Les défis de la société civile pour 2011

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Différents évènements ont été commentés ces dernières semaines dans la grande presse nationale et internationale. Des articles publiés notamment dans le Monde se sont interrogés sur la difficulté d’établir le lien de causalité entre le fameux médicament MEDIATOR et des décès aujourd’hui évalués à plusieurs centaines. Un autre s’est fait l’écho des recherches qui établiraient que ce qui est ingurgité par nos jeunes bambins quotidiennement serait parsemé de produits cancérigènes. Dans d’autres articles, des représentants d’ONG et des économistes inlassablement s’interrogent sur le fait de savoir si le concept de finance est recevable et crédible. D’aucuns se demandent même s’il ne s’agit pas d’un oxymore.

Il y a quelques semaines, une conférence internationale s’est tenue à Saint-Petersbourg pour essayer de sauver le tigre menacé gravement de disparition. La mobilisation de dizaines de millions de dollars est envisagée.

Chaque jour, c’est un florilège d’informations contradictoires qu’il nous faut déchiffrer, décoder. Notre exigence de professionnalisme et de lucidité n’est pas toujours suffisante pour éviter le piège de l’instrumentalisation et de la manipulation.

Les défis sont d’autant plus difficiles à relever tant les problèmes posés sont complexes, alors même que leur analyse est polluée par l’anxiété qu’ils génèrent. L’ensemble conduit à des simplifications catastrophiques pour l’esprit critique et la mobilisation citoyenne.

Pour mieux comprendre les enjeux, il faut rappeler quelques évidences.

On ne s’en souvient pas, mais jusque dans les années 1980, personne n’avait jamais demandé, ni osé demander, à une entreprise de s’occuper de l’intérêt général et des biens publics.

Aujourd’hui, fleurissent sur des sites internet des fleurons du CAC 40 ainsi que du stock-exchange, mais aussi à Frankfort et à Londres, mille engagements en faveur de la biodiversité et du développement durable…

Des grands opérateurs d’eau apparaissent parfois maintenant comme les meilleurs promoteurs d’un concept qui risque ainsi de se galvauder, celui de biens communs de l’humanité. Les éléments de langage de cette nouvelle propagande se sophistiquent. Ils sont de plus en plus séduisants et bien entendu il est tout aussi imbécile de les diaboliser que de les prendre pour argent comptant.

Un exemple : au moment même où des groupes pétroliers peuvent nous convaincre – il suffit de naviguer sur leur site internet –de leurs efforts sincères pour apparaître en quelque sorte – c’est à peine caricatural – comme des bienfaiteurs de l’humanité, on apprend que certains de ces mêmes groupes ont dépensé des dizaines de millions de dollars pour essayer de discréditer les climatologues qui n’ont eu de cesse ces dernières années de tirer la sonnette d’alarme face à la menace que fait peser sur la planète et les futures générations l’aggravation de l’effet de serre.

Le monde sera sauvé, chacun peut en convenir, par le fait que de plus en plus d’acteurs économiques et parmi eux les plus puissants intégreront dans leur stratégie industrielle, économique et financière, le fait que c’est en étant de plus en plus vertueux que l’on est de plus en plus rentable.

La vertu, aux 19 et 20ème siècles, pour une entreprise, c’était faire preuve de paternalisme, de construire un orphelinat ou une salle de sport.

Aujourd’hui, la vertu, c’est d’adapter sa stratégie de façon durable et sincère aux menaces qui pèsent sur la planète, menaces qui nous renvoient à notre propre fragilité. La vertu, c’est de façon authentique pour un acteur industriel ou financier de renoncer parfois à une profitabilité et à une rentabilité immédiate en assumant pleinement les conséquences de la co-responsabilité, que revendiquent ceux qui prétendent être les nouveaux sauveurs de la biodiversité. Il y a une contradiction intrinsèque entre la logique du capitalisme financier qui est de rechercher des retours sur investissement à court terme avec ce qu’implique le fait de prétendre être les nouveaux protecteurs de l’intérêt général, c’est-à-dire de renoncer à la tyrannie du retour à court terme sur investissement.

La difficulté pour les ONG, c’est de trouver un point équidistant intelligent face à une très grande hétérogénéité de comportements et d’agendas des acteurs industriels et a fortiori financiers.

Je suis de ceux qui considèrent que la recherche du dialogue et parfois du partenariat doit être explorée inlassablement et obstinément,sans fanatisme ni angélisme. Si, pour modifier le comportement de certaines entreprises, il faut accepter de prendre le risque de l’œuf et de la poule, l’important pour rester dans les images de gallinacées est de ne pas être trop souvent le dindon de la farce.

Les partenariats d’ONG-Entreprises ou les partenariats publics-privés sont l’illustration spectaculaire de cette difficile dialectique. L’expérience des juristes de l’association Sherpa nous enseigne que le pire et le meilleur se côtoient. Là où la voie est la moins escarpée, c’est évidemment en direction des entreprises du secteur tertiaire, c’est-à-dire celles qui ne fabriquent pas de marchandises et qui encore moins n’exploitent les ressources naturelles.

Plus on se rapproche des entreprises qui exploitent des ressources dans des Etats dénués de juges ou lorsqu’ils existent sont corrompus, plus la logique du dialogue et encore plus de partenariat est périlleuse, même si elle deviendra de plus en plus possible et souhaitable. Nous sommes nombreux à croire qu’il faut multiplier les partenariats pour faire en sorte que les ateliers du Bangladesh et d’Indonésie cessent le travail des enfants dans des conditions indignes, alors même que des ballons et des vêtements pour nos enfants.y sont fabriqués

Les entreprises du secteur textile, qui multiplient les engagements volontaires, doivent assumer ces engagements autrement qui en les psalmodiant, lors des assemblées générales annuelles, mais tout au long de la chaîne fournisseur, mais également en veillant à ce qu’ils soient respectés par leurs filiales et sous-filiales. Nous le savons, un autre obstacle se présente. Plus les acteurs économiques seront sous la tutelle des 500 acteurs financiers les plus puissants au monde, tels les HedgeFunds, moins leur réactivité éthique sera grande.

Si Total, Gap, Véolia, sont de plus en plus sensibles à leur image publique, Goldman Sachs et JP Morgan sont loin d’avoir aujourd’hui cette sensibilité. A nous, acteurs de la société civile, de concilier technicité, intégrité, humilité dans l’ambition, de naviguer dans cette pluralité. Nous serons d’autant plus crédibles et inattaquables dans nos compromis, voire dans nos concessions, que nous resterons fermes sur le cœur nucléaire de nos convictions.

Les défis de la société civile pour 2011 par William Bourdon,

président de Sherpa

Texte – courtoisie de l’auteur

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