La Russie en feu

Publié le : Last updated:

Temps de lecture : 4 minutes  

Depuis plus d’un mois, Moscou étouffe sous un smog sombre et âcre, qui pique les yeux, avec des températures avoisinant les 40°. Les niveaux de monoxyde de carbone dépassent régulièrement le seuil d’alerte pour atteindre des concentrations six fois supérieures à la normale. Les autres particules toxiques dans l’air de Moscou atteignent, elles, jusqu’à neuf fois le niveau normal.

Début août, un journaliste a appelé le bureau du maire de Moscou pour obtenir des commentaires sur la situation. « Le bureau est fermé » lui répondit une employée du bureau de presse, ajoutant que puisque le smog avait envahi la mairie, située à moins de trois kilomètres du Kremlin, tous les employés avaient été invités à rester chez eux. C’était un jour de semaine, peu après midi. « Est-il possible d’avoir le moindre commentaire du maire Iouri Loujkov ? » insista le journaliste. « Il n’est pas à Moscou » répliqua l’employée.

Il semblerait en fait que l’attachée de presse du maire ait dit aux journalistes qu’il n’y avait aucune raison pour que le maire revienne à Moscou. « Pourquoi devrait-il revenir ? » a-t-elle demandé. « Y a-t-il une crise à Moscou ? Non, il n’y en a pas ».

Au même moment, un médecin d’un hôpital de la ville écrivait sur son blog : « C’est un désastre. Il n’y a pas de climatisation à l’hôpital, plus aucun ventilateur ne fonctionne, le smog a pénétré partout, y compris dans la salle d’opération des urgences. Il y a 16, 17 décès chaque jour. La morgue est saturée et il n’y a pas assez de chambres froides pour les morts – ils sont juste empilés le long des murs ».

Selon le département de la santé de la ville de Moscou, le nombre de décès a doublé au cours des dernières semaines. Et pourtant, le maire de Moscou avait choisi de poursuivre ses vacances à l’étranger. Heureusement, les commentaires du bureau de presse de Loujkov ont provoqué un tel tollé qu’il a finalement coupé court à ses vacances pour rentrer à Moscou.

L’on peut se demander ce qu’il se serait passé si Loujkov devait se présenter devant les électeurs (son mandat arrive à échéance en octobre 2011). Se serait-il permis de telles vacances alors que sa ville étouffait sous la chaleur et les fumées toxiques ? Bien sûr que non. Mais ni Loujkov, ni son futur remplaçant n’ont à s’inquiéter de l’approbation des électeurs, puisqu’au lieu d’autoriser la tenue d’élections libres et équitables, le Kremlin nomme le maire de Moscou– une pratique instituée il y a quelques années par l’ancien président Vladimir Poutine, pour tous les postes sensibles de la Fédération de Russie.

Un autre exemple est celui de la région de Nijni Novgorod, à quelques 400 kilomètres à l’est de Moscou, durement touchée par la vague de chaleur et les incendies. Au moins 36 personnes, dont 7 enfants, ont perdu la vie dans cette région (au total, les feux de forêts ont fait 52 victimes dans la partie européenne de la Russie), et plus de 1000 personnes ont vu leur maison et leurs moyens de subsistance partir en fumée.

De rares images saisies sur le vif du Premier ministre Poutine, diffusées par les chaînes de télévision publiques, le montrent en visite dans une ville de la région. Des gens ayant perdu leur maison et toutes leurs possessions se plaignent du fait que les gouvernements local et régional ne les ont pas averti de la progression des feux. Il n’y avait presque pas de camions de pompiers. Dans plusieurs villes et villages, l’électricité était coupée et les pompes à eau ne fonctionnaient plus. « Personne n’a fait le moindre geste pour tenter de nous sauver » se lamentent-ils devant Poutine, qui était accompagné du gouverneur de la région, Valeri Chantsev.

Une semaine plus tard, une cérémonie d’inauguration entérinait officiellement le début du second mandat de Chantsev. Comme tous les autres gouverneurs de la fédération de Russie, il n’a pas été élu par les habitants de la région (il était maire adjoint de Moscou avant de devenir gouverneur). Il a été nommé par le président et n’a donc aucun compte à rendre à ceux qu’il est sensé servir.

Les feux dans la partie européenne de la Russie ont détruit plus de 190.000 hectares de forêts. Les spécialistes de la sylviculture blâment une loi adoptée à la hâte en 2007 qui supprimait 90 pour cent des postes de garde forestier. Cette loi a été proposée par le gouvernement et votée à la va-vite par la Douma, où le parti de Poutine contrôle deux tiers des sièges. Peu avant le vote, le porte-parole de la Douma avait précisé que le Parlement n’était pas un lieu de délibération. C’est ainsi la loi fut adoptée sans discussion ou réflexion – et que les Russes en paient aujourd’hui les conséquences.

L’été brûlant de la Russie de 2010 souligne un fait admis par tous les politologues. Les régimes autoritaires ont, en raison de leur manque de transparence et de responsabilité, la plus grande peine à faire face à des situations d’urgence. Parce qu’ils contrôlent les médias, les dirigeants de ces pays ne se donnent pas la peine d’envisager et de calculer les risques possibles.

Malheureusement, il reste aux citoyens russes à comprendre la chaîne de causalité: la situation tragique dans laquelle ils se trouvent aujourd’hui découle directement de la manière dont ils ont voté hier. L’apathie politique dont souffre actuellement la Russie constitue une menace sérieuse pour la survie même du pays.

Il semble toutefois que les Russes commencent à surmonter cette apathie. L’été 2010 pourrait amener les Russes à comprendre que leur existence même dépend de la capacité des autorités à leur fournir une assistance dans une situation d’urgence. Un régime qui ne peut pas répondre aux besoins fondamentaux de ses citoyens n’a aucune légitimité.

La Russie en feu

par Yevgenia Albats

Copyright: Project Syndicate, 2010.

www.project-syndicate.org

Traduit de l’anglais par Julia Gallin

Media Query: