal à nous-mêmes, et pas seulement à autrui. Toutefois, comme les pays riches peuvent s’adapter plus facilement que les pays pauvres, brûler des énergies fossiles – ce qui est essentiellement le fait des pays riches – affecte principalement les Etats les plus vulnérables aujourd’hui.

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