Et si nous mettions l’empreinte écologique à nos tableaux de bord ?

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Imaginez que vous volez à bord d’un avion qui n’a pas de jauge à carburant à son tableau de bord. Pour le décollage, pas de problème, mais une fois en vol, un avion pareil serait dangereusement sous-équipé. Car, bien évidemment, les pilotes ont besoin de savoir combien il leur reste de kérosène dans le réservoir et si cette quantité suffit pour atteindre la destination qui est la leur.

Eh bien aussi surprenant que cela puisse paraître, les tableaux de bord qui nous servent à diriger l’économie n’ont pas de « jauge à carburant ». Nous avançons donc à l’aveuglette.

Bien que nous soyons dépendants des ressources de la nature pour toutes nos activités économiques, les débats politiques et les indicateurs de performance des pays (ceux des pays eux-mêmes et ceux de la plupart des institutions internationales) ne comportent aucune mesure qui indique de quelle quantité de nature un pays ou une région dispose et dans quelle mesure sa population l’utilise.

La capacité de régénération de la nature, sa « biocapacité », est le « carburant » ou, comme l’exprimerait un économiste, le « facteur de production » qui peut mettre un frein à l’économie. Même notre consommation de combustibles fossiles est limitée par la biocapacité, car la nature n’a qu’une faculté d’absorption limitée du déchet numéro un : le CO2. C’est même un facteur encore plus contraignant que la quantité de combustibles fossiles que nous pouvons encore extraire du sol, car en termes de capacité de la nature à traiter les déchets, nous en avons déjà trouvé trop.

Et quand bien même nous ne procédions à aucune extraction supplémentaire, si nous brûlions l’intégralité des combustibles fossiles que nous avons déjà trouvés – gaz, pétrole et charbon – la concentration en carbone dans l’atmosphère grimperait à 1700 ppm. Cela correspondrait donc à 4 fois la concentration actuelle et nous dépasserions très largement le seuil au-delà duquel les climatologues redoutent des répercussions climatiques catastrophiques.

Nous sommes actuellement à 380 ppm de CO2 et à plus de 400 ppm si on inclut les autres gaz à effet de serre. Les spécialistes du climat recommandent de ne pas dépasser 450 ppm si on veut éviter une élévation de plus de 2 degrés Celsius de la température (et de nombreux modèles climatiques récents ont rabaissé le seuil à 350 ppm). En d’autres termes, si on veut préserver le climat, il faut éradiquer les combustibles fossiles. En outre, de nombreuses alternatives à ces derniers puisent elles aussi dans la biocapacité, la mettant encore plus à rude épreuve.

Mais de combien de ce « carburant » qu’est la biocapacité l’économie a-t-elle besoin ? Notre analyse au Global Footprint Network montre que l’humanité dépasse la capacité de régénération de la planète de presque 50 %. Prenons le cas de la France. Même si la biocapacité de ce pays est nettement au-dessus de la moyenne mondiale, elle ne suffit pourtant pas à satisfaire les besoins écologiques de la population.

L’empreinte écologique de la France, c’est-à-dire la quantité de ressources nécessaires pour produire ce que la population consomme et absorber les émissions de dioxyde de carbone, dépasse la biocapacité du pays de 40 % et excède ce qui est disponible par habitant dans le monde de 300 %. Autrement dit, si tous les habitants sur terre vivaient comme les Français, nous aurions besoin des ressources de trois planètes ou presque.

Cette évaluation a été confirmée par plus d’une dizaine d’études gouvernementales dans le monde, y compris par une étude de l’État français dont le SOeS (Service de l’observation et des statistiques) a recalculé l’empreinte écologique du pays en utilisant notre méthode. Il est parvenu à reproduire notre série chronologique qui va de 1961 à 2005 avec un écart de seulement 1 à 3 % par rapport à nous. (Commissariat général au développement durable, Service de l’observation et des statistiques, Une expertise de l’empreinte écologique, Études & documents n°16, janvier 2010).

En ces temps où nous exigeons de plus en plus de services écologiques et où ceux-ci sont de plus en plus limités, il devient risqué de toujours demander plus à la planète. C’est particulièrement vrai pour les pays dans lesquels le pouvoir d’achat diminue relativement au reste du monde, or la France en fait partie.

Si nous pouvions nous mettre à diriger l’économie avec l’empreinte écologique et la biocapacité affichées à notre tableau de bord, nous pourrions commencer à rectifier notre trajectoire… et éviter le crash qui, autrement, est inévitable.

Tribune écrite par Mathis Wakernagel et extrait du livre « Vivre ensemble 7 milliards d’humains » rédigé par la rédaction de GoodPlanet et disponible aux éditions de la Martinière. Soutenez-nous en achetant cet ouvrage.

Et si nous mettions l’empreinte écologique à nos tableaux de bord ?

par Mathis Wackernagel

texte- courtoisie de l’auteur

Extrait du livre « Vivre ensemble 7 milliards d’humains » rédigé par la rédaction de GoodPlanet et disponible aux éditions de la Martinière. Soutenez-nous en achetant cet ouvrage.]

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