Dangers et contributions potentielles de la géoingénierie

Publié le : Last updated:

Temps de lecture : 9 minutes  

La conférence d’Asilomar avait été présentée comme un événement potentiellement historique. Mais ce sont des leçons inattendues qui en sont avant tout ressorties sur les avantages et les inconvénients qu’il y a à manipuler le climat mondial pour compenser le réchauffement de la planète.

Au début, j’étais dubitatif. La Conférence internationale d’Asilomar sur les Technologies de Modification du Climat, qui s’est tenue la semaine dernière au centre de conférences d’Asilomar, près de Monterey, en Californie, avait été présentée comme le rassemblement « inédit » de 175 scientifiques, groupes environnementaux, philosophes et autres têtes pensantes des politiques publiques dans le but de débattre de la gouvernance de la géoingénierie, c’est-à-dire de la manipulation, délibérée et à grande échelle, du climat de la planète pour compenser la hausse des températures. L’événement devait de toute évidence rester dans le même esprit que la première conférence d’Asilomar, en 1975, lors de laquelle les biologistes avaient d’eux-mêmes défini un cadre restrictif pour rassurer l’opinion publique quant au fait que les organismes génétiquement modifiés n’allaient pas essaimer à travers le monde. Asilomar 1.0 est restée dans les mémoires comme la conférence qui a fait date dans l’évolution de l’éthique scientifique et qui a marqué un tournant dans l’acceptation par le grand public de la biotechnologie.

À côté, Asilomar 2.0 a fait bien pâle figure. D’une part, la géoingénierie a beau être un concept qui fait peur, les dangers qu’elle fait encourir ne sont jamais aussi immédiats que ceux engendrés par la dispersion involontaire d’organismes génétiquement modifiés. Comme l’a fait remarquer David Keith, directeur de l’Energy and Environmental Systems Group à l’Université de Calgary et pionnier de la recherche en géoingénierie : « On ne risque pas de voir des nuages génétiquement modifiés se propager à la manière d’un virus dans l’atmosphère. » D’autre part, personne ne semblait avoir véritablement compris la raison d’être d’Asilomar 2.0, à moins qu’il ne se soit agi de convaincre le reste du monde que les géoingénieurs ne sont pas des savants fous occupés à réduire à néant ce qui reste du système climatique « naturel » de la terre. Quelques jours avant l’ouverture de la conférence, certains se demandaient même si celle-ci n’était pas tout simplement un habile moyen pour les organisateurs, c’est-à-dire pour le Climate Response Fund (CRF), de recueillir de l’argent afin de financer des expériences de géoingénierie (mais une déclaration de dernière minute du conseil d’administration du CRF a mis fin à cette controverse).

Les premiers jours de la conférence ont été marqués par une grande désorganisation d’où a émergé le débat classique sur la double réalité à laquelle renvoie le terme « géoingénierie » puisqu’il recouvre deux technologies très différentes destinées à faire baisser les températures : celles qui réduisent la quantité de lumière que le soleil nous envoie et celles qui réduisent la quantité de dioxyde de carbone dans l’atmosphère. Sur le plan de la gouvernance, personne ne craint les technologies qui font baisser les quantités de CO² dans l’atmosphère. Ce sont celles qui visent à réduire la quantité de lumière qui nous parvient – blanchiment des nuages ou envoie de particules de soufre dans la stratosphère – qui attisent les peurs, principalement parce qu’elles peuvent être appliquées rapidement et à peu de frais et qu’elles ont des conséquences immédiates.

Bref, rien qui ne soit déjà connu de ceux qui s’intéressent au sujet. Et on a bien cru pendant un moment qu’Asilomar 2.0 allait se réduire à cinq jours de luttes intestines pour déterminer s’il ne serait pas sage de remplacer le terme « géoingénierie » par « restauration du climat ». C’est alors qu’une chose étrange s’est produite : de nouvelles idées, ainsi que certaines leçons, ont réussi à émerger du chaos.

Leçon n°1 : la géoingénierie, inconnue au bataillon du grand public. À l’instar de la plupart des personnes présentes, j’étais tout à fait conscient que la géoingénierie était un concept qui restait flou pour beaucoup de gens. Mais je n’avais jamais pu consulter de données à ce sujet, tout comme je n’avais jamais vraiment saisi ce que cela impliquait.

L’une des présentations les plus instructives de la semaine est venue d’Anthony Leiserowitz, directeur du Yale Project on Climate Change, qui nous a exposé les résultats d’une étude, lancée il y a déjà longtemps de cela, sur la perception qu’a le grand public du réchauffement climatique. Anthony Leiserowitz a introduit la géoingénierie dans son enquête la plus récente. À la question « Que savez-vous – si vous savez quelque chose – de la géoingénierie comme moyen de remédier au changement climatique ? », 74 % des personnes interrogées ont répondu « Rien ». Les 26 % qui en avaient entendu parler étaient en réalité très mal informés, plus de la moitié d’entre eux pensant que cela faisait référence à l’énergie géothermique. Seules 3 % des personnes savaient réellement de quoi il s’agissait. Et Leiserowitz de conclure : « Au fond, le grand public ne sait strictement rien là-dessus. Il y a donc à la fois un défi à relever et des occasions à saisir. »

Leçon n°2 : personne ne sait vraiment comment résoudre les inégalités inhérentes à la géoingénierie. On doit l’une des remarques les plus reprises lors de la conférence à Pablo Suarez, directeur adjoint des programmes du Centre Croix-Rouge/Croissant Rouge sur le Changement climatique, qui a demandé en séance plénière : « Sur qui vont reposer les risques ? » Car dans son esprit, la géoingénierie revient à déplacer les risques liés au réchauffement climatique depuis les pays riches, c’est-à-dire depuis ceux qui ont l’argent pour acquérir les technologies de manipulation du climat, vers les pays pauvres. Suarez a reconnu qu’un des moyens de remédier à cela serait que les pays industrialisés dédommagent les pays en développement du préjudice causé en modifiant, par exemple, leur régime de précipitations. Mais cette idée a fait surgir le spectre de riziculteurs bangladais poursuivant en justice des géoingénieurs chinois pour avoir anéanti leurs cultures. Un véritable casse-tête sur le plan légal que tout le monde s’est refusé à examiner.

On a également beaucoup débattu sur le rôle que pourrait jouer le Conseil de Sécurité des Nations unies dans le contrôle du déploiement des technologies de géoingénierie, et on s’est demandé s’il ne fallait pas établir un nouveau protocole au sein de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques pour contrôler cette discipline. Certains ont même proposé de créer un Conseil mondial de la Géoingénierie. Mais, là encore, cela n’a fait qu’évoquer des scènes dignes de Docteur Folamour et l’idée a rapidement été abandonnée, même si, en privé, certains experts politiques reconnaissaient que c’était peut-être bien la bonne direction à prendre.

En public, tout le monde s’accorde à dire que le climat nous concerne tous et que, de ce fait, chacun devrait avoir son mot à dire sur les décisions qui sont prises pour le modifier. Mais en réalité, personne ne sait comment s’y prendre pour y parvenir, surtout dans les pays en développement où les répercussions seraient vraisemblablement plus fortes. C’est Anthony Leiserowitz qui a le mieux résumé le problème : « Comment peut-on parler de consentement éclairé dans un monde où plus de deux milliards d’habitants ne savent même pas que le changement climatique constitue un problème ? »

Leçon n°3 : la principale question qui se profile est la suivante : doit-on interdire les expériences sur le terrain ? Lors de cette conférence, tout le monde ou presque s’est exprimé en faveur de la poursuite des recherches en matière de géoingénierie. « Nous avons besoin de savoir ce qui marche et ce qui ne marche pas », a plaidé David Keith. Mais, comme on pouvait s’y attendre, les antagonismes se sont exprimés lorsqu’on s’est demandé si, oui ou non, l’heure était venue de mener des expériences sur le terrain. Celles qui nécessitent des « opérations » de taille réduite, telles que le test de dispositifs permettant d’envoyer des aérosols dans la stratosphère, ont fait l’unanimité puisqu’elles ne devraient en principe avoir aucune répercussion sur le climat.

Mais quid des expériences de plus grande ampleur comme celles qui consistent à répandre des particules au-dessus d’une partie de l’Arctique ou à blanchir les nuages au-dessus de l’océan ? Alan Robock, chercheur spécialiste de l’atmosphère à l’Université Rutgers, souligne depuis longtemps les risques liés aux expérimentations en matière de géoingénierie et n’en veut évidemment pas : « C’est impossible d’isoler l’Arctique du reste du monde. »

Mais où placer la frontière entre les expériences « à petite échelle », qui, selon toute vraisemblance, auront peu ou pas d’impact, et les expériences « à grande échelle » qui pourraient en avoir un ? Il s’agit là d’un problème récurrent pour les géoingénieurs potentiels. David Keith a souligné l’importance des expériences sur le terrain comme moyen de tester nos connaissances, ainsi que la précision des modèles climatiques. « On n’a découvert le trou dans la couche d’ozone que parce qu’on est allé sur le terrain et qu’on a procédé à des expérimentations », rappelle-t-il. « Si on s’en était totalement remis aux modèles, on serait peut-être passé complètement à côté. » D’autres intervenants ont quant à eux insisté sur l’urgence de la situation : « On ne va pas continuer à concevoir des modèles pendant encore 20 ans alors que l’Arctique est en train de fondre », a déclaré un scientifique.

La question des essais sur le terrain renvoie également au problème plus large de la gouvernance. Pour David Victor, professeur de droit à l’Université de Californie, à San Diego, on n’arrivera pas à mettre en place une gouvernance efficace tant qu’on ne saura pas quelles sont les technologies qui peuvent être déployées ni les risques qu’elles représentent. « Or pour le savoir, nous allons sans doute devoir faire des essais sur le terrain », a-t-il conclu.

Leçon n°4 : tout est une question d’argent. Va-t-on s’enrichir à soigner la planète à coups de géoingénierie ? Personne n’ose poser ouvertement la question, et pourtant, elle est incontournable. Car si, un jour, la géoingénierie est prise au sérieux, elle donnera naissance à toutes sortes de projets. Qui devra les financer ? Quel doit être le rôle de l’investissement privé ? Doit-on permettre aux entrepreneurs de tirer des profits des technologies de refroidissement de la planète ?

De l’avis général, l’investissement privé n’est pas un problème pour les technologies d’absorption du CO². Mais il n’en va pas de même pour celles qui visent à réduire la quantité de lumière venant du soleil. Car si une entreprise (ou un particulier) parvient à mettre au point une technique pour injecter des particules dans la stratosphère et que cette technique devient indispensable à la survie de l’humanité, cela lui conférera un sacré pouvoir ! « Je n’ai pas envie de vendre mon âme à une boîte qui va contrôler la quantité de lumière qu’on va recevoir », a déclaré Phil Rasch, modélisateur du climat au Pacific Northwest National Laboratory, dans l’État de Washington. (Comme l’a dit non sans esprit un membre du public : « Va falloir revoir le concept de ville qui dépend d’une seule entreprise. ») Quant à Granger Morgan, directeur du département ingénierie et politique publique à l’Université Carnegie Mellon, il pense que toute motivation financière donnerait inévitablement naissance à un lobby de la géoingénierie : « Or le lobbying est la pire chose qui puisse nous arriver. »

Cela signifie-t-il pour autant que les fonds publics, à travers la National Science Foundation ou une agence comme la National Oceanic and Atmospheric Administration, pour les États-Unis, soient la solution ? Nombreux sont ceux qui ont souligné les problèmes inhérents à tout financement public, au premier rang desquels figurent les tracasseries administratives et réglementaires qui ralentiraient la recherche et la mise en application des technologies. Quant au Département de la Défense, il a très vite été exclu, cette éventualité ayant fait faire des cauchemars de complexe « militaro-industrialo-géoingénierique » aux participants. Une idée novatrice a par ailleurs été lancée : exiger que toute technologie utilisée pour réduire la lumière du soleil reste dans le domaine public. « Ce n’est pas un problème de fonds privés », a soutenu David Keith. « C’est un problème de propriété intellectuelle. » À quand la géoingénierie en open source ?

Leçon n°5 : susciter la confiance avant tout. Les médias adorent jouer avec l’image du géoingénieur fou qui veut à tout prix toucher à un système auquel il ne comprend rien. Mais en réalité, très peu d’idées intrépides ou farfelues ont été exprimées à Asilomar. L’atmosphère générale était plutôt pesante et empreinte d’une vigilance extrême quant aux risques à venir. Comme l’a souligné David Victor : « Tout l’enjeu, c’est d’être crédible. » En d’autres termes, si le grand public en vient à considérer la géoingénierie comme « une idée insensée concoctée par des Anglo-Saxons pleins aux as pour dompter le climat », pour reprendre les termes d’un des participants, il pourra légitimement taper sur les géoingénieurs.

En fin de compte, je n’ai pas quitté Asilomar avec l’impression d’avoir vécu un événement historique. Mais j’ai eu le sentiment d’assister à la naissance de quelque chose que l’on pourrait appeler la conscience du géoingénieur.

Media Query: