La poursuite officielle du bonheur

Publié le : Last updated:

Temps de lecture : 4 minutes  

A une époque de fort resserrement budgétaire et de crise financière, les dirigeants politiques envisagent aujourd’hui la croissance économique comme la pièce maitresse de leur programme de politique intérieure. Le produit intérieur brut est considéré comme le principal indicateur du bien-être national. Mais, à l’heure où nous nous projetons sur 2011 et au-delà, ne devrions-nous pas nous poser la question suivante : est-il vraiment sage d’accorder une telle importance à la croissance ?

Soit, de nombreuses études ont confirmé que les pays les plus riches ont tendance à être plus heureux que les pays pauvres, et que les personnes riches se sentent généralement plus comblées que leurs concitoyens moins bien nantis. Pourtant, d’autres conclusions en provenance de plusieurs pays relativement aisés, comme la Corée du Sud et les Etats-Unis, suggèrent que leurs habitants ne sont pas plus heureux aujourd’hui qu’ils ne l’étaient il y a 50 ans, malgré un doublement ou un quadruplement, en moyenne, des revenus par habitant.

De plus, une récente enquête canadienne a montré que les gens les plus heureux vivent dans les provinces les plus pauvres, comme Terre Neuve et la Nouvelle Ecosse, tandis que les citoyens des provinces les plus riches, notamment en Ontario et en Colombie Britannique, comptaient parmi les moins heureux. Puisque le bonheur est finalement ce que désirent le plus les gens, et que la richesse n’est simplement qu’un moyen pour y parvenir, la primauté accordée actuellement à la croissance économique semblerait être une erreur.

Ce qui ressort en tout cas de telles enquêtes est que les gens ne parviennent pas à prédire ce qui les rendra heureux ou tristes. Ils se focalisent trop sur leurs réactions initiales aux changements dans leurs existences et font abstraction de la rapidité avec laquelle le plaisir apporté par une nouvelle voiture, une augmentation de salaire ou un déménagement sous des climats plus ensoleillés s’évanouit, les laissant pas plus heureux qu’auparavant. Il y a donc un certain risque à ce que les dirigeants politiques s’appuient simplement sur les sondages d’opinion et les panels de consommateurs pour découvrir ce qui pourrait réellement améliorer le bonheur des gens.

Parmi toutes les enquêtes effectuées à ce jour, cependant, il se dégage deux conclusions qui seraient particulièrement utiles à la réflexion des législateurs. Tout d’abord, la plupart des choses qui sont sources de satisfactions durables pour les individus sont aussi bonnes pour d’autres personnes – un mariage solide et des relations étroites de tout type, aider les autres, participer à des actions civiques, et un gouvernement démocratique, honnête et efficace. Les mesures politiques qui encouragent donc le bien-être individuel tendent à bénéficier à l’ensemble de la société.

Deuxièmement, les expériences qui donnent un plaisir ou une tristesse durables ne sont généralement pas considérées comme hautement prioritaires par les cercles gouvernementaux. Par exemple, trois affections médicales à l’origine d’un désarroi particulièrement profond et durable – la dépression clinique, les douleurs chroniques et les troubles du sommeil – sont toutes des conditions qui peuvent être traitées avec succès, à la grande satisfaction de ceux qui en souffrent. Mais ces personnes sont souvent mal prises en charge par les systèmes de santé.

La réponse logique à tout ceci serait de se demander si les enquêtes sur le bonheur sont vraiment suffisamment fiables pour être utilisées par les législateurs. Les chercheurs se sont particulièrement intéressés à cette question et suite à de nombreuses études, ont découvert que les réponses sur leur bien-être formulées par les individus correspondent assez justement aux indices plus objectifs.

Les gens qui prétendent être heureux semblent vivre plus longtemps, se suicident ou abusent de drogue moins souvent, obtiennent plus fréquemment des promotions de leurs employeurs et connaissent plus de bons amis et des mariages plus durables. Les évaluations qu’ils font de leur propre bien-être sont assez étroitement en phase avec les opinions de leurs amis et des membres de leur famille.

Les statistiques sur le bonheur semblent donc être globalement aussi justes que nombre de statistiques utilisées régulièrement par les dirigeants politiques, tel que les sondages d’opinion, l’indice de pauvreté ou même la croissance du PIB – lesquelles regorgent d’imperfections .

Les recherches sur le bonheur en sont encore à leurs balbutiements. De nombreuses questions demeurent inexplorées, les résultats de certaines études doivent encore faire l’objet de confirmations, et d’autres encore, comme celles qui prennent en considération les effets de la croissance économique, ont donné des résultats contradictoires.

Il serait donc prématuré d’articuler des mesures politiques audacieuses autour des seules enquêtes sur le bonheur, ou de suivre l’exemple du minuscule Bhoutan en adoptant le principe du Bonheur National Brut comme principal objectif national. Les résultats peuvent pourtant être utiles aux législateurs, même aujourd’hui – pour par exemple déterminer les priorités parmi un ensemble d’initiatives envisageables ou pour identifier de nouvelles possibilités d’intervention politique qui méritent une étude plus approfondie.

A tout le moins, les gouvernements devraient emboiter le pas de la Grande Bretagne et de la France et envisager de publier régulièrement les statistiques sur les tendances du bien-être de leurs concitoyens. De tels indices stimuleraient vraisemblablement un intéressant débat public tout en fournissant des données intéressantes pour les enquêteurs.

Au delà de cela, qui sait ? Des recherches supplémentaires fourniront indubitablement plus d’informations détaillées et plausibles sur le type de mesures politiques à même d’améliorer le bonheur des individus. Un jour peut-être, les responsables politiques pourraient même utiliser ces recherches pour illustrer leurs décisions. Après tout, qu’est ce qui pourrait compter plus aux yeux de leurs électeurs que le bonheur ? Dans une démocratie, du moins, cela devrait vraiment compter pour quelque chose.

Derek Bok – La poursuite officielle du bonheur

Copyright : Project Syndicate, 2011

www.project-syndicate.org

Media Query: