Le renouveau des barrages privés dans le monde

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La construction de grands barrages avait considérablement ralenti à la fin du XXe siècle, elle remonte ces dernières années. Pourquoi ?

Alors qu’on construisait plus de 7000 grands barrages chaque année en 1970, on n’en construisait plus que 3000 en 1990. La Banque mondiale s’est même retirée du secteur en 1993 suite aux violentes critiques qu’elle avait reçues. C’est en effet l’époque où l’on a pris conscience des impacts sociaux et environnementaux des barrages. Pour ne citer que cela, et sans parler des risques de rupture des barrages, les personnes qui habitent dans la zone de la retenue d’eau sont expulsées et il faut s’assurer qu’elles reçoivent une juste compensation. Pour les écosystèmes, les conséquences sont multiples, avec un impact majeur sur les poissons migrateurs.

Mais, aujourd’hui, la tendance s’inverse. En effet, cette prise de conscience a amené la création de la Commission mondiale des barrages (World Commission on Dams), incluant des ONG, qui a établi en 2000 les bonnes pratiques permettant de minimiser les risques. Ces bonnes pratiques ont été reprises par la Banque mondiale qui est alors revenue dans le secteur, et avec elle les grands bailleurs. Ensuite, la crise énergétique mondiale a renforcé l’intérêt des barrages – l’énergie hydraulique étant à la fois renouvelable et compétitive. Les barrages contribuent à lutter contre le changement climatique car, dans la majorité des cas, ils permettent d’éviter des émissions de gaz à effet de serre. De plus, les barrages possédant un large réservoir peuvent représenter un facteur d’adaptation au changement climatique en limitant l’effet des phénomènes climatiques extrêmes (crues ou sécheresses). A la condition bien sûr que ces barrages eux-mêmes soient adaptés au changement climatique : c’est-à-dire qu’ils soient dimensionnés pour résister à des crues importantes.

La situation est la même partout dans le monde ?

Il y a une grande hétérogénéité géographique : sur les quelque 45000 grands barrages dans le monde, plus de 22 000 ont été construits en Chine ! Inversement, seulement 4 % des barrages de la planète sont situés en Afrique. C’est dire la sous-utilisation tragique du potentiel hydraulique sur ce continent. Pourtant, ce ne sont pas les sites disponibles qui manquent. Pour ne prendre que cet exemple, le site qui aurait le plus fort potentiel au monde se situe sur les rapides d’Inga en République démocratique du Congo : on pourrait y installer une capacité d’environ 40 GW, soit deux fois plus que le barrage des Trois Gorges en Chine !

Comment minimiser les risques associés aux barrages ?

Eh bien, la première chose à faire est de mettre en œuvre les recommandations de la Commission mondiale des barrages et de la Banque mondiale. Ces recommandations (appelées diligences) sont multiples, mais s’il fallait mettre en avant trois points essentiels, ce serait la mise en place d’une consultation des populations locales, d’un plan de gestion environnemental et social, et d’une expertise externe pour vérifier sa mise en œuvre.

Pour ce qui est des constructions, l’AFD privilégie aujourd’hui ce qu’on appelle des barrages au fil de l’eau : c’est-à-dire des barrages sans retenue, ou presque. Les ouvrages sont en général plus petits et leur impact socio-environnemental est beaucoup plus faible.

De façon générale, nous favorisons aussi la petite hydroélectricité, c’est-à-dire les installations de moins de 100 MW : la production locale d’électricité nécessite moins de lignes électrique et favorise le développement local. Nous préférons souvent 3 installations de 100 MW à une seule de 300 MW.

Tout le monde utilise-t-il les mêmes méthodes ?

Aujourd’hui, les barrages financés par la Banque mondiale ou les institutions bilatérales (agences de développement ou institutions financières comme l’AFD) ne représentent que la partie émergée de l’iceberg. La plupart des barrages sont désormais construits par des opérateurs privés. Or, un grand nombre d’entre eux ne s’embarrassent pas des bonnes pratiques mises en place par la Banque mondiale.

Par exemple, sur le Mékong, une étude a montré qu’un barrage perturberait gravement la migration des poissons, poissons qui nourrissent 60 millions de personnes dans la région. Ainsi, aucune institution de développement ne financerait un projet sur le cours principal du fleuve. Mais les opérateurs privés n’ont pas le même avis : aujourd’hui, il y a 11 accords préliminaires signés entre les gouvernements laotien et cambodgien et des entrepreneurs privés pour des barrages sur le cours principal du Mékong.

Ces opérateurs privés sont chinois, coréens, russes, malais, indonésiens, ou thaïlandais. Ils s’adressent aux gouvernements en leur promettant des coûts moindres. Ils font du dumping socio-environnemental.

Que faire ?

Aujourd’hui, il faut que nous améliorions nos procédures de contrôle. Ainsi, dans le cas du barrage Nam Theun 2, au Laos, qui a concrétisé en 2004 le retour de la Banque mondiale sur les barrages, il y a 7 niveaux différents de supervision (Banque mondiale, gouvernement, bailleurs, experts indépendants, opérateur, constructeur, …). Ces couches empilées sont devenues contreproductives : les équipes sur place peuvent ainsi consacrer jusqu’à 40 % de leur temps de travail à répondre aux demandes de la supervision, ce qui illustre l’adage « le mieux est l’ennemi du bien ». Cela renchérit évidemment les projets, et laisse d’autant plus de place aux opérateurs privés moins exigeants.

Mais, dans le fond, c’est aux gouvernements de décider des critères qu’ils veulent voir appliquer, ou non, par les opérateurs privés. Le problème est que même quand ils en ont la volonté, ce n’est pas facile, si l’on considère par exemple le poids politique de la Chine en Asie du Sud-Est. Au niveau international, une nouvelle organisation rassemblant opérateurs, pays-membres et ONG, l’IHA – International Hydropower Association (http://www.hydropower.org/), essaie cependant de mettre au point et de faire accepter le plus largement possible des bonnes pratiques, sur le principe du volontariat des opérateurs privés.

Aujourd’hui, la société civile prend de plus en plus de poids dans les pays émergents, et elle est de plus en plus sensible à ce genre de problème. En Thaïlande ou au Brésil, il y a des ONG suffisamment puissantes pour faire capoter un projet de barrage. C’est l’émergence de ces contre-pouvoirs locaux qui fera la différence sur les « mauvais » projets.

Ces contre-pouvoirs sont essentiels, d’autant plus que les opérateurs privés fonctionnent avec beaucoup moins de transparence que les bailleurs internationaux ou bilatéraux. Cela amène d’ailleurs un biais : les ONG internationales ne critiquent pas toujours autant les projets privés que les projets menés par des bailleurs du développement, généralement meilleurs, mais sur lesquels elles ont plus d’information.

Et le problème des opérateurs privés dépasse la seule question des barrages : il concerne toutes les grosses infrastructures comme les centrales thermiques, les routes, les mines, les plantations industrielles (d’huile de palme, par exemple). Mais entre formalisation de diligences nationales et internationales, renforcement de la société civile, prise de conscience par les opérateurs privés, nous avons aujourd’hui des raisons d’être optimistes quant à l’amélioration progressive des pratiques environnementales et sociales sur le terrain.

Propos recueillis par Olivier Blond

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